La Maison des Sciences de l'Homme Paris Nord menacée par la logique de rentabilité immobilière ?

Après dix ans de travaux, le nouveau bâtiment de la Maison des sciences de l’Homme de Paris Nord s’apprête à ouvrir ses portes sur le site du futur Campus Condorcet grâce à un investissement important de l’État, mais aussi grâce au soutien des collectivités territoriales, notamment celui de la communauté d’agglomération Plaine Commune qui a porté le foncier.

Après dix ans de travaux, le nouveau bâtiment de la Maison des sciences de l’Homme de Paris Nord s’apprête à ouvrir ses portes sur le site du futur Campus Condorcet grâce à un investissement important de l’État, mais aussi grâce au soutien des collectivités territoriales, notamment celui de la communauté d’agglomération Plaine Commune qui a porté le foncier. Douze ans après sa fondation par ses trois tutelles, les universités Paris 8, Paris 13 et le CNRS, cette MSH, qui a su s’ancrer dans le territoire et nouer des partenariats avec ses acteurs universitaires, institutionnels et économiques, a définitivement les moyens de devenir un pôle majeur des humanités numériques et des sciences sociales de la santé, un pôle innovant en matière de réflexion économique et urbaine, préfigurant le Campus Condorcet.

photo Jordane Dubreui l- MSHPN

crédit photo : Jordane Dubreuil MSH PN

Mais ce qui devrait être une perspective enthousiasmante pour tous ceux qui ont été partie prenante de ce projet est aujourd’hui source d’une grande inquiétude. En effet, l’université Paris 13 qui a été désignée par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche comme maître d’ouvrage et affectataire du bâtiment de la MSH Paris Nord, entend aujourd’hui n’en réserver qu’une faible partie à l’Unité de Services et de Recherche (USR) « Maison des sciences de l’Homme Paris Nord » (nettement inférieure aux actuels locaux provisoires de la MSH) et en attribuer la majeure partie à l’antenne parisienne de l’École des hautes études de santé publique (EHESP). Cette volonté va à l’encontre des engagements passés entre les tutelles de l’USR « MSH Paris Nord » (université Paris 13, université Paris 8 et CNRS) et des prérogatives du Comité de Pilotage.

Si elle se concrétisait, cette volonté mettrait d’abord gravement en cause l’activité propre de l’USR « MSH Paris Nord » (saluée l’an dernier par l’AERES), et briserait des dynamiques de collaboration interdisciplinaires ancrées dans les synergies établies dans le territoire nord francilien, au croisement des deux Communautés d’Universités et d’Établissements (COMUE) Paris Lumières et Sorbonne Paris Cité.

D’autre part, la transformation du bâtiment de la MSH en une sorte « d’hôtel universitaire » obère les missions et ambitions légitimes d’une MSH sur le Campus. Ce qui pourrait être une chance de complémentarités avec l’EHESP et un vrai élargissement des perspectives de la MSH Paris Nord sur un axe majeur du futur Campus Condorcet se dégrade aujourd’hui en concurrence d’usage, faute d’un véritable travail collectif pour penser ce bâtiment comme un outil commun.

Rappelons qu’aujourd’hui la MSH Paris Nord labélise et soutient une soixantaine de programmes chaque année, accueille huit revues en ligne et cinq revues imprimées. Deux Groupements d’Intérêt Scientifique de niveau national y sont hébergés : le GIS Institut du Genre (34 partenaires institutionnels), et le GIS Participation du public, décision, démocratie participative (25 UMR, 13 équipes d’accueil et 13 unités de recherche d’autres organismes).

Si la MSH Paris Nord reçoit une aide importante des collectivités territoriales (Ville de Saint- Denis, Communauté d’agglomération Plaine Commune, Conseil général de Seine-Saint-Denis et Conseil régional d’Île-de-France), c’est aussi qu’elle a établi avec elles des partenariats de longue durée qui se traduisent notamment par leurs investissements respectifs dans le programme immobilier.

Lauréate du Label Grand Paris en 2012, proche de la Cité du cinéma, la MSH Paris Nord contribue activement au dynamisme d’un territoire ancré économiquement dans le numérique et l’image. Son activité et ses partenariats, notamment avec le Pôle de compétitivité Cap Digital et le cluster Pôle Média Grand Paris, ont permis de construire un vrai continuum depuis la recherche fondamentale jusqu’à l’entreprise en passant par l’enseignement secondaire. La MSH Paris Nord accueille ainsi deux Labex, ICCA (Industries culturelles et création artistique), porté par Paris 13, et Arts-H2H (Arts et Médiations humaines), porté par Paris 8. Elle accueille également l’IDEFI CréaTIC porté par une cinquantaine de partenaires dont la communauté d’agglomération Plaine Commune, 5 grandes écoles d’arts, 26 universités étrangères et dont l’accueil a fait l’objet d’engagements contractuels, et enfin Cap Digital. C’est tout naturellement à la MSH Paris Nord que la région Île-de-France et Cap Digital souhaitent localiser leur futur Educalab. Enfin l’engagement par la MSH d’un dispositif expérimental sur les archives numériques de la recherche avec la TGIR HumaNum, le Grand équipement documentaire du Campus Condorcet et les Archives nationales prolonge cette dynamique.

Sur les questions économiques, l’axe « Mondialisation, innovation et régulation », fondé par Benjamin Coriat, est aujourd’hui dynamisé par l’accueil d’un Erasmus Mundus EPOG (Economic Policies In The age of Globalization), le seul dont dispose l’Île-de-France en sciences économiques.

Quant à l’axe « Corps, santé et société » fondé en son temps par Didier Fassin, il s’inscrit aujourd’hui dans l’une des priorités scientifiques du Campus Condorcet. Il ne peut qu’accueillir avec intérêt l’arrivée de l’EHESP et de son centre documentaire sur le handicap. L’e-santé pourrait devenir une nouvelle dimension, et non des moindres, des humanités numériques développées par la MSH Paris Nord.

Idéalement tout converge pour faire de la MSH Paris Nord une Infrastructure de Recherche d’intérêt au moins régional au cœur d’un territoire et au service d’une politique de site et du futur Campus Condorcet.

Mais rien ou presque ne sera possible si les moyens de travailler et de renforcer ces synergies lui sont refusés, si le bâtiment est géré comme un hôtel universitaire dont les occupants, faute de concertations et d’arrangements préalables, s’ignorent ou, pire encore, sont juxtaposés et mis en concurrence.

L’occupation et la gestion du nouveau bâtiment doivent être conformes à sa destination universitaire et de recherche. Il doit pouvoir accueillir dans de bonnes conditions les nouveaux venus tout en permettant à l’USR « MSH Paris Nord » la poursuite de ses missions et ses coopérations avec ses partenaires. Les moyens indispensables pour honorer ces missions sont connus et reconnus par ses autres tutelles et par le Réseau national des MSH. Ces principes ont été réaffirmés à plusieurs reprises ces derniers mois.

Le nouveau bâtiment doit être un lieu de rencontres, de collaborations transversales, un lieu dans lequel chacun, y compris l’EHESP, trouve sa place et cultive, avec les autres, le sens de sa présence. Il peut devenir ainsi l’outil novateur d’une politique de site ambitieuse.

C’est bien d’ambition qu’ont besoin aujourd’hui les sciences humaines et sociales en France. C’est cette ambition que porte le projet du Campus Condorcet et que doit incarner la MSH Paris Nord dans ce nouveau bâtiment.

C’est aussi l’intérêt de l’université Paris 13, affectataire du bâtiment et tutelle de l’USR, que de porter avec force cette responsabilité collective.

 

  1. Maurice Godelier, directeur d’études émérite, médaille d’or du CNRS, président du conseil scientifique de la MSH Paris Nord.
  2. Michel Audiffren, professeur des universités, président du Réseau national des MSH de juin 2010 à juin 2014.
  3. Francis Aubert, professeur des universités, directeur de la Maison des sciences de l’Homme de Dijon.
  4. Ghislaine Azémard, professeure des universités, directrice de la chaire UNESCO Innovation transmission et édition numériques à la Fondation Maison des sciences de l'homme, directrice du programme IDEFI-CréaTIC.
  5. Anne-Emmanuelle Berger, professeure des universités, directrice de l’Institut du Genre.
  6. Laurent Bègue, professeur des universités, membre honoraire de l’Institut Universitaire de France, Directeur de la Maison des sciences de l’homme des Alpes (Grenoble).
  7. Alain Bertho, professeur des universités, directeur de la MSH Paris Nord.
  8. Pierre Beylot, professeur des universités, directeur de la Maison des sciences de l’Homme d’Aquitaine.
  9. Loïc Blondiaux, professeur des universités, président du conseil scientifique du GIS « Participation du public, décision, démocratie participative ».
  10. Philippe Bouquillion, professeur des universités, coordonnateur de l’axe « Industries de la culture et arts » de la MSH Paris Nord.
  11. Robert Boyer, directeur d’études émérite, ancien élève de Ecole Polytechnique et de l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussées, Docteur honoris causa de l’Université catholique de Louvain-la-Neuve et de l’Université de Buenos Aires, membre du comité scientifique du Centre Cournot pour la recherche économique, Médaille d’argent du CNRS 1999.
  12. Mihai Coman, professeur à la Faculté de journalisme et des sciences de la communication de l’université de Bucarest, membre du conseil scientifique de la MSH Paris Nord
  13. Benjamin Coriat, professeur des universités, fondateur de l’axe « Mondialisation, régulation, innovation » de la MSH Paris Nord.
  14. Georges Chapouthier, directeur de recherche émérite
  15. Jean-Claude Daumas, professeur des universités, membre honoraire de l’Institut universitaire de France, Directeur de la Maison des Sciences de l’Homme et de l’Environnement CN Ledoux (Besançon)
  16. Jean-Hugues Déchaux, professeur des universités, directeur du Centre Max Weber, membre du conseil scientifique de la MSH Paris Nord.
  17. Jean Louis Déotte, professeur des universités émérite, responsable de la revue Appareil
  18. Patrice Duran, professeur des universités, président du GIS « Participation du public, décision, démocratie participative ».
  19. David Flacher, maître de conférences, directeur du CEPN (Centre d’Économie de l’Université Paris Nord) et de l’Erasmus Mundus EPOG.
  20. Jean-Michel Fourniau, directeur de recherche, directeur du GIS « Participation du public, décision, démocratie participative ».
  21. Nicole Gallant, Directrice de l'Observatoire Jeunes et société, Centre Urbanisation Culture Société, Québec, membre du conseil scientifique de ma MSH Paris Nord.
  22. Catherine Garbay, directrice de recherche, membre du conseil scientifique de la MSH Paris Nord
  23. Frédéric Hurlet, professeur des universités, directeur de la Maison d’archéologie et d’éthnologie de Nanterre.
  24. Anna Krasteva, Doctor honoris causa de l’université Lille 3, directrice du CERMES, New Bulgarian University, (Sofia), membre du conseil scientifique de la MSH Paris Nord.
  25. Thomas Lamarche, Rédacteur en chef de la Revue de la régulation, Capitalisme, Institutions, Pouvoirs.
  26. Chiara Lastraioli, professeure des universités, directrice de la Maison des sciences de l’Homme Val de Loire.
  27. Christian Le Bart, professeur des universités, directeur de la Maison des sciences de l’Homme Bretagne.
  28. Christian Licoppe, professeur des universités, département de sciences sociales de Telecom Paristech, membre du conseil scientifique de la MSH Paris Nord.
  29. Jean-François Méla, professeur des universités, ancien président de l’université Paris 13 (1992-1997), membre du conseil scientifique de la MSH Paris Nord.
  30. Dominique Memmi, directrice de recherche, coordonnatrice de l’axe « Corps, santé et société » de la MSH Paris Nord.
  31. Martine Mespoulet, professeure des universités, directrice de la Maison des sciences de l’Homme Ange Guépin à Nantes.
  32. Pierre Moeglin, professeur des universités, membre de l’Institut universitaire de France, fondateur et ancien directeur de la MSH Paris Nord (2001-2013).
  33. Isabelle Moindrot, professeure des universités, directrice du Labex Arts-H2H (Arts et Médiations humaines)
  34. Claire Lévy-Vroelant, professeure des universités, coordonnatrice de l’axe « Penser la ville contemporaine » de la MSH Paris Nord.
  35. Ouahmi Ould-Braham, directeur de publication de la revue Études et Documents Berbères
  36. Manuel Parès Maicas, professeur émérite de l’université autonome de Barcelone, présidente de l’International Association for Media and Communication Research de 1998 à 2002, membre du conseil scientifique de la MSH Paris Nord.
  37. Pascal Petit, directeur de recherche émérite, membre du conseil scientifique de la MSH Paris Nord.
  38. Emili Prado, professeur, université autonome de Barcelone, membre du conseil scientifique de la MSH Paris Nord
  39. Gilles Pronovost, professeur émérite, Université du Québec à Trois-Rivières, président du comité « Sociologie et démographie », Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, membre de la Société royale du Canada, membre du conseil scientifique de la MSH Paris Nord.
  40. Jean-Claude Risset, compositeur, directeur de recherche émérite, Grand Prix national de la Musique 1990, médaille d’or du CNRS 1999, membre du conseil scientifique de la MSH Paris Nord.
  41. Jorge Santiago, professeur des universités, membre du conseil scientifique de la MSH Paris Nord.
  42. Philippe Vendrix, directeur de recherche, président du Réseau national des MSH.
  43. Serge Wolikow, professeur des universités émérite, président du Réseau national des MSH jusqu’en juin 2010.
  44. Djamel A. Zighed, professeur des universités, directeur de l'Institut des Sciences de l'Homme de Lyon.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.