Assassinat programmé d’un journal: une ville qui se tient sage

Le journal de Saint-Denis était plus qu’une expérience d’authentique information locale. C’était depuis près de 30 ans le lien d’une ville vivante et résistante, un poumon démocratique pour l’une des villes les plus pauvres de France. La nouvelle municipalité a décidé de lui couper les vivres. C’est un coup porté à la ville autant qu’à son journal.

Le jeudi 17 décembre, lors du dernier conseil municipal de 2020, le nouveau maire de Saint-Denis, Mathieu Hanotin (PS) a annoncé la fin de la subvention municipale au journal de Saint-Denis. Cette décision a eu un effet de sidération. On savait la volonté de la nouvelle municipalité de réduire la subvention annuelle. Mais la mise à mort pure et simple du journal était inimaginable.[1]

Le Journal de Saint-Denis fait partie du patrimoine des habitantes et des habitants de cette ville. Il leur appartient. Cet objet éditorial singulier est né il y a 28 ans. Subventionné, certes, mais intellectuellement, journalistiquement indépendant. Qui pouvait alors y croire dans ce petit monde des bulletins municipaux aussi insipides que publicitaires qui ne sont lus que par ceux qui les commandent et ceux qui les rédigent ?

Un vrai journal d’information, hebdomadaire, dans les boites aux lettres de tous les habitants le mercredi, une sorte de service public local de l'information, c’est le pari gagné année après année, semaine après semaine par les équipes de rédaction et les équipes municipales qui se sont succédé.

C’est long 28 ans. C’est une génération de dionysiennes et de dionysiens qui ont vécu avec cet oxygène local. Les élus et les militants y voyaient la richesse d’un journal pluraliste qui donnait la parole à toutes les tendances politiques sans contourner les polémiques.

C’est long 28 ans pour cette ville riche de solidarités, de réseaux, d’initiatives, qui en a fait son espace commun de rencontre. Le JSD c’est le portait de la voisine, l’entretien avec le nouveau directeur du théâtre, les nouvelles des clubs de sport, le communiqué de la coordination des Sans Papier, le reportage sur la maison des parents ou le « 6B »…

C’est long 28 ans ! Mon fils était encore à la crèche, je n’étais pas encore enseignant à Paris 8. C’est notre vie que ces grandes pages ont scandée chaque semaine.

C’est long et si court à la fois pour produire du vrai commun, un espace reconnu par toutes et tous, une référence qu’aucun « réseau social » ne pourra remplacer.

Pour toutes celles et ceux qui font de cette ville riche en humanité, la « ville de province la plus proche de Paris », c’était un interlocuteur incontournable. Comment mener à bien une initiative, comment faire vivre une association, porter une cause sans connaître l’heure de bouclage hebdomadaire, le nom du ou de la journaliste à appeler, la façon d’obtenir un entrefilet sinon un article qu’on découvrait fiévreusement le mercredi matin…

Cette ville est une ville monde riche de sa diversité. Cette ville, dont la population est une des plus pauvres de France est un monde riche de ses liens multiples, de sa mémoire, de cette capacité à construire et reconstruire des coopérations aussi improbables que salutaires. Cette ville est une ville debout face à la crise sanitaire et sociale à laquelle elle a payé un lourd tribut.

Cette ville avait une voix plurielle. Cette ville risque d’être réduite au silence !

Pourquoi ? Parce que pour son nouveau maire il est d’une « extrême complexité d'imaginer un journal indépendant quand il ne bénéficie que de subventions publiques... » Parce que donc pour monsieur Hanotin les pouvoirs publics ne peuvent subventionner un outil de démocratie ? Que peuvent-ils subventionner alors ? Sa seule communication ?

Non. Pour monsieur le Maire, la démocratie ne se subventionne pas, car  « cela pose un problème structurel ». Quel aveu splendide !

Non, selon lui, la presse démocratique doit correspondre à « une modernité rigoureuse en termes de transparence financière ». La langue de bois est bien lourde mais les mots sont bien là : rigueur et finance. La démocratie devrait-elle trouver son fameux modèle économique ?

Ces mots sont meurtriers pour la presse, pour la démocratie. Ils ajoutent de l’ombre à une période sombre faite d’atteintes nationales  tous azimuts aux libertés, à la tolérance. Ils s’ajoutent dans notre ville à l’armement de la police municipale, à l’abandon du projet de maison des pratiques artistiques (remplacé par l’hôtel de la police municipale), à la baisse des subventions culturelles.

Ici comme ailleurs, on préfère « un peuple qui se tient sage ».

 

 

[1] Communiqué de presse des journalistes https://lejsd.com/content/amies-lecteurtrice-du-jsd 

 

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