Se moquer… de tout ?

Peut-on se moquer de tout ? Toute croyance est-elle respectable (du simple fait qu’il s’agit, précisément, d’une croyance, et que c’est la croyance elle-même – et non plus son contenu – qui tend à prendre dans notre monde contemporain caractère de sacré) ? Et qu’est-ce qui fait la différence entre, d’un côté, se moquer de Dieu, de son prophète et de la croyance qu’on lui voue, et d’un autre proclamer, par exemple : « je suis Charlie Coulibaly » ?

Peut-on se moquer de tout ? Toute croyance est-elle respectable (du simple fait qu’il s’agit, précisément, d’une croyance, et que c’est la croyance elle-même – et non plus son contenu – qui tend à prendre dans notre monde contemporain caractère de sacré) ? Et qu’est-ce qui fait la différence entre, d’un côté, se moquer de Dieu, de son prophète et de la croyance qu’on lui voue, et d’un autre proclamer, par exemple : « je suis Charlie Coulibaly » ?

Que l’on ne se méprenne pas : je considère, personnellement, que l’« esprit », tout autant que la moquerie, sont choses salutaires. Que toute croyance est fort loin d’être respectable et que le mouvement consistant à sacraliser toute conviction peut se révéler à terme très dangereux. Et enfin qu’il est absolument essentiel de savoir faire la différence entre la subversion d’une croyance et la provocation haineuse.

Mais que, par les temps qui courent, ce n’est pourtant pas si facile que ça à exposer, à expliquer et à faire entendre.

Ce que démontrent bien les innombrables interviews et débats qui s’y essayent actuellement. Où l’on voit les intellectuels peiner, somme toute, à jouer le rôle que l’on attend d’eux : permettre de penser ce qui se passe, et permettre de réfléchir aux réponses à y donner.

Je m’y essaye à mon tour, de la façon qui me parait la plus simple possible.

Se moquer de la religion est un blasphème, disent les uns. Ou, pour le moins, un affront envers ceux qui croient, ou une provocation inutile, ajoutent d’autres. Alors que c’est, pour d’autres encore, une preuve de santé mentale, un exercice intellectuel et social déterminant. Une illustration parmi cent autres : la revue jésuite, Études, a eu le bonheur de publier pendant quelques jours sur son site un petit texte de soutien à Charlie Hebdo, exposant en substance que pouvoir rire de ce à quoi l’on est le plus attaché est « un bon antidote au fanatisme » et aux risques qu’entraîne la « tendance à tout prendre au pied de la lettre. » En l’accompagnant, pour démonstration, de quatre Unes de Charlie moquant le pape (l’une, par exemple, qui le « modernisait », façon Nabilla, disant : « t’es Dieu, t’as pas de shampoing ? », « Allooo ! », « Nan mais allo quoi ! »).

Ce que je trouve aussi digne que courageux. Mais participant néanmoins de cette forme de malentendu que je voudrais éclairer ici. Est-ce véritablement l’attaque d’une religion qui produit les manifestations auxquelles on assiste actuellement ? Le fait de heurter de front ceux pour qui les caricatures de Mahomet, ou la représentation d’Allah, sont sacrilèges ? Il me semble, même si c’est pourtant ce qui est dit et répété ad nauseam, qu’il en va un peu autrement : ce que l’on attaque là n’est pas telle ou telle croyance, telle ou telle religion, telle ou telle conviction, mais ce qu’elles soutiennent. Ce qu’elles soutiennent ? Qu’est-ce à dire ? Simplement ceci : ceux qu’affectent à ce point ces attaques n’ont de fait guère autre chose que ces croyances et ces convictions pour se soutenir, pour se soutenir dans leur vie, dans la difficulté de celle-ci et la lutte qu’elle implique. Que l’on touche à ces convictions, et ils n’ont alors, vraiment, plus rien.

Entendons-nous bien : je déteste les procédés de psychologisation à tout crin, l’entreprise du « tout-psychopathologique » qui conduit à prétendre tout expliquer par la pathologie. Mais ne faut-il pas ici, néanmoins, prendre en compte ce qu’enseigne la logique de la psychose ? Qu’il est des sujets pour qui la préservation d’un point de certitude est vital. Des sujets pour lesquels existe une vérité absolue, dont la mise en cause a des effets pour eux aussi bouleversants que catastrophiques. Des sujets à qui la métaphore est étrangère, des sujets absents d’une forme de dialectisation, des sujets qui – comme les jésuites d’Études en ont bien l’intuition – ne peuvent que « prendre au pied de la lettre » ce qui leur est signifié, avec les incidences délétères que cela peut comporter. Des sujets que l’on considère donc, pour aller vite et en regard de ces différentes caractéristiques, comme psychotiques.

Ne soutenons pas pour autant que tous les intégristes sont fous. Mais admettons malgré tout que témoigner de l’impossibilité que soit, de quelque manière, mis en cause un point de certitude est un critère de psychose.

Lequel ne justifie certainement rien. Mais contribue, un peu, à éclairer certaines données de la question. En en posant, de surcroît, une autre, et de taille : que faire face à cela ? Que faire de ceux qui ne peuvent renoncer à leur certitude, faute de voir s’écrouler alors tout leur monde, et leur identité même. Que faire, face à ceux qui ne peuvent trouver d’autre asile que celui des discours qui leur prescrivent le sens à donner à leurs vies et à leurs actes ? Et prétendent justifier, à partir de là, tous les actes commis au nom de cet idéal ?

On a fait des fous des exclus, des errants. On les a enfermés. On a essayé de les traiter. De les rendre socialement tolérables. On les a rejetés, aussi, beaucoup. L’issue de l’intégrisme peut de plus en plus devenir – pour quelques uns, pourtant ni délirants, ni confus – une « solution » désormais de plus en plus tentante.

Qui fait symptôme de l’évolution de notre monde. Et lui retourne, également, le miroir de sa propre folie.

Alain Abelhauser, psychanalyste, professeur des universités (psychopathologie clinique)

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