Nollif

Briser le silence pour rien n'est pas coutume dans un espace d'excellence comme celui-ci. C'est pourtant l'objectif du présent texte qu'on aura intérêt à ignorer. Texte qui cependant existe au motif qu'il faut de tout pour faire un monde. Surtout ce monde-ci. L’œil du Dauphiné aborde ici trois points indiscutables de manière à éviter tout débat, conformément à notre charte confidentielle.

Un autre monde est-il encore possible? © AC 2017 Un autre monde est-il encore possible? © AC 2017

1 Nollif

De quelle désespérance, de quel épuisement agonique Nollif est-il le nom ?  Pire que Nullif, plus dur que Mollif, pourquoi titrer ainsi ce nième billet formatif ?

a-      Rappelons l’aphorisme : « Ce n’est pas le blogueur qui prend le titre, c’est le titre qui prend le blogueur ».

[NDLR : « blogueur » est manifestement usurpé ici, où seul s’exprime un agent d’interface rémunéré sur fonds spéciaux pour un travail de production de billets à raison de deux ou trois par jour. L’objectif n’ayant jamais été atteint, l’hypothèse d’un travail fictif n’est pas exclu, mais laissons ce contentieux temporairement de côté].

b-      Né de la Grande Mélancolie Alpine de l’hiver 17, le label Nollif® reprend le nom d’un illustre chevalier de vallée d’Arve, surnommé Sinistrif®. Notre titre s’est imposé naturellement, sans résistance et subitement, en contradiction avec notre méthodologie éthique. C’est du jamais vu à la commission de titrage, réputée pour son travail obsessionnel au long cours, ses débats éternels et stériles, son incapacité notoire à toute décision précipitée (c.à.d. dans un délai inférieur à 6 mois). Les membres de la commission, dont la créativité digne d'un gestionnaire de stock de mousquetons à vis n’est un secret pour personne, ont été ici indéniablement frappés par une Evidence Irruptive®. Cette foudre terminologique (ou nominative), anesthésiant toute réflexion, oblitérant toute pensée, aspergea la commission dans son intégralité, propulsant ce Nollif® nauséeux au titre de titre du présent billet. A ce stade, vous, lecteur en proie au doute habituel, êtes (enfin) frappé par l’ultra-légitimité du terme. Vous constatez dans votre chair et votre esprit, que Nollif® définit avec perfection ce que vous êtes en train de vivre, ce qu’est votre univers devenu et ce qui, désolé de le confirmer, vous institue. Je répète : vous institue, vous avez parfaitement lu même si vous ne comprenez pas. Pas encore (peut-être jamais).

c-      Ainsi, ce monde qui est le vôtre, votre monde interne comme celui qui vous entoure, n’est autre que la substance pourrissante, gluante et microparticulée désormais familière, que nous nommerons par simplification Nollif®. Répétons une dernière fois que ce substantif est idéalement approprié pour définir dans sa totalité le phénomène qui nous afflige et fait de nous ce que nous sommes tous aujourd’hui : des adeptes-spectateurs abrutis de la Grande Nolle et du Petit Nollif.

[Quand je dis « nous » et que j’ajoute « tous », c’est bien entendu pour dire « vous », puisque, par essence, un Maître, un professeur de vertu, n’est pas affecté de la même façon que le misérable disciple, par les errements de la pensée, les erreurs de logique, les interprétations fallacieuses de l’expérience, les adhésions aberrantes.]

d-      Donc, poursuivons. Messager boiteux de l’apocalypse, Nollif relève sans aucun doute, du sacré de la postmodernité, ce qu’on peut aisément vérifier sitôt qu’on laisse son esprit vagabonder en répétant jusqu’à plus soif Nollif®. Aussitôt et Dieu sait pourquoi, s’imprime dans l’aire visuelle associative la vision déchirante d’une chaussette Jacquard collée au pied gelé dans la chaussure cuir trouée après l’hivernale. Il est non moins aisé d’en déduire que Nollif® est l’indicatif mélancolique idéal, expliquant et justifiant son adoption à l’unanimité sans discussion au sein de la commission de titrage. Amen.

[Concentrez-vous en silence. Faites le vide au fond de vous. Inspirez en cinq temps. Faîtes remonter en vous un souvenir heureux. Ce bonheur vous envahit mais quand vous expirez maintenant r en quatre temps et demi, vous retenez en vous cet instant, ce moment, cette période de bonheur. Respirez par le ventre SVP, vous risquez de tout faire foirer... Pas de souvenir heureux ??? Je m’y attendais, c’est lamentable mais le Maître aussi porte sa croix. (A propos, je n’ai pas reçu votre chèque ?) Poursuivons.]

e-      Rappelons pour finir, que Nollif, docteur en Ethique Théorique Chamoniarde, Ceinture Noire de Handi-judo (section sciatitique), a obtenu le grade de demi-dieu de l’olympe à l’instant de sa vaporisation soudaine, quand son essence pestilentielle infiltra refuges et chalets, églises et chapelles. Cet événement suscita, on s’en souvient encore puisque c’est très récent, une terrible scission entre zombies fluorescents et êtres (encore) vivants. Scission au pouvoir discriminatif remarquable puisque la lumière glauque produite par le faisceau de rayons ultra-nollifs révéla les décompositions verdâtres qui permettent d’identifier sans erreur un mort-vivant. Cette propriété luminescente, précisons-le, permet la comptabilisation des zombies dont on découvre la foultitude (produite par multiplication permanente du fait d’une contagiosité considérable) et la découverte de la fragilité extrême de la frontière séparant stade de putréfaction du montagnard et stade de grimpo-viviscence en période d’excellence sportive. Sur ce dernier point, et ce n’est pas la moindre de nos conclusions provisoires, nous pouvons affirmer aujourd’hui que la dissolution nollive de cette frontière n’est qu’une simple question de temps.

 

Les références principales relatives à Nollif® se trouvent ici.

 

Frères ennemis © AC 2017 Frères ennemis © AC 2017

 

2 Onif

 

HamON, FillON, MélenchON, MacrON.  

Le plus remarquable dans l’élection à venir est la suffixation répétitive, obsédante, ronronnante, finalement presque effrayante. Rime sinistre qui constitue indéniablement un appauvrissement de la symphonie d’alpage : souffle ronflant du vent, puissance liquide explosive gargouillante du torrent, gazouillis parfois cinglant des tichodromes, clair tintement des clarines et autres merveilles ont été éliminés au profit du seul ronchonnement rhinitique d’un randonneur fatigué, attribuant une fois de plus à autrui le mauvais chargement de son sac.

Bref, on constate l’insupportable domination du « …ON » dans le champ nominatif politique.

Nos politistes dénoncent depuis belle lurette cette vampirisation rampante mais leurs travaux semblent n’avoir eu aucun écho, tandis que les conséquences de ce fait pourtant majeur ne donnaient lieu à aucun colloque. Certains parmi les plus éclairés affirment pourtant que l’Onisation irréductible en cours est un indice des plus inquiétants de la détérioration du système électif.

Certains rétorquent qu’il vaut mieux suffixer ON que N (haine, bien sûr), d’autres prétendent que le N contamine le ON. Ce débat vite houleux ne sera pas débattu ici en l’absence du vigile de service et nous en venons sans plus attendre à l’essentiel de notre propos du jour.

Des sémiologues affutés estiment que cette Onisation indique incontestablement une dépersonnalisation paradoxale : l’hyperpersonnalisation de la présidentielle connaît là ses limites et même son retour de bâton, l’impersonnel « on » du signifiant-candidat fait retour sur le corps nommé de l’électorat qu’il massifie en coagulation d’unités clonables et remplaçables, coagulation informe, identifié au seul « on ».  On retrouve bien sûr ici, le phénomène bien connu de Playmobilisation Symétrique du Citoyen et du Politique®, dont l’onification par ricochet syllabique pourrait être l’agent au cœur du processus.

En résumé, ce « …on » marqueur du politicien en vue des années 20 est le miroir auditif du « on » qu’est le citoyen moribond.

 

[NDLR : précisons à ceux qui doutent de la logique et la rigueur du propos, suspectant un facteur nollif impactant ces lignes, que ces hypothèses ne sont ni abouties, ni validées. Ajoutons qu’il ne s’agit ici aucunement d’uniformiser les individus onificateurs, pas plus que de dévaloriser l’élection que nous ne saurions qualifier de « piège à c. ». Pour en savoir plus, vous pouvez commander à l’université, notre ouvrage « Séméiologie de l’Onification », Editions Ducon, 1001 pages, 250 euros)]

 NB: La partie 2 se réfère à des articles encore inacessibles pour raison de droits d'auteur, pardon pour le dérangement.

 

Clones rivetés © AC 2017 Clones rivetés © AC 2017

 

 

3 Anonymif

Retour du bureau. Février.

Descendu du car un peu avant 20 heures, on marche, ça aide à décompresser dans la semi-obscurité. Sur le large trottoir au bord de l’avenue.

L’endroit est désert, simple hasard, ça circule en principe dans le coin. D’ailleurs, on a croisé quelqu’un venant en sens inverse, il n’y a pas longtemps, non ?

Près du banc à quelques mètres devant,  un truc, une sorte de sac abandonné. Il ne fait pas clair et avec les années, la vue manque de netteté. Peut-être a-t-on déjà compris ?

Un SDF a dû laisser ses affaires au pied du banc. Hypothèse mécanique sans issue: bien sûr, c’est un peu plus qu’un sac, comme celui qui est d’ailleurs sur le banc, avec un sandwich dedans.

Dessous, c’est un homme allongé, collé de tout son long contre les pieds du banc. Facile de ne pas le voir, il fait un peu noir. Personne ne s’étant affolé auparavant en passant juste à côté, on suppose un ivrogne, un SDF, un alcoolo, un clodo, un type qui ne veut pas qu’on l’embête et qui cuve tranquillement sa misère.

Ce n’est plus le froid de janvier mais quand même. Le corps est chaud (pourquoi dire « le corps » ?). Pourquoi déranger, prendre son pouls douteux, fuyant, pas grand-chose. On questionne, pas de réponse. On se demande quand même si la banalité, le corps chaud, la petite bouteille brisée sous le banc ne cache pas une plaie, du sang, un truc méchant. Mais on entend une sorte de ronflement, pas possible de le réveiller, on le fait doucement puis plus fort. Attention au réveil, mieux vaudrait s'en aller?.

Deux jeunes passent. Puis se retournent, voyant qu’on est penché sur ce sac qui est en fait quelqu’un qu’on questionne mais en vain. Ils proposent d’appeler, restant à quelques mètres. Oui, merci, contactez les pompiers, faut pas que le type reste là dehors, il va refroidir.

On lui parle en vain, on attend. Encore un ronflement.

Quand les pompiers arrivent, ça s’accélère. Massage cardiaque. Défibrillateur. Choc. Une fois, deux fois, il ne récupère pas. Ils appellent le SAMU et congédient les spectateurs: « vous ne le connaissez pas, pas la peine de rester ». Tous anonymes dans la nuit. Des « on » qui s'en vont. On rentre à la maison, ce n'est pas loin.

Et on commence à se poser des questions, on sort gentiment de sa torpeur. Cette froideur à l’intérieur de soi?  C'est le souffle de la mort qu'on a frôlé tandis qu'on touchait cet homme (ou bien seulement son corps?)? On pense à l’imparfait, on le croit mort, on repense à ses propres morts.

Mais là, c'est un vide, une absence même de douleur. Mort sans nom, sans souvenir, sans partage. Des passants, des pompiers, un homme: tous des « on » croisés un instants, étrangers à jamais les uns aux autres. C'est comme ça que vivent les vivants?

Belle ville. Quartier calme. Un jour banal. Une vie qui vaut pas cher.

Aurait-on pu faire moins encore ?

 

 

S'approcher toujours plus du vide conceptuel © AC 2017 S'approcher toujours plus du vide conceptuel © AC 2017

Pour aller plus loin, vous pouvez consulter notre base de données actualisée en temps réel ici

 

Notes:

1- En cas de déprime ou apathie prolongée, affliction prononcée et persistante (plus de deux jours) suite à cette lecture, il est possible de se plaindre auprès de la direction de MDP ou bien contacter le défenseur des droits.

2- En cas de suspicion de travail négatif de sape glissé de manière subliminale dans un billet de blog, ce qui atteste d'un risque élevé de secte ou de gourou de deuxième classe (ou des deux), merci de prévenir la Milivudes de toute urgence.

3- Les réactions physiologiques liées aux situations décrites dans ces deux points précédents peuvent facilement être traitées par une formation en ligne comme celle que propose un certain docteur Luc Nodin (probablement chamoniard) qui propose des formations pour accèder au bonheur, en plusieurs modules qui permettent d'acquérir des outils performants, efficaces, rapides pour non seulement accéder au bonheur mais aussi donner sens à sa vie et sans perdre de temps (manquerait plus que ça!). (Notre service de sécurité essaie d'identifier l'abruti qui  nous a adressé ce lien, ça va chauffer).

 

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