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Billet de blog 27 nov. 2017

Femmes de Franc-Moisin: une association historique en danger de mort

L’association des Femmes de Franc-Moisin va-t-elle disparaître ? C’est une conséquence possible des choix du nouveau gouvernement et notamment de la réduction drastique des emplois aidés. Sans ses salariées, l’AFFM ne pourra plus réaliser ses missions. L’échéance est fixée en décembre.

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© Adjera Lakéhal

 L’association des Femmes de Franc-Moisin est née le 15 juillet 1980, au cœur d’une banlieue populaire qui allait bientôt devenir le terrain des nouvelles politiques sociales nommées « Politique de la Ville ». Association de femmes des quartiers populaires agissant pour les femmes et avec les femmes, association bénévole et militante, elle n’a reçu sa première subvention publique qu’en 1982 et n’a engagé sa première salariée qu’en décembre 1984.

Elle est depuis des années un acteur incontournable de la vie et de la voix des quartiers populaires. Ancrée dans la Cité du Franc-Moisin, elle est porteuse d’une démarche singulière de mobilisation des énergies et de l’inventivité de ces habitantes à cent lieues de l’assistanat. Cette voix collective féminine est en elle-même un acte contre les dominations.

C’est cette voix qui va s’éteindre, c’est cet outil de solidarité et de construction collective qui va disparaître.

Héritière de la longue tradition de l’éducation populaire l’association peut aujourd’hui s’honorer d’avoir accompagné et soutenu trois générations de femmes dans leur émancipation symbolique, culturelle autant que matérielle, trois générations d’enfants scolarisés dans leurs rapports difficiles avec l’institution scolaire.

Le local du 3 rue du Languedoc est devenu un haut lieu du quartier : celui de l’accès à la langue, à l’écriture, à la culture, à la liberté.

Faire avec plutôt que faire pour, accompagner les itinéraires individuels et collectifs : la création en 1993 du restaurant associatif féminin Tanina dont la renommée déborde largement la scène dionysienne et qui s’installe (sous forme de SARL) au théâtre Gerard Philipe en 2000 restera un symbole fort de l’apprentissage de l’autonomie porté par l’association. [1]

Ce travail inlassable, toujours recommencé, l’AFFM l’a inscrit dans un engagement toujours renouvelé dans la vie de la ville, dans la vie du pays, dans la vie du Monde.

L’AFFM, c’est l’accueil en 1983 de la Marche pour l’égalité, dite « marche des Beurs », à la Courneuve. C’est avec d’autres marcheurs, l’engagement dans la lutte contre la double peine et la création du Mouvement de l’Immigration et des Banlieues.

L’AFFM, c’est en 1995, l’action d’occupation de l’immeuble de la rue Connoy en centre-ville et l’installation de plusieurs familles mal logées à l’origine du « Rezo » de solidarité avec d’autres collectifs de la ville.

L’AFFM, c’est en 1996,.la participation à la création du collectif 93 des sans-papiers, dans la foulée de l’occupation de l’Église Saint Bernard.

L’AFFM, c’est en 2003 un engagement au sein du Forum Social Européen qui se tient cette année à Saint-Denis, Bobigny, et Ivry.

La richesse de ses expériences a permis depuis 15 ans de s’ouvrir à de nouveaux horizons culturels. Ainsi en 2002 l’association est à l’initiative de rencontres et d’échanges entre des jeunes de Saint Denis, de l’Aveyron et du Burkina Faso qui trouvera son point d’orgue dans un voyage collectif au cœur de l’Afrique.

Une démarche de création culturelle initiée dès 2001 avec le recueil Instants Magiques (préfacé par le comédien François Morel) prend toute son ampleur dans une collaboration avec le Théâtre Gérard Philippe à partir de 2012, date de la parution « Prendre langue avec la vôtre » de Philippe Ripoll et d’un groupe de Femmes de l’AFFM.

Le 13 décembre 2014, la Basilique royale de Saint Denis est l’espace d’un étrange voyage ou des spectateurs sont conviés à entendre ces propos de femmes du Monde surgissant de l’ombre derrière les colonnes et les gisants. Instants magiques où ces paroles singulières prennent le poids de l’universalité. Valse 2 avait été précédé de Valse 1 au Archives Nationales, fut suivi de Valse 3 à la tour Pleyel et prolongé par le spectacles « Ses majestés » en 2016 et 2017 au musée d’Art et d’Histoire puis au TGP. Des paroles de femmes, des paroles des Franc-Moisin qui résonnent au cœur de ces lieux symboliques montrent jusqu’où l’AFFM aura su montrer et construire le chemin de la dignité et de la reconnaissance, individuelle aussi bien que collective.

Qui a dit que les emplois aidés n’avaient pas montré leur efficacité ? Qui a dit qu’il ne s’agissait que de subventions déguisées à des politiques locales ? Ces emplois aidés, l’AFFM, comme d’autres collectifs du département, en avait contesté la mise en place en leur temps, réclamant alors de vrais emplois et de vrais soutiens. Mais par son dynamisme, son engagement et sa mobilisation des ressources de femmes elles-mêmes, l’AFFM en a fait l’outil d’un parcours collectif exemplaire.

Ce parcours va aujourd’hui être brisé par des décisions budgétaires. Erreur d’un pouvoir mal informé ? Ou choix politique délibéré ? Comme d’autres structures, la réussite de l’AFFM dessine une voie d’action collective solidaire refusant l’assistanat comme la loi du marché. Cette voie est l’héritière d’une longue tradition d’éducation populaire. Cette réussite montre la richesse des potentialités existantes dans ces quartiers, portées singulièrement par les femmes.

Les choix gouvernementaux actuels ont une cohérence politique et elle est radicalement autre : il s’agit d’articuler des dispositifs d’assistanat porté par de grosses structures et la valorisation purement marchande de ces potentialités et de ces richesses humaines. L’AFFM n’en sera pas la seule victime.

Le nouveau pouvoir avance sur tous les fronts pour construire à marche forcée une nouvelle conception de l’État au service exclusif du marché où la notion même de politique sociale risque de perdre son sens. Dans cette nouvelle période ce que l’AFFM a construit restera comme une base de résistance et la preuve d’un autre possible.

[1] Cité par Adil Jazouli qui y consacre un chapitre de son livre Les années banlieues en 1995

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