Présidentielle : entre espoir et catastrophe.

Le « dégagisme » serait-il un simple effet de mode ou d’humeur ? Ou est-il le symptôme d’une aspiration profonde à reprendre la main sur « l’offre politique ». L’élection présidentielle a été pensée pour contrôler cette offre par une délégation exacerbée du pouvoir politique. La voici bouleversée comme jamais. Une occasion à saisir. Mais comment ?

Vous avez dit « dégagisme » ? « Ah non c’est un peu court jeune homme » aurait sans doute répondu Cyrano. Les soulèvements de 2011 nommés printemps arabe ont donné à cette injonction « dégage » une force populaire et historique inédite. « Dégage Ben Ali », « Dégage Moubarak » ne signifiaient pas ôte toi de là que je m’y mette. Les acteurs de ces soulèvements sont restés aux portes du pouvoir laissant à d’autres le soin de gérer les affaires, sous leur contrôle espéraient-ils. Nous avons assisté à la version révolutionnaire d’une crise de la représentation politique qui date de la fin du siècle dernier. Elle se manifeste sur tous les continents peu ou prou, quels que soient les régimes. Elle emporte sur son passage la légitimité des Etats convaincus de mensonge et de corruption et des partis qui en sont les antichambres.

La séparation du Démos et du Cratos

L’idée démocratique y a perdu beaucoup de sa force car nous avons assisté à une séparation du Demos et du Cratos. Pas de démocratie sans un pouvoir qui porte symboliquement les intérêts d’un peuple : pari difficile en ces temps de mondialisation financière et de supra nationalité. Pas de démocratie sans un peuple constitué dans sa souveraineté vis-à-vis de ce pouvoir : injonction paradoxale à l’origine des rages collectives qui se manifestent partout.

Ces rages ont des expressions électorales que nous nommons populismes et qui se nomment Brexit, Trump, Duterte, Orban, Cinque Stelle, Front National… Elles ont des expressions quotidiennes dans les émeutes et des affrontements civils sur les questions les plus diverses sur tous les continents. La montée de la violence terroriste et des massacres de masse n’y est pas étrangère. Hors d’Europe, les élections elles-mêmes sont de plus en plus souvent à l’origine d’affrontements. Même aux USA.

 

 © Alain Bertho © Alain Bertho

 

 

 

Dans le même temps les occupations de place sont devenues la marque contemporaine des grandes mobilisations populaires en recherche d’une puissance politique perdue : Tahrir en 2011 suivie par la place Syntagma, puis la Puerta del sol à Madrid et Occupy Wall Street. Dans les années suivantes, Taksim et Maidan ont pris le relais et même Paris s’en est fait l’écho au printemps 2016. Ces immenses forums à la recherche d’un récit commun sans porte-parole donnent à voir la recherche d’une puissance populaire sans représentation ni délégation, sans soumission à une organisation aux intérêts électoraux et étatiques, sans soumission à une offre politique reformatée.

Il est évident que l’obsolescence des projets politiques révolutionnaires ou réformateurs du XX° siècle remet en cause la forme même de l’action collective qui lui était liée. Le renouveau de ces projets est indissociable de l’invention de modes d’organisation. Avec ce nouveau rapport populaire au pouvoir la politique ne peut plus  fonctionner plus comme une « traduction du mouvement social » au niveau de l’Etat. Les peuples n’ont plus besoin de « traducteurs » car ils veulent parler eux-mêmes.

L’impasse des stratégies partidaires

Telle est bien l’expérience partagée aujourd’hui : les partis ne sont plus des lieux d’invention et d’élaboration politique, ils sont des machines électorales à recruter les élites dirigeantes. L’invention, l’élaboration, l’expertise partagée sur les possibles se situent ailleurs.

Les partis représentaient chacun des intérêts sociaux ou des courants idéologiques. Aujoud’hui, Ils représentent certes des programmes politiques antagoniques mais portés par des écuries de candidats au pouvoir dont les intérêts d’appareils sont plus forts que la légitimité de leur rôle revendiqué de représentation.  Ils sont réduits à la fonction « d’offre politique » sur un marché électoral lui-même transformé en spectacle.

Ce rejet général des partis n’est donc pas un effet de mode. Il faut en tirer toutes les conséquences. Les partis ont été les outils politiques majeurs du 20° siècle. La tâche n’est pas simple et l’inscription d’une mobilisation dans une stratégie électorale fait toujours remonter les vieux réflexes. Podemos en Espagne, Jean-Luc Mélenchon ou Emmanuel Macron en France qui affichent chacun à sa façon une prétention à dépasser la « forme parti », en sont la démonstration. Les leçons de l’échec du Front de Gauche, parti fédérateur de partis qui en a démultiplié les défauts, doivent être définitivement tirées.

A ceux qui veulent donner élan et crédibilité à des projets de transformation sociale, il n’est plus d’autre choix aujourd’hui que d’en chercher les chemins hors de ces machines à aseptiser la pensée.

Le rouleau compresseur présidentiel et sa mise en crise

Que faire alors des élections et singulièrement des élections présidentielles ? Faut-il rappeler que l’élection présidentielle en France telle qu’elle a été instituée en 1962 et renforcée par l’instauration du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, est une machine à aggraver ces logiques partisanes dans ce qu’elles ont de plus stérilisatrices. Loin des grands espoirs du scrutin de 1981, les élections qui se suivent ont aussi marquées par une montée de l’abstention. Elles se sont installées dans la spectacularisation de la vie politique et dans la logique du « choix par défaut ». Chacun veut profiter de son temps d’antenne. Mais au final les votes sont plus de peur et de refus que d’espérance et de futur possible.

 © Alain Bertho © Alain Bertho

 

Il est donc clair depuis longtemps que l’élection présidentielle est la pire des occasions possibles pour lancer une nouvelle dynamique politique de rupture et de transformation sociale. La tentative de candidature unitaire de la gauche radicale en 2007 dans la dynamique du référendum européen a échoué. Le score de Jean Luc Mélenchon n’a produit aucune dynamique politique après 2012. Il y a peu de chance que sa démarche actuelle produise en 2017 des effets différents.

Les deux candidatures qui s’affirment hors parti, celle de Jean Luc Mélenchon et celle d’Emmanuel Macron, se sont vues obligées de mettre en place peu ou prou des formes d’organisation partisane assez peu inventives. Il leur faut gérer la perspective des élections législatives et mettre en place des mécanismes d’arbitrage pour les investitures. Le leadership idéologique se trouve beaucoup plus personnalisé, et intouchable, que dans les partis classiques. Il n’empêche que le caractère inattendu de l’offre et sa capacité à produire des récits moins aseptisés a, dans les deux cas, mobilisé des soutiens et un électorat potentiel. Si leur capacité de construction sur le long terme reste à prouver, leur potentialité perturbatrice du dispositif présidentiel est déjà un acquis.

Mais en 2017 le rouleau compresseur institutionnel est sorti de la route sous la pression non des stratégies partidaires ou néo partidaires mais sous la pression des électeurs invités à voter aux primaires et leur intervention directe et inattendue sur l’offre politique.

L’intervention d’électeurs anonymes a perturbé le scénario immuable au-delà de toute attente. Pourtant ces primaires n’étaient pas contradictoires, en théorie, avec la logique de l’élection présidentielle. Il s’agissait de donner une légitimité plus large à une démarche partisane un peu contestée. Des électeurs ont fait mentir la mécanique institutionnelle. Ils se sont mobilisés pour peser sur l’offre électorale et pour réinjecter du sens politique dans le choix. La mobilisation de la « manif pour tous » a, à l’évidence porté, à la candidature un homme et un projet loin de la crédibilité institutionnelle et consensuelle du favori. A gauche le rejet du quinquennat s’est trouvé une crédibilité de proposition à travers la candidature de Benoît Hamon.

Les partis ont du mal à s’en remettre. Et ils tentent à toute force de « normaliser » leur nouveau porte-parole et candidat à la magistrature suprême. La droite est aux prises avec une intolérance majoritaire à toute forme de corruption et de passe-droits des élites. Quant à l’appareil socialiste, il est à la manœuvre pour sauver sa logique boutiquière. Au risque de saborder d’avance l’espoir d’une victoire furtivement rêvée. Avec la volonté évidente de renforcer les méfiances et le repli partisan des soutiens de Jean Luc Mélenchon.

Enoncer des possibles

Les électeurs, et ceux qui par choix ou par statut ne votent pas mais se sentent concernés par l’avenir, ont majoritairement les idées claires : l’élection présidentielle est faite pour élire ici et maintenant un chef de l’Etat sur de grandes orientations. Elle n’est pas faite pour préparer les marmites de l’avenir en attendant sereinement la catastrophe annoncée.

Il y a longtemps que l’horizon du grand soir électoral est parti en fumée. Il y a longtemps que la confiance aveugle dans les dirigeants n’est plus de mise. Mais on peut avoir la certitude du pire. On sait que les programmes les plus réactionnaires sont mis en oeuvre avec plus d’application et d’opiniâtreté que les promesses progressistes. On sait quels dégâts ces programmes peuvent provoquer dans la vie des gens, la paix du monde et l’avenir de la planète. On sait surtout où peut nous conduire la perte durable d’espérance.

La question est donc apparemment simple : un projet associant la défense concrète de la planète, un dispositif de sécurisation de la vie, du revenu et du travail répondant aux exigences contemporaines, une volonté de renouveau démocratique et une rupture avec les politiques sécuritaires et islamophobes peut-il majoritairement rassembler ? Et à quelles conditions ? Jean Luc Mélenchon et Benoît Hamon perçoivent sans doute sincèrement la nécessité de cette dynamique mais ne peuvent la penser qu’au prisme de leur logique d’appareil, chacun renvoyant à l’autre des pratiques qu’il met lui-même en œuvre… La logique présidentielle l’emporte sur la clairvoyance politique. Le mort saisira-t-il le vif ?

Tout l’espace politique institutionnel est à ce jour déstabilisé. Des possibilités majeures de début de recomposition et de nouvelles dynamiques démocratiques sont ouvertes. Ces moments historiques sont rares. Ils sont dangereux car tant que la décomposition l’emporte sur l’énoncé des possibles, le ressentiment populaire progresse et avec la puissance et le score du Front National. Certes ce scrutin ne décidera pas de tout. Mais ses acteurs principaux sont déjà largement sous la pression des exigences et des espoirs populaires. Il faut qu’ils le soient jusqu’au bout. Et qu’ils entendent.

 

Comme disait Henri Bergson : « L’avenir n’est pas ce qui va arriver mais ce que nous allons faire ».

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.