Zyed et Bouna : les sept leçons d’un anniversaire

Pouvait-on imaginer anniversaire plus sinistre après la relaxe finale des policiers impliqués dans la poursuite mortelle du 27 octobre 2005 ? La vérité des émeutes de 2005 est d’abord là : dans la douleur et la rage face à deux jeunes vies fauchées sans raison, deux morts de la peur que peuvent inspirer des uniformes quand on est ado, qu’on a pas la bonne couleur de peau, qu’on habite pas dans le bon quartier.

Pouvait-on imaginer anniversaire plus sinistre après la relaxe finale des policiers impliqués dans la poursuite mortelle du 27 octobre 2005 ? La vérité des émeutes de 2005 est d’abord là : dans la douleur et la rage face à deux jeunes vies fauchées sans raison, deux morts de la peur que peuvent inspirer des uniformes quand on est ado, qu’on a pas la bonne couleur de peau, qu’on habite pas dans le bon quartier. Hier comme aujourd’hui, l’absence de compassion collective et institutionnelle est d’une violence incommensurable. Que n’ont-ils été cadres d’Air France. Il leur aurait suffi de perdre une chemise pour mobiliser la compassion officielle des sommets de l’Etat. Pour que leurs « agresseurs » soient immédiatement déférés à la justice.

De ce point de vue, la situation est certainement pire aujourd’hui qu’il y a dix ans. Elle est pire car la situation matérielle et symbolique de ces classes populaires urbaines s’est objectivement aggravée. Elle est pire car faute d’avoir compris ce qui s’était passé et faute d’y répondre, la société politique et médiatique française s’est raidie dans un système de représentation et d’analyse censée la protéger du désarroi. Les mots sont durs, le doute absent. L’invocation consensuelle de la République déjà présente en 2015 a été redoublée par la mobilisation d’une laïcité agressive au demeurant fort peu républicaine.

Ce qui s’est alors passé à l’échelle du pays, et pas seulement de ses banlieues, n’a toujours pas été clairement identifié comme une rupture majeure annonciatrice d’autres déchirures symboliques et politiques qui opèrent à l’échelle du monde.

1.      La « banlieue » n’est pas un problème urbain mais un drame politique.

 

Exit la banlieue rouge, bastion de la lutte des classes. Bienvenue à la banlieue tout court, son malaise, sa crise, sa violence et sa nouvelle géographie institutionnelle. On a tenté de régler par la rénovation urbaine la dislocation politique de la classe ouvrière. La « Banlieue » qui prend dans le discours public la place de la banlieue rouge au début des années 80 en est le nom, éventuellement le lieu, mais en aucun cas la cause. La crise du fordisme a laissé sur le carreau les enfants de toute une génération d’OS, notamment d’ouvriers immigrés qui deviendront vite des « immigrés » tout court. La Gauche française arrivée au pouvoir en mai 1981 contribue à la dislocation symbolique de ce peuple ouvrier dès les premières semaines. Désorientée par les affrontements qui éclatent dans le quartier des Minguettes à Vénissieux durant l’été, elle invente une politique sociale territorialisée censée recoudre un tissu social en voie de fragmentation.  Le « développement social des quartiers » préfigure la « politique de la ville ». Mais ce sont ceux qui ont grandi dans les quartiers labellisés DSQ  puis DSU (développement social urbain) qui mettent le feu à Vaux en Velin en octobre 1990 puis à Sartrouville (mars) et Mantes la Jolie (mai) en 1991 à chaque fois après la mort d’un jeune comme en octobre novembre 2005.Cette partie du peuple n’est plus tout à fait considérée comme le peuple. La banlieue n’est pas tout à fait considérée comme la France, les « immigrés de deuxième (troisième et pourquoi pas quatrième) génération » ne sont pas tout à fait français. La catégorie de migrants est introduite dans les statistiques de l’INSEE en 1987. Plus de vingt ans après la marche des Beurs et l’élan de « Touche pas à mon pote », des jeunes meurent encore dans l’indifférence et l’impunité. En 2003, Mourad qui fuyait les gendarmes du Gard meurt de 17 balles. Il avait 17 ans.

C’est sans doute pourquoi, quand en 2005 la rage déborde, il semble à beaucoup plus urgent de condamner l’incendie d’une voiture que la mort de deux adolescents. Face aux flammes de la colère, la référence consensuelle à la République a fonctionné comme une injonction au silence qui a mis cette génération et éventuellement ses parents, au ban du peuple officiel. Lorsque le mouvement prend fin à la mi-novembre, dans les milieux politiques, la volonté de tourner la page l’a unanimement emporté sur la réflexion collective. Qui s’est demandé ensuite ce que sont devenus les jeunes incendiaires de 2005 ? Pense-t-on qu’il suffit de détourner le regard comme on efface un mauvais souvenir ? Pense-t-on que la dénégation fait disparaître les problèmes ? Ce peuple-là est sorti depuis quelques temps déjà des radars de la Gauche politique.

2.      2005 n’a pas été une révolte politique mais une rage contre la politique.

 

Qui a osé dire sur le moment, y compris très à gauche, que cette rage collective était légitime ? L’opprobre a été unanime contre les incendies de voitures ou bien pire, d’écoles ou de bibliothèques : « la violence ne résout pas les problèmes »…. Les mieux intentionnés ont tenté après coup de transformer la rage en mobilisation plus traditionnelle, notamment électorale. Le temps est passé et on s’autorise maintenant à faire rentrer l’événement dans les catégories rassurantes. On parle de « révolte sociale ». Mais les émeutiers interrogés à l’époque n’ont pas démenti ceux qui disaient que leur révolte n’était pas politique : « ce n’était pas politique, on voulait juste dire quelque chose à l’Etat ». On mesure mal la disqualification de la politique dans cette jeunesse. Non cette rage n’était pas politique : c’était une rage contre la politique, ses discours, ses promesses non tenues, ses mensonges, son répertoire convenu Cette rage s’est de nouveau exprimée à la stupeur de tous quelques mois plus tard quand la violence s’est exercée contre les cortèges d’étudiants manifestant contre le Contrat de première embauche.

3.      Les émeutes ont continué.

 

Cela peut-il recommencer ? Cette question marronnier du débat public ne peut être posée que dans l’ignorance de la situation réelle. Les émeutes n’ont jamais cessé en France depuis 10 ans. En Novembre 2007, la moto de Moushin et Laramy, 15 et 16 ans, heurte une voiture de police à Villiers le Bel. Les deux adolescents meurent sur le coup. La responsabilité des forces de l’ordre a toujours été mise hors de cause. Et la réaction de rage de leurs amis, de leurs proches, de leur quartier a toujours été quasi unanimement condamnée, et même condamnée en justice. « Il n'y a pas eu d'émeutes urbaines sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy » annonce sans rire Brice Hortefeux sur BFMTV le 17 août 2012. L'énormité du propos n'a d'égale que le silence politique qui l'a suivi. Il a osé le dire devant un journaliste peu réactif, alors qu’on peut répertorier au moins 137 affrontements et émeutes durant cette période. Mais surtout il a osé le dire sans être immédiatement contredit, sans que ses propos fassent scandale dans l’espace public. L’aveuglement collectif est général, il ignore le clivage gauche-droite. Ce peuple-là est devenu invisible et son « malheur » n’est plus qu'un « reste muet de la politique » comme disait Michel Foucault? Dans la seule année 2015, on relève plus de vingt-cinq situations d’affrontement :

4.      La rupture politique s’est aggravée.

 

Tandis que la rénovation urbaine était menée à grand frais et à grand renfort de communication, la situation réelle de ces familles n’a cessé de se dégrader. La mixité sociale revendiquée n’est en général que l’annonce d’une logique de gentrification, La rénovation a souvent repoussé ailleurs les populations les plus fragiles. Les ségrégations se sont au moins maintenues. Le chômage des jeunes a explosé. Les autres sources de revenu aussi. Comme partout ailleurs dans le monde, la religion tend à prendre la place d’une politique dévastée. La flamme vacillante d’espoir qui pouvait encore survivre en 2005 a été éteinte pour longtemps.

Gauche et droite en alternance, empêtrées l’une et l’autre dans les conséquences de politiques aveugles aux problèmes posés et indifférentes à la casse sociale de la mondialisation néolibérale ont continué leur fuite en avant sécuritaire et moralisatrice. De l’injonction d’intégration qui renvoyait aux victimes la responsabilité de la discrimination, on est passé à la promotion d’une laïcité punitive qui produit l’effet inverse de ce qu’elle annonce. On peut dire en effet aujourd’hui que le débat récurrent sur la laïcité dans lequel le FN est si à l’aise, a pour effet majeur et massif une confessionnalisation généralisée de la question sociale et de la politique. Comment dans ces conditions peut-on s’étonner que de jeunes adolescents aient été réticents à respecter la minute de silence en janvier 2015 ?

5.      Les émeutes ne sont pas un phénomène français mais mondial.

 

Le monde s’est invité dans les débats et les ruptures qui traversent la société française. On en entend d’autant mieux l’écho que le monde entier est traversé par l’effondrement des dispositifs de représentation et de mobilisation politique. Le phénomène émeutier n’est pas typiquement français. Les émeutes américaines de 2014-2015 après l’assassinat de jeunes noirs, les émeutes anglaises d’août 2011 dans les mêmes circonstances sont là pour nous le rappeler. Sant oublier les trois semaines d’émeutes qui ont secoué la Grèce en décembre 2008 après l‘assassinat d’un jeune militant lycéen par la police d’Athènes. Souvenons-nous que c’est après la mort de Mohammed Bouazizi en décembre 2010 que se sont déclenchées des émeutes urbaines à l’origine du printemps arabe.

En France comme ailleurs, le répertoire de l’émeute se répand dans tous les domaines de la conflictualité sociale, politique ou religieuse. Après un léger tassement en 2014 (qui fut par ailleurs une année record pour les attentats), le mouvement semble reparti à la hausse en 2015.

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Dans ce mouvement général, les émeutes qui suivent la mort d’un jeune dans laquelle la responsabilité des forces de police est impliquée ont une place symbolique particulière. Dans un monde où l’espérance collective est devenue improbable, la mort d’un jeune sonne toujours comme l’assassinat de l’avenir. Comme celle de Remi Fraisse le 25 octobre 2014.

Emeutes liées à la mort d’un jeune

 

2001-2007 :      37 émeutes dans 10 pays

2008                   30 dans 10 pays

2009                   27 dans 16 pays

2010                   42 dans 19 pays

2011                   35 dans 20 pays

2012                   66 dans 20 pays

2013                   64 dans 25 pays

2014                   110 dans 25 pays

6.      Les banlieues ne sont pas à part, elles sont en première ligne.

 

A regarder les émeutes française du point de vue de la mondialisation de la crise de la politique, on ne découvre pas seulement que les banlieues françaises ne sont pas à part. Dans leur singularité nationale, marquée notamment par l’histoire coloniale, elles ne sont pas, à l’évidence, le résidu de la « modernisation » portée par tous les gouvernements successifs quelle que soit leur étiquette. Elles sont, en France, aux avants postes de ce que cette modernisation fait subir aux peuples en termes d’injustice, de déni de souffrance et d’existence, de spoliation collective et de mépris par les pouvoirs. Elles sont aux avants postes de la dévastation de l’espérance collective.

C’est se rassurer à bon compte que de croire qu’elles sont les seules à subir ce remplacement des possibles politiques par des calculs de probabilité comptable. Quel avenir les puissances de ce monde proposent-il à leurs peuples et à leurs jeunesses ? Les mobilisations universitaires sur tous les continents sont aujourd’hui les plus grandes pourvoyeuses d’affrontements violents avec les forces de police. La rage est devenue générationnelle.

7.      Il nous faut inviter le chaos mondial à cet anniversaire.

 

Comment évoquer cette décennie perdue sans convoquer le chaos mondial dont l’épicentre semble aujourd’hui se localiser en Syrie ? La déflagration géopolitique qui met des centaines de milliers de réfugiés à nos portes, comme la brutalité des logiques financières qui a mis à genou le peuple grec, nous rappellent que le néolibéralisme mondial est capable de produire des « banlieues » à son échelle.

En France, comme ailleurs, la tentation du Djihad s’inscrit dans cette conjoncture. Face à elle, on ne peut se contenter de réponses policières ou d’accompagnement psychologique, même si l’utilité de ces deux approches n’est pas contestable. Il nous faut peut-être envisager l’hypothèse que le succès des tenants du Djihad c’est qu’ils ont une proposition politique face au chaos du monde et au chaos individuel qu’il peut engendrer : la conversion de soi, la fin de l’histoire et le martyre comme libération. C’est une réponse mortifère et meurtrière pour soi et pour les autres.

Toutes les polices et les armées du monde ne pèseront pas très lourd devant cette fascination de la mort et cette eschatologie de fin du monde. Seul l’espoir collectif peut y répondre, l’espoir en un autre monde possible. Ces fameux lendemains qui chantent qui ont fait se lever des femmes et des hommes au siècle dernier. C’est la politique qui aujourd’hui nous manque le plus. La radicalité des mobilisations peuvent en être les germes, des ZAD aux Indignés, de Taksim au Brésil. Il faut la cultiver avec soin pour que la génération qui vient puisse redonner un sens au mot avenir.

 


 

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