Alain Abelhauser
Psychanalyste ; Professeur des universités (psychopathologie clinique)
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Billet de blog 13 oct. 2021

La recherche, la ministre et l’évaluation

Prétendre évaluer la recherche en comptabilisant ses scores d’« audience » relève d’une forme assez tenace d’aveuglement. On aurait pu penser qu’on n’en était heureusement plus là. Bien sûr, ce n’est pas le cas. Car la démonstration d’une telle inanité est toujours et encore à refaire. La preuve.

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            Il y a un mois, la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche se félicitait que deux publications françaises se classaient « parmi les dix publications scientifiques les plus citées au monde pendant la crise sanitaire » (Mediapart du 17 septembre dernier). On avait tout lieu de penser alors que l’un de ces deux articles était celui signé par D. Raoult et son équipe sur l’hydroxychloroquine, lequel atteignait ce notable « impact factor » (4 800 citations) simplement parce qu’il avait été abondamment brocardé par la communauté internationale, voire donné comme exemple de la déraison française. Bien sûr, nombre de scientifiques ont protesté contre cette déclaration ministérielle qui, dans ce contexte, n’était pas ridicule mais démontrait tout bonnement le contraire de ce à quoi elle prétendait. Et, bien sûr aussi, la ministre a très vite rétropédalé. Mais l’important avait été souligné une fois de plus : ce qui fait la valeur d’une recherche est la photographie ponctuelle de son score à l’audimat ! Pourtant cela fait plus de vingt ans maintenant que nombre d’entre nous dénonçons cette vision qui réduit la recherche à la publication d’articles (effectivement de moins en moins lus) et à leur taux de citation, vision qui s’inscrit parfaitement dans le processus d’évaluation conduisant à détruire inéluctablement le cœur de beaucoup de métiers[1].

            Soyons clairs : la recherche – la « vraie » – c’est celle qui consiste à se laisser interroger par le réel et à prendre le risque d’un cheminement long, compliqué et aléatoire (sans aucune garantie d’aboutissement rapide, en d’autres termes) pour en rendre compte et l’expliquer. Pas celle qui consiste à multiplier les publications de synthèse sur des sujets rebattus, parce que ce sont hélas celles qui seront les plus citées et dont l’accumulation fera le plus progresser la carrière de l’intéressé et la réputation de son laboratoire. Et un chercheur – un « vrai » – c’est quelqu’un qui ne s’épargne pas la confrontation à la complexité, aux contradictions du réel et à la nécessité d’en témoigner pourtant avec simplicité et humilité. Et non quelqu’un qui, appuyé sur ce beau prétexte, réduit alors le réel à quelques simplifications abusives (mais séduisantes parce qu’elles donneront à chacun le sentiment de comprendre facilement) et qui, de surcroît, utilise ensuite la position d’« expertise » ainsi acquise pour faire argument d’autorité à tout moment (y compris parfois pour dénoncer le système dont il s’est nourri lorsque celui-ci ne lui est plus propice).

            Alors ? En est-on toujours à faire la promotion de la recherche en commençant par comptabiliser les publications « quick and dirty » ? Mais oui, plus que jamais, nous assure notre ministre (et tout l’appareil évaluatif sur lequel elle s’appuie).

            Et cela fait des années que cela dure, pourrait-elle ajouter. Sans qu’il y ait quelque raison que cela change, quand bien même les arguments montrant à quel point c’est nocif se développent-ils, et quand bien même les preuves qu’un tel processus ne peut que produire à terme une stérilisation de la recherche s’accumulent-elles.

            La recrudescence des affaires d’imposture dans le champ scientifique n’en étant pas le moindre, de ces effets et de ces preuves, ajouterai-je. Comme en témoigne, par exemple, le petit papier qui suit, écrit il y a presque 10 ans et passé assez inaperçu, il faut bien le dire. Ce pourquoi je tente ici de lui redonner vie. Ne serait-ce que pour rappeler que pour être bien cité, dès lors que l’on dispose d’une petite notoriété, l’un des moyens hélas les plus assurés est encore de jouer la carte soit de la vraie bêtise, soit de la franche supercherie.

Avis aux amateurs !

Science et imposture :

des affinités électives ?

Août 2011 – université de Tilburg : l’« affaire Stapel » éclate. Elle mettra un an à être instruite, puis médiatisée. Diederik Stapel est un universitaire et scientifique particulièrement reconnu, professeur de psychologie sociale en Hollande, auteur, en près de 20 ans, de 137 articles publiés dans les revues les plus prestigieuses de son domaine. Démis de ses fonctions fin 2011, il est soumis à une enquête dont les résultats viennent d’être récemment rendus publics : 55 au moins des 137 articles publiés sont fondés sur des données fausses, inventées de toutes pièces, ou « arrangées ».

           Ne nous attardons ni sur les méthodes extrêmement simples utilisées pour réaliser ces impostures (les expériences se rapportant aux études menées étaient censées avoir lieu dans d’autres universités, disposant de meilleures conditions que celle où elles étaient élaborées), ni sur les procédures d’acceptation des articles dans les revues où ils sont parus (la quantité d’articles reçus, la standardisation et la ritualisation des procédures d’expertise, ainsi que le souci de la meilleure lisibilité possible des articles, fût-elle au détriment de leur rigueur, expliquant bien que l’on puisse aisément déjouer l’ensemble des contrôles existant). Mais considérons plutôt que le plus important, en l’occurrence, est de saisir, d’une part, que cette imposture-là n’est pas un phénomène isolé, mais n’en est qu’une parmi d’autres –d’autres de plus en plus fréquentes, semble-t-il, et touchant pratiquement toutes les sciences et disciplines. Et, d’autre part, que cette imposture est bien un symptôme, un symptôme social, la marque de ce que produisent notre culture, notre pensée et notre organisation sociale contemporaines.

           Un symptôme pour le moins inquiétant, à l’évidence. Mais de quoi ? D’au moins deux choses, à mon sens. En premier lieu, du fait que notre société requiert toujours davantage des scientifiques qu’ils tiennent un discours d’autorité ; qu’ils nous disent, au nom de leur compétence particulière, quoi faire et penser ; qu’ils incarnent de facto ce qui donne au savoir sa référence, voire à la vérité sa garantie. La simple mention « scientifiquement démontré » n’est-elle pas l’indice de ce processus ? Si c’est « scientifiquement démontré », c’est donc que c’est vrai, que l’on peut avoir confiance, que l’on peut être sûr de la chose. Ce qui signifie, en d’autres termes, que la science est mise en position de « diseuse de vérité ». De Dieu, en somme. Bien évidemment, elle n’a pas à prendre cette position. Mais bien évidemment aussi, nombreux sont pourtant ses représentants à ne guère hésiter, eux, à la prendre – car les bénéfices secondaires en sont loin d’être négligeables, admettons-le, et peut-être faut-il être un saint pour ne pas se laisser aller, précisément, à jouir sans vergogne de l’autorité qu’une compétence enfin reconnue paraît soudain en passe de conférer.

            L’autre dimension dont témoigne ce qui, d’après moi, est donc bien plus qu’un « fait-divers », est la pression que les actuelles procédures d’évaluation font peser sur tout chercheur préoccupé de sa carrière, et condamné dès lors à publier autant d’articles que possible. « Publier ou périr » n’est-il pas devenu désormais le sort de tout scientifique contraint à faire la preuve de son activité ? Mais publier quoi ? Le résultat de ses recherches, lorsque celles-ci y sont parvenues ? Certes non ; ce ne serait pas suffisant. Publier « quick and dirty », comme disent les anglo-saxons, en se souciant bien sûr du « facteur d’impact » de la publication, c’est-à-dire en faisant en sorte (tant par le jeu des citations contenues dans l’article que par l’orientation de celui-ci — un article de synthèse faisant, par exemple, une revue de questions sans rien apporter de neuf à celles-ci, sera en moyenne davantage lu et cité qu’un autre) en faisant en sorte, donc, que cet impact factor soit le plus grand possible, avec un investissement énergétique de départ minimal.

            Conjuguons ces deux facteurs — la demande sociale adressée aux scientifiques d’être les « garants de la vérité », et la dérive consistant, non plus à leur demander de justifier leur activité, mais de ne plus avoir pour seule activité que celle susceptible de s’inscrire dans les catégories prévues a priori —, conjuguons ces deux facteurs, donc, et ce qui en résultera est la tentation de l’imposture. À vouloir se prendre, d’un côté, pour celui qui sait, et à devoir sans cesse montrer, d’un autre, que l’on écrit plein de choses (que personne ne lit vraiment mais que tout le monde pourra citer), on s’installe inéluctablement dans une position d’imposture — d’imposture structurale, si l’on peut dire.

            Que certains forcent alors décidément le trait et fassent de cette « imposture de structure » une imposture de fait : quoi, dès lors, de plus prévisible ? Ce qui conduit à considérer que c’est dorénavant dans le champ de la science que s’épanouiront quelques unes des plus belles impostures à venir — et peut-être des plus fréquentes.

            Le « lying Dutchman » est condamnable, bien sûr, et condamné par sa communauté scientifique. Mais il ne faudrait pas que celle-ci trouve par là à se dédouaner à bon compte d’un mouvement qui la traverse et auquel elle ne sait la plupart du temps pas résister, alors qu’il la menace pourtant dans ses fondements en l’appauvrissant, la décrédibilisant et la menaçant à terme de stérilité.

            Mais n’y a-t-il pas, cela étant, une dernière ironie à la chose ? Avec ce qui vient de se passer récemment, gageons que l’impact factor de Diederik Stapel va, dans les mois qui viennent, atteindre certainement quelques records.

Auxquels je viens d’ailleurs, très, très modestement, de contribuer.

[1] Cf. en toute immodestie : Abelhauser A., Gori R., Sauret M-J., La folie Évaluation, Paris, Mille et une nuits, 2011. Et, pour la casse des métiers, Gori R., Cassin B., Laval C., L’Appel des appels. Pour une insurrection des consciences, Paris, Mille et une nuits, 2009.

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