Dispensatif

La joue cramoisie, des gerçures sanglantes cristallisant son museau, un sourire douloureux plus ébréché que jamais, l’expert du self-control dauphinois est de retour. Transformé par le Grand Séminaire de Pentecôte (GSP), le funambule des cimes conceptuelles parle. En réalité, il craque.

Augures © A.C Augures © A.C

 

Fidèles, Infidèles,

L’ascèse à laquelle Je m’astreins, le silence d’or que Je vous inflige autant qu’à moi-même, ces traitements inhumains que J’endure jour et nuit, sont la raison, vous le savez, de cette sagesse divine justifiant Mon CDI de Guide Spirituel du Haut Dauphiné (GSHD).

De Celui qui est devenu ce que Je suis aujourd’hui, vous guettez les moindres faits et gestes, les plus infimes borborygmes, espérant un signe, une indication, une prophétie. Ou (c’est hélas le cas de certains retords parmi vous) espérant détecter le symptôme d’une défaillance annonciatrice du prochain Gourexit, un drame politico-économique qui libérerait fort à propos ce poste convoité de GSHD, dont la vertigineuse rémunération est de notoriété publique.

Bref, ces conditions d'ascèse éthico- granitiques que Je ne regrette en aucun cas, car la souffrance est Mon amie, sont si dures qu’elles M’autorisent incontestablement à prendre ma pause. J'ai droit comme tout le monde à une respiration, une fenêtre thérapeutique: qui oserait le contester? C'est pourquoi Je quitte  un instant mon bivouac purificatif pour venir à vous, mes chers Enfants.

Je lis l’Interrogatif et le Supputatif dans l'angoisse qui blanchit votre visage ovalisé.

Rassurez-vous, Ô Fidèles-Infidèles! Que votre perplexité s’évanouisse soudain (comme le fait chaque matin ma conscience si sensible, lorsque J'aperçois dans le miroir grossissant du refuge l'horrible reflet de la partie inférieure de ce qui Me sert de faciès).

Soyez en paix, car ce repos, que je m'octroie et mérite, ne Me libère par pour autant de l'altruisme légendaire qui m'affecte: en brisant ce serment de bouderie mystico-mutique, Je vais peut-être agir la pulsion de haine qui croupit dans Mes geôles cérébrales, oui, peut-être vais-je satisfaire mes besoins narcissiques. Mais ce faisant, Je vais généreusement instruire  mon auditoire affamé, le gratifier d’une apostrophe catastrophique et ceci gratuitement! Une apostrophe aphorisante illuminant le cauchemar atroce du quotidien de l'auditoire misérable qui se vautre ici à mes pieds pour nourrir son âme souffrante.  (J’arrête les majuscules, j'en ai marre, ça prend du temps et j'ai faim)

Oui, j’ai décidé ce matin ou ce soir, à moins que ce ne soit hier, de m’exprimer seul face à vous, mes chères brebis balbutiantes calfeutrées dans vos abribus.

Je jure devant Dieu (autant quasiment dire Moi-même) que je n’ai pas bu.

 

Givré © A.C. Givré © A.C.

 

Donc, je parlerai. Nu en plein vent, fouetté par le grésil des saintes glaces sur la crête incertaine où j’oscille au gré de la tempête du doute. Durant quelques secondes, j’éructerai ce souffle humide immonde d’adjudant-chef de l’armée coloniale quand il serre entre ses mains noueuses le rebelle ligoté. (Notez que l'adjudant pue la toute-puissance et l'impunité d'autant mieux que, à cette heure, son commandant-responsable est scotché à l’écran d’ordinateur, lisant gratuitement le journal indéplenelodépendant en ligne, et ceci par le miracle d’un parrainage du lieutenant-colonel).

Donc, je gueulerai. Un cri gigantesque jaillira de mon corps endolori, de ma poitrine brûlante surdimensionnée, une protestation à décorner les bœufs Médiapartiens. Au risque d’imiter grossièrement ces billettistes aigres et revanchards, pleurnicheurs professionnels sûrs de leurs bons droits, je vais m’abaisser à une confession crachotante sub-démagogique. Aucun maître ne peut y échapper, la voici.

 

Failles et doutes © A.C Failles et doutes © A.C

 

Je hais le Fric.

Plus précisément, l’évaluation qu’on a de son fric.

Je vomis cette systématique propension à situer le seuil d’excès de fric acceptable au-dessus de ce qu’on possède, de ce qu’on gagne. Ceci, chers disciples, quel que soit le niveau du sacro-saint revenu. Je veux dire: dès lors qu’il excède le seuil minimum. Courageusement, je ne ferai pas l’injure aux fidèles qui me connaissent de définir ce seuil minimum: ils savent que cet aveu les propulserait aussitôt dans l’infecte zone supérieure des nantis actifs ou proactifs. Ils savent que ceux qui échappent à ma vindicte ne peuvent parler intelligiblement à cause du claquement de dents incoercible qui les affecte ou de l’état d’épuisement qui leur fait mélanger les syllabes. Il savent qu’au-dessous du seuil minimum (le vrai), la faim et le froid redeviennent des ennemis mortels.

 Oui, je hais l’assurance que donne le fric, cette certitude de légitimité à avoir ce quelque chose, cette richesse qu’on justifie inévitablement par son mérite propre* !

Je hais la plainte de l’avocat d’affaire devant le rappel du fisc quil’étonne par son ampleur (milliers d’euros et plutôt dizaines qu’unités).

A part les avocats d’affaires, tout le monde applaudit.

Je hais les jérémiades du toubib de l’hôpital public, exhibant plaintivement devant sa secrétaire, sa feuille d’impôts annuelle qui l'accable.

A part les toubibs d’hôpital public (ceux des cliniques privées n’écoutent pas, occupés à vérifier leurs placements en maison de retraite), certains acquiescent gentiment.

Je hais les sirènes des associations de contribuables qui dénoncent le racket du fisc sur l'argent laborieusement gagné. Mais je crache avec la même efficacité propulsive sur (1) le citoyen dauphinois dont la modestie sociale lui semble légitimer sa réclamation hargneuse à la caissière du supermarché de Bourg d’Oisans, que (2) sur l’anesthésiste secteur 2 Grenoblois qui balance son dépassement d’honoraire sans regarder le patient mal fagoté : tous deux estiment juste ou insuffisante ce fric qui leur est dû, ils jugent donc incontestable le pouvoir qu’il leur donne.

Remous dans la salle.

Je hais l’exigence de bons soins quand elle est justifiée par ses cotisations payées sur son salaire honnête, ce qui implique que l’absence de cotisation aurait condamné au silence le malade.

Les honnêtes gens qui savent ce que signifie un échange social équilibré sifflent comme des chocards blessés.

Je hais cette sainte justification de l’argent possédé, d’un salaire gagné d’une façon ou d’une autre. Plus qu’au cynique banquier savoyard, au politique cumulard, à l’ingénieur fiscal, au trader toxicomane ou à n’importe quel exilé au paradis fiscal des gros richards, bref plus qu’à ces âmes perdues (qu’ils se les gèlent pour l’éternité dans l’enfer de la précarité), j’en veux à cette assimilation quasi-universelle de son portefeuille personnelle à sa propre valeur. J’en veux à n’importe quel dauphinois de classe dite moyenne qui affirme son revenu comme un droit naturel.

Une rumeur de gâtisme circule sur le Maître, on parle d’hallucinations dues au jeûne, on sort en claquant la porte. On alerte.

Je le redis : je hais cette disposition du possédant Dauphinois à justifier de sa valeur-salaire, sitôt qu’il dépasse ce minimum permettant de bouffer et dormir au sec, lui qui écrase de son pied puant (malgré l’Akiléïne et par smartphone interposé) le gamin du Congo pourrissant dans la mine de cobalt, lui qui affame le paysan d’Afrique en dégustant à bas prix des aliments subventionnés produits en quantité dans nos alpages.

Je hais cette satisfaction de victime quand l’avion low cost est en retard, cette assurance du bon droit que donne ce putain de fric.

Je vomis cette soif du fric que chacun voudrait légitimer au prétexte que sa (relative) modestie est sanctifiée par les orgies des élites financières.

Je hais cette légitimation de son fric, même si, pour l’avoir, on a sué comme porteur de refuges, risqué sa vie comme berger dans la tempête courant derrière les bêtes. Et ceci, oui, Fidèles-Infidèles ahuris, je la hais parce que la quantité de fric n’a de toutre façon rien à voir avec ce qu’ont enduré les mains qui s’en saisissent.

Richesses © A.C Richesses © A.C

Mais si je peux haïr tout un chacun (autant que moi-même, croyez-moi, mes Filles et mes Fils), je hais encore plus les prétentions salivantes des nouveaux rapaces de l’Alpe, dépositaires malgré eux de terres magnifiques vendues à la spéculation, à imposer leurs petits projets destructeurs avec l’amicale attention des prédateurs régionaux maintenant aux commandes qui leur donnent la becquée d’une main généreuse tandis que l’autre récupère les dotations improductives aux associations socio-culturelles parasites croupissant dans les vallées. **

Et peut-être plus que tout encore, je hais cette haine qui empourpre mon repos, détruit mes artères, obscurcit mon esprit, cette fureur qui imite l’impuissance et qu’à tout prix, je dois cacher aux fidèles pour sauvegarder ma réputation : car savoir le maître vulnérable au point de s’abaisser à haïr, c’est découvrir que Lui aussi croit sa sueur (ô combien abondante et ammoniaquée) égale à de l’or en barre.

Ma pause est terminée. Vaquez en paix ! ***

 

* Voir le Pic du Meyrit en deux épisodes: Festival d'été et Pic du Meyrit où nous avions abordé cette question redoutable.

** Article de Montagne Magazine qui désole

*** Ne pas confondre avec la formule antagoniste qui constitue en outre un oxymore : Wauquiez en paix !

Lumière ou obscurité Lumière ou obscurité

 

Post scriptum:

Je vous prescris pour votre rédemption (loin d’être acquise hélas) une adhésion à Mountain Wilderness. Ainsi, serez-vous délesté d’une somme d’argent, délestage qui vous rendra meilleur. Cette amende spirituelle n’est pas applicable en cas de revenu inférieur au seuil dispensatif.

 

Les actualités de l’USDMHD sont ici.

 

Au nom du Saint-Profit, Amen.

 

Illusions © A.C Illusions © A.C

 

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