Exception, excuses, laïcité : l’Etat incendiaire

Réforme constitutionnelle et pérennisation d’une législation d’exception sont le volet juridique de la mutation de l’Etat engagée par l’exécutif. Il y en a un autre qui consiste à verrouiller le débat public par l’injonction morale et l’intimidation. Les déclarations incendiaires du premier ministre ne sont pas des couacs mais une stratégie.

Le choix d’installer la France et la politique française dans un « Etat de guerre » durable est aujourd’hui avéré. Si, comme l’a laissé entendre Manuel Valls en marge de Davos, l’Etat d’exception est destiné à durer aussi longtemps que la guerre contre Daech, alors soyons en sûrs, c’est une nouvelle ère qui s’ouvre dans notre pays. Le volet législatif, de la réforme constitutionnelle à la loi Taubira, permettra sans doute d’autoriser formellement la sortie du dispositif d’exception mis en place après le 13 novembre. Mais en inscrivant dans les textes fondateurs de l’Etat, et dans les pouvoirs de la police, des mesures d’exception permanentes dont les effets désintégrateurs ont déjà été analysés.

Ce tournant majeur a un volet plus sournois et au moins aussi destructeur. Il s’agit d’inscrire l’Etat de guerre dans la gestion du débat public. Les déclarations tonitruantes du premier ministre sur le refus de « toute excuse » ne sont pas des écarts de langage ou des imprudences que l’on pourrait attribuer à l’émotion, à la pression du débat parlementaire ou au stress gouvernemental.

Tout chercheur en sciences sociales n’a pu que se sentir insulté par ces propos. Les réactions ne se sont pas faites attendre. Dès le mois de décembre Frédéric Lebaron président de l’Association française de sociologie (AFS)aux côté de Fanny Jedlicki et Laurent Willemez co-présidents de L’Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur (ASES) publient une lettre ouverte intitulée « la sociologie n’est pas la culture de l’excuse ».

Après la parution de « Pour la sociologie », un débat public s’ouvre à nouveau à la mi-janvier. En deux jours, on a successivement entendu Bernard Lahire présenter son livre sur France Inter puis Raphael Lioger et d’autres collègues défendre leur discipline sur le plateau de « Ce soir ou jamais » tandis que « Arrêt sur Images » y consacrait une de ses émissions régulières.

Quand les mêmes affirmations sont reprises presque terme à terme dans des contextes différents à des semaines de distance, il ne s’agit pas de dérapages mais de ce qu’on appelle un « élément de langage », un marqueur politique majeur du discours du pouvoir, voir un énoncé fondateur.

Lorsque le 26 novembre, au sénat, Manuel Valls lance son fameux "J'en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s'est passé", il ne s’adresse à aucun sociologue, anthropologue ou chercheur en sciences sociales. Non : Manuel Valls écarte avec violence une question du sénateur du Val de Marne, Christian Favier qui l’interrogeait sur les politiques publiques en direction de la jeunesse.

Il faut nous faire une raison, chers collègues. Ce n’est pas à l’Université que sont destinées les foudres du premier ministre mais à une certaine conception de la politique, celle qui pense que la paix civile passe par l’attention publique portée aux questions sociales, aux souffrances, aux espoirs et aux conflits.

Si cet « élément de langage » lourd de sens fait si vite consensus de NKM, le jour même sur France inter à Jean Pierre Chevènement sur Atlantico le 17 janvier, c’est qu’il reprend une antienne de la droite et des nantis vis-à-vis du socialisme, du communisme, du mouvement ouvrier et du peuple en général depuis le 19° siècle.

Il serait pourtant bien insuffisant de se contenter de dire que les propos de Manuel Valls signent l’abandon de la culture de gauche. Cet abandon n’est pas un scoop et cette offensive est d’une autre nature. Ce n’est pas seulement la question sociale qui est ainsi congédiée, celle-là même qui donnait aux sciences sociales une certaine légitimité institutionnelle. C’est peut-être aussi le souci de la paix civile.

Cette injonction morale – « condamner ou justifier, il faut choisir » - est une intimidation du débat public, une injonction à choisir clairement son camp. C’est une injonction de combat. Telle est la logique ultime de la politique sécuritaire en « temps de guerre » proclamé.

Sur ce point, comme sur d’autres, ce sont les pas de Nicolas Sarkozy que vient emboiter le premier ministre, le Sarkozy qui le 30 juillet 2010 à Grenoble », annonçait : « c'est donc une guerre que nous avons décidé d'engager contre les trafiquants et les délinquant ». ». Gare à ceux qui pourraient « marquer leur allégeance envers les truands ». Une telle logique de guerre ne peut conduire qu’à réduire la portée du débat démocratique : « Il faut marquer un coup d'arrêt. Alors je sais que dans le cadre du débat républicain, il peut y avoir des échanges entre les forces politiques, ce qui est normal. Mais (…) il ne peut pas y avoir de naïveté et d'angélisme en la matière. »

Quand l’ennemi n’est plus le délinquant mais le terrorisme, le poids de l’intimidation du discours guerrier n’a plus de limites.

Les déclarations de Manuel Valls sur la laïcité en sont un exemple frappant. Quel est donc ce « climat nauséabond » qu’il accuse Jean Louis Bianco et Nicolas Cadène, président et rapporteur de l’Observatoire de la Laïcité de favoriser en apposant leur signature aux côtés de certaines organisations ? Quelles sont donc ces « °lignes qui ont été dépassées » ?

Ces « lignes » à l’évidence n’ont aucun cadre légal. Ce sont celles que le premier ministre lui-même décide de mettre au débat public puisque – citons-le une fois encore – « Ça suffit, on ne peut pas tout se permettre dans ce pays ! »

De la déclaration du 18 janvier devant le CRIF à la criminalisation de certaines actions militantes, il n’y a qu’un pas, vite franchi par l’interdiction de manifestations ou l’assignation à résidence arbitraire. Et ces pas ne concernent pas que la laïcité. Mais en s’en prenant au Président de l’Observatoire c’est aussi à une certaine conception de la laïcité, celle de 1905, que s’en prend Manuel Valls, favorable à une laïcité de combat dont on connait les vertus incendiaires et les relents islamophobes.

La politique se trouve réduite à l’équation binaire ami/ennemi. L’Etat est en guerre et le gouvernement désigne l’ennemi, ceux qui l’excusent, ceux qui le fréquentent, ceux qui le combattraient mal. On est plus près des concepts du philosophe allemand Carl Schmitt que des visions rassembleuses d’un Jaurès ou d’un Mandela.

« L’Etat de guerre », « exception » durable, ne porte aucune perspective de paix. Alors que la stratégie de Daech est officiellement et clairement de nous pousser à la guerre et la guerre civile, celle du gouvernement semble bien être de mettre le feu au débat démocratique.

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