«Révolutions» d'un nouvel âge

Révolutions! Ce mot court à nouveau dans les clameurs des rues de Tunisie, d’Egypte, de Libye et d’ailleurs, comme ressurgi des souvenirs des siècles passés.

Révolutions! Ce mot court à nouveau dans les clameurs des rues de Tunisie, d’Egypte, de Libye et d’ailleurs, comme ressurgi des souvenirs des siècles passés.

Gardons nous des ressemblances hâtives. « Ce n’est pas parce que les hommes changent de mœurs qu’ils changent de vocabulaire » écrivait Marc Bloch[1].Les mots ont leur histoire propre, lourde de sens et chargée de pièges. Et parfois, comme le chantait Ferré, « il nous faut tuer l’intelligence des mots anciens »[2].Car sinon, comment rendre compte d’une situation et du sens qu’elle porte pour ses acteurs et ses contemporains ? Sinon comment « dire ce dont il s’agit » et éviter que « tout ce qui auparavant, a été dit, emprisonne vos mots et vous oblige à répéter plutôt qu’à dire ».[3]

Quelles est donc le sens contemporain de ces révolutions où des soulèvements populaires d’une ampleur et d’une détermination exceptionnelle débouchent, pour l’instant, sur des coups d’Etat militaires salués par une surprenante standing ovation.

Nous ne sommes ni en 1789, ni en 1792, ni en 1848, ni en 1917. Il n’y a ni prise des Tuileries, ni prise du Palais d’hiver en vue. Ces peuples insurgés ne réclament pas le pouvoir. Ils ne réclament pas non plus l’abolition de tous les pouvoirs, ni une improbable « extinction de l’Etat ». Ils réclament un pouvoir qui les considère. Ils réclament un pouvoir qui les écoute. En quelque sorte ce fameux « gouvernement obéissant » souhaité par les Zapatistes du Chiapas.[4]

Nous sommes, par contre, arrivés à une sorte de point d’orgue d’une petite décennie marquée par la montée de plus en plus rapide du phénomène émeutier dans le monde. Ce phénomène touche, on le sait, tous les continents, et tous les régimes politiques. Il a parfois été d’ampleur nationale comme en France en octobre-novembre 2005, en Grèce en décembre 2008, à Madagascar en janvier février 2009, en Iran en Juin 2009…

L’objet de la colère populaire qui s’y exprime traverse les continents : elle a pour nom « la vie chère », la corruption des gouvernements, la fraude électorale, la violence policière vis-à-vis de la jeunesse, la déficience des services les plus élémentaires comme l’alimentation électrique, le logement et les expulsions des quartiers les plus pauvres, les conditions de scolarisation de la jeunesse et plus spécialement des étudiants Partout les scénarios se ressemblent malgré l’extrême diversité des situations nationales.[5]

L’Egypte, le Maroc, la Tunisie, l’Algérie surtout, la Jordanie même, n’ont pas été en reste. Depuis plusieurs années ces actions collectives imprévues sinon imprévisibles bousculent les systèmes politiques établis, les forces au pouvoir comme les forces d’opposition.

Elles révèlent la capacité d’une jeunesse immergée dans les réseaux Internet, familière de la production et du partage des images et des informations, à produire des événements collectifs en dehors des modes d’organisation de la politique moderne et en dehors des modes traditionnels de représentation.

La révolution tunisienne, comme la révolution égyptienne, ont germé dans ce terreau émeutier : l’émotion suscitée par la mort d’un jeune persécuté par les autorités et la police à Sidi Bouzid, la « mobilisation Facebook » du mouvement du 6 avril.

C’est pourquoi, quelles que soient les ressemblances formelles, ces révolutions, revendiquées comme telles par leurs acteurs, ne peuvent pas se lire au travers de ce qu’ont fondé et de ce que nous ont appris les révolutions du passé.

L’événement qui nous bouleverse est pleinement contemporain au sens où il garde pour ceux qui le vivent comme pour ceux qui l’observent une part d’obscurité à laquelle Giorgio Agamben nous invite à être très attentifs. [6]

Commençons donc par voir ce que nous ne voyons pas, ces drapeaux emblématiques des combats collectifs d’avant. Ni drapeau rouge, ni drapeau vert. Ce que ces « multitudes » brandissent comme image de leur communauté revendiquée de destin, c’est le drapeau national.

Continuons d’observer ce que nous ne voyons pas : ces drapeaux nationaux ne sont pas brandis contre des adversaires extérieurs, rivaux ou dominateurs, comme le ferait l’expression d’un nationalisme agressif ou guerrier. Ils sont brandis comme l’affirmation d’un commun populaire face à l’Etat. Comme un rappel à l’Etat, comme une exigence : l’exigence d’être pleinement considéré dans son propre pays, de compter chacun comme élément à part entière de ce peuple national, dans sa liberté, dans sa dignité, dans son utilité.

Ce qui se dévoile sous nos yeux n’est sans doute que ce que le phénomène émeutier avait esquissé : la clôture subjective de la politique moderne née il y a deux siècles et l’émergence d’un nouveau dispositif subjectif dont nous devons mesurer la portée. Ce qui est sans doute définitivement clos, c’est le dispositif politique de représentation dans ses modalités successives : l’Etat qui représente la Nation, les partis qui représentent les classes ou la société.

C’est la disjonction qui s’installe. Les acteurs des soulèvements populaires ne sont pas ceux qui, dans l’espace de l’Etat, vont tenter d’en tirer toutes les conséquences. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, le fait est là : cette disjonction qui marque depuis des années le phénomène émeutier n’est pas abolie par ces émeutes qui gagnent.

Cette disjonction devrait rassurer ceux que la « menace islamiste » fait trembler car elle disqualifie une éventuelle volonté de fusion politique (ou politico religieuse) du peuple et de l’Etat. Mais par une sorte de radicalité laïque totale, elle va jusqu’à absenter toute volonté de fusion du peuple et d’un gouvernement laissé, sous surveillance bien sûr, au soin de ses spécialistes.

Comme si la volonté d’émancipation s’émancipait de l’Etat lui-même. Durant deux siècles, notre modernité avait fait du pouvoir d’Etat le moyen des transformations et bientôt le but suprême de toute politique. Les émeutiers et les insurgés du XXI° siècle le remettent en quelque sorte à sa place, sans pour autant l’abolir. Machiavel lui-même ne parlait-il pas de « perfection » pour qualifier la situation de « désunion de la plèbe et du Sénat ? »[7]

Curieuses révolutions que voilà. Elles n’en sont pas moins très réelles. Elles nous parlent d’un nouvel âge qui ne concerne pas que l’Afrique du Nord et le Moyen Orient. Et qui ne concerne pas que les dictatures. Prenons le temps de les observer.

Alain Bertho


[1] Apologie pour l’histoire

[2] 1969, le Chien

[3] Italo Calvino, Citta invisibili

[4] « Vous luttez pour la prise du pouvoir. Nous pour la démocratie, laliberté et la justice. Ce n’est pas pareil. »Sous Commandant Marcos, Lettre à l’armée populaire révolutionnaire,août 1996

[5] Alain Bertho, Le temps des émeutes, Bayard, 2009

Alain Bertho, « Les émeutes dans le monde en 2009 :ethnographie de la colère », Revue internationale et stratégique N°79

Documentaire ARTE du 9 novembre 2010 “Les raisons de la colère”, par Samuel Luret et Alain Bertho

[6] « Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau deténèbres qui provient de son temps ». in Qu’est-ce que le contemporain ? 2008

[7]Machiavel, Discours , I,2

 

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