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Billet de blog 5 déc. 2011

Mais qu'est-ce que vous auriez fait?

Il y a quelques années de cela, visitant un squat où avait eu lieu un incendie heureusement sans victime, j'ai rencontré l'un de mes étudiants. Il vivait là avec ses parents et une vingtaine de familles.Pour tous les habitants du 11 rue Dezobry à Saint-Denis, cet immeuble délabré était le seul refuge possible pour leur famille.

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Il y a quelques années de cela, visitant un squat où avait eu lieu un incendie heureusement sans victime, j'ai rencontré l'un de mes étudiants. Il vivait là avec ses parents et une vingtaine de familles.

Pour tous les habitants du 11 rue Dezobry à Saint-Denis, cet immeuble délabré était le seul refuge possible pour leur famille. Ni les rats, ni le froid, ni l'humidité, ni les murs troués n'avaient empêché d'y installer des niches de vie où un surcroit de tendresse et de solidarité familiale répondait à la précarité de l'existence et à l'insalubrité des lieux.

Leur vie était là puisque rien d'autre ne leur était ouvert. Passée la porte de la rue, ils étaient presque des habitants comme les autres. 29 enfants, pas moins, fréquentaient l'école du quartier.

Par une décision dont l'Etat français a le secret, le 30 novembre au petit matin, une opération de police brutale a procédé à l'expulsion de ces enfants et leurs parents. Ils ont dû laisser sur place vêtements, papiers, affaires d'école, jouets et poupées sans possibilité de retourner les chercher.

Au prétexte que l'immeuble présentait des dangers dont personne ne se souciait depuis 12 ans, on les a dépouillés de leur peu de biens, de la mince épaisseur de leur vie.

Et ils ont été relogés. A l'hôtel. De façon temporaire. A l'autre bout de la région parisienne. Comment continuer sa scolarité à l'Ecole Jules Vallès de Saint-Denis quand on dort à Alfortville ?

La logique froide et administrative qui conduit à de telles décisions en dit long sur l'inhumanité de ceux qui les prennent. Elle en dit autant sur la désincarnation de la chaine administrative qui permet de les appliquer et qui banalise le mal.

Hannah, l'héroïne du Liseur de Bernhard Schlink, sommée d'expliquer son refus d'ouvrir les portes de l'église en feu où mourraient des dizaines de femmes répond : « mais nous n'aurions tout de même pas pu les laisser s'enfuir comme ça. Nous étions responsables d'elles. On était là pour les garder et pour qu'elles ne s'enfuient pas. »

Ce qui fait la force des pouvoirs autoritaires, surtout lorsqu'on ne vit pas dans un régime de terreur, ce n'est pas l'autorité, c'est l'obéissance. Suivre la chaine des décisions. Prendre sa place dans une procédure aveugle. Suivre les consignes. Mettre des enfants à la rue. Murer leur chambre et leurs affaires. Parce que c'est la loi. Parce que la procédure a été suivie.

A quel moment devient-on complice, voire acteur d'une ignominie ?

Désemparée devant ses juges, Hannah ne peut que leur demander : « Mais qu'est-ce que vous auriez fait ? » Elle n'obtient pas de réponse.

Quelle est notre réponse ? Pas pour hier mais pour aujourd'hui. L'époque nous convoque devant notre propre conscience. Dans la résistance il y a toujours, d'abord, un choix libre. Celui de désobéir..

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