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Billet de blog 15 août 2012

Illicites !

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On vous le dit : c’est promis, c’est juré, Manuel Valls ne fait pas du Sarkozy. Il n’a rien contre les Rroms. Il ne fait qu’appliquer des décisions de justice contre les campements illicites ! Pourtant cet été 2012 éveille des souvenirs précis de cet été 2010 que Nicolas Sarkozy avait choisi pour annoncer la tonalité sécuritaire et xénophobe de sa future campagne électorale.

Rappelons-nous les accents du discours de Grenoble du 30 juillet 2010

Nicolas Sarkozy le concluait par ce constat : « En tant que chef de l'Etat, puis-je accepter qu'il y ait 539 campements illégaux en 2010 en France ? ». Et prolongeait par cette promesse : « procéder d'ici fin septembre au démantèlement de l'ensemble des camps qui font l'objet d'une décision de justice. »

Le 14 août 2012, sur France Info, c’est une autre voix qui prononce presque les mêmes mots : « Aucun campement illicite ne peut être toléré. Le laisser-faire ne résout rien. Peut-on accepter aujourd'hui ces véritables bidonvilles qui se sont dressés dans nos banlieues où des populations vivent dans une précarité insupportable ».

On peut prendre la question par tous les bouts : ce sont bien des familles Rroms, des femmes, des enfants qui ont été expulsés de leurs abris précaires ces derniers jours à Lille, Lyon, La Courneuve, Marseille... Les images de détresse traversent les écrans, les dates se brouillent, les couleurs politiques se confondent dans le consensus de la lâcheté.

Selon un sondage récent, 80 % des Français approuvent ces expulsions contre 79 % en 2010. 71 % des sympathisants du PS, 61 % des sympathisants du Front de Gauche, 59 % des sympathisants d'EELV adhèrent à cette mesure... Le rejet des Rroms est l’une des haines les plus partagées en Europe aujourd’hui. Dans certains pays comme la Hongrie ou la Roumanie, la discrimination d’Etat légitime de véritables pogroms.

Cette haine existe en France. Ceux qui, depuis juillet 2010, travaillent, à Saint-Denis, à la construction d’une solution d’installation pérenne des Rroms du Hanul en savent quelque chose. Il faut de la ténacité pour convaincre les élus municipaux d’abord, le Conseil régional ensuite, les autres habitants enfin, qu’une telle solution est non seulement possible mais souhaitable. Aujourd’hui les Rroms du Hanul sont installés légalement sur un terrain de l’Etat et attendent la première livraison des maisons qui leur sont destinées. Et cette ténacité n’a pas empêché la ville de Saint Denis de voter plus à gauche qu’aucune autre ville en France et de mettre le Front National en dessous de la barre des 10 % !

Car le fond de l’affaire est là. La tentation est grande d’instrumentaliser ce consensus raciste pour assoir une légitimité gouvernementale en temps de crise. Cette tentation était là en 2010. Elle semble maintenant faire partie des meubles des palais de la République. Qu’importe le locataire, la logique est la même.

Cette logique est dramatique pour un peuple qu’on utilise ainsi comme fusible des peurs et des souffrances de l’époque. Mais elle est dangereuse pour tous.

En reprenant l’argumentaire sarkozyste sur le caractère illégal des campements, le nouveau locataire de la place Beauvau reprend et légitime une posture politique qui fait de la loi, de son respect ou non respect, l’analyseur primordial de toute situation sociale difficile.

Cette sacralisation de la règle d’Etat au détriment du réel remet en cause quelques principes démocratiques fondateurs. Faut-il rappeler des évidences ? Faut-il rappeler que pour combattre les injustices c’est le plus souvent la loi qu’il faut combattre et changer ? Faut-il rappeler que la loi peut être persécutoire ? Les sans papiers en savent quelque chose. Les Rroms aussi, européens stigmatisés, exclus du droit au travail, chassés de partout et citoyens de nulle part.

Illicites ! Illicite votre vie d’errance et de fuite ! Illicite votre pauvreté ! Allez-vous faire persécuter ailleurs ! Et après eux ? A qui le tour ?

Cette sacralisation de la loi est au cœur d’une conception de l’Etat largement développée par Nicolas Sarkozy en juillet 2010, qui fait de la police l’incarnation suprême de la République et donc du Ministre de l’Intérieur l’âme vivante de l’Etat. Le sarkozysme dans sa banalité n’est pas encore mort.  Et de la Gauche, on attend quelques « preuves de vie. »

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