Loi ORE et Parcoursup : les raisons d’une indignité

         Pourquoi les étudiants votent-ils le blocage dans nombre d’universités ? (Même s’il est volontiers prétendu « qu’il n’y en a que peu de concernées » et que ce ne sont pas tant les étudiants qui organisent ces pérations que des « professionnels du désordre ».) Pourquoi la mobilisation contre la loi ORE s’étend-elle ? Et pourquoi « Parcoursup » fait-il de plus en plus figure de catastrophe annoncée ?

         Tout aurait-il été dit, et expliqué, à ce propos ? Certainement. Mais peut-être pas de la façon la plus accessible possible. Ce pourquoi je m’essaie à cette petite analyse.

 

  1.   La sélection à l’entrée dans l’université

            On peut décidément être pour (« si l’on veut des “universités d’excellence”, il faut bien s’en donner les moyens ! »). On peut résolument être contre (le bac est le premier diplôme universitaire ; il est censé être le sésame d’entrée dans l’enseignement supérieur ; il coûte très cher et n’a de vraie justification qu’à remplir cette fonction ; ne doit-il pas y suffire ? et n’est-ce pas la vocation des universités, éléments essentiels du service public, que d’accueillir tous ceux qui aspirent aux formations qu’elles proposent ?). On peut aussi tenter de déplacer le problème (« c’est, en fait, non pas une question de sélection, mais de bonne orientation »). Et l’on peut enfin se casser la tête à tenter de résoudre cette quadrature du cercle : comment éponger la surcharge démographique sans y consacrer les moyens nécessaires ?

            C’est là qu’intervient, à mon sens, « Parcoursup ». « APB » – le précédent système – n’était certes pas très bon, et surtout était éthiquement très condamnable. Qu’on le remplace par un autre système de traitement des vœux de formation des bacheliers me semble légitime. Mais celui-là ? Qui va permettre non pas, comme c’est voulu et prétendu, d’orienter les futurs étudiants dans un parcours où ils auront toutes les chances de réussir, mais de les conduire à en intégrer un où, in fine, ils ne coûteront pas (plus) cher ?

            Je m’explique. Il y a, dans l’enseignement supérieur, des filières peu choisies et d’autres très (trop ?) demandées (actuellement : STAPS, psycho et information-communication, entre autres). Ce sont les filières que l’on nomme maintenant « en tension ».[1] Un plus grand nombre encore d’étudiants allant dans ces filières exige plus de moyens, en enseignants, en personnels, en locaux. Alors qu’en répartissant « mieux » les étudiants dans les filières peu choisies, on « optimisera » ces coûts, c’est-à-dire qu’on les augmentera très peu, voire pas du tout. Les filières « en tension » fixent donc des « capacités d’accueil » (les autres aussi, mais on s’en moque, de fait) et l’on met en place le filtre adéquat pour qu’il n’y ait pas (ou pas trop) de dépassements. « APB » en tenait lieu, avec les incidences que l’on sait. C’est « Parcoursup » qui doit remplir désormais cette fonction.

 

hercher l’imposture

            Mais comment ? Toute la question, ou presque, est là. En demandant aux enseignants du secondaire d’accompagner la constitution des dossiers de candidature des futurs étudiants (sur quels critères ? ceci est encore une autre histoire), et aux enseignants du supérieur de classer ensuite ceux-ci. Ainsi les filières « en tension » peuvent-elles rejeter toutes les candidatures excédant leurs capacités d’accueil et obliger les néo-bacheliers à se diriger vers des formations choisies par dépit, ou à user de stratégies astucieuses pour contourner le dispositif (si, si, il peut y en avoir, et je soupçonne certaines officines privées de ne pas se priver, justement, de dispenser des conseils avisés – et rétribués ! – à ce propos).

            C’est là que se trouve l’imposture principale, à mon sens (et à celui de nombre de collègues, je crois). « Parcoursup » suppose l’examen (pour toutes les filières) et le classement (pour les filières en tension) d’un nombre énorme de candidatures. Plus de 4 000, par exemple, pour le seul département (de psycho) dans lequel j’exerce. Sept millions pour l’ensemble de la France, je crois. Qui va faire ce travail, et comment ? Le ministère précise que ce doivent être des hommes et des femmes compétentes pour ce, et non des machines. Ce qui est très louable, je trouve. Mais d’une totale hypocrisie. Non tant parce que ces hommes et ces femmes ne seront pas rétribués pour ce surcroît de travail (ce dont se désolent certains, d’ailleurs), mais parce que celui-ci est impossible dans le temps imparti, sinon à user d’expédients divers : logiciels bricolés, critères de sélection arbitraires, abusifs et automatiques, etc.

            Voilà donc ce contre quoi je m’insurge, en premier lieu : cette consternante hypocrisie qui consiste à vouloir mettre en place un système de bonne orientation qui, au mieux, n’arrivera qu’à « faire comme si » on traitait humainement des candidatures et surtout des candidats. Qui prétendra bien orienter de futurs étudiants de façon à pouvoir de fait les répartir au mieux des faibles possibilités d’accueil réunies – de façon à pouvoir éviter qu’ils ne coûtent trop cher à notre société, avant tout soucieuse de ne pas perdre la face devant ses propres incohérences.

            Et voilà pourquoi je pense qu’à tout prendre, c’est d’abord aux enseignants concernés d’appeler à ne pas se plier à pareille mascarade.

 

III. L’indignité

            Une telle situation, de telles procédures, ne sont certainement pas rares. Elles me paraissent simplement paradigmatiques, en l’occurrence, de certains « choix de société ». Et d’un certain type de politique. Où les meilleurs arguments sont utilisés pour la pire des causes. Où les meilleures des intentions proclamées viennent paver l’enfer des pires résultats possibles. Où l’incantation à l’excellence est supposée cacher la triste et très prosaïque réalité.

            D’autant, d’autant que cela contribue encore – ne le voit-on pas chaque jour davantage ? – à diviser et opposer des communautés, une société, un pays. Et à mettre certains de ceux qui tentent d’y faire face dans des positions de double contrainte, déchirés qu’ils sont entre les valeurs auxquelles ils sont profondément attachés et la nécessité de gérer au mieux ces situations inextricables qu’on les condamne à devoir assumer du fait de leur place institutionnelle.

            Un gouvernement qui organise cela, ou en tout cas qui feint de ne pas voir ce qui est en train de se passer, est, à mon sens, un gouvernement irresponsable. Un gouvernement indigne.

 

[1] Pourquoi ce mot, d’ailleurs, qui tend à prendre une acception péjorative ? ce sont des filières « attractives » – que ce soit à mauvais ou bon titre – et les enseignants qui y travaillent devraient avant tout être fiers de ce succès (je pense là à ceux de psycho qui, souvent, préfèrent d’abord s’en désoler).

 

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