Trécapitulatif

Dans nos travaux précédents, nous avions émis des hypothèses sur l'obstination du fait. Distinguant réalité rêvée et rêve réalisé, nous approfondissons ici, là et là-bas la question, suivant notre méthode rétro-introspecto-déductive rituelle tricyclique. Ce faisant, nous abordons une contrée nouvelle dont ne faisons qu'effleurer la frontière.

Brumeux © A.C Brumeux © A.C

 

« Le tête-à-tête avec l’idée l’incite à déraisonner, oblitère le jugement et produit l’illusion de la toute-puissance. En vérité, être aux prises avec une idée rend insensé, enlève à l’esprit son équilibre et l’orgueil son calme (…) Le penseur en train de noircir une page sans destinataire se croit, se sent l’arbitre du monde »

Emile Cioran, Essai sur la pensée réactionnaire [1957], Fata morgana, 2005, p.14 (Cité par Alain Supiot, dans "La gouvernance par les nombres", lui-même cité par Alain Chellous dans Trécapitulatif (novembre 2016))

 

3- Récapitulatif

 Rappel facultatif par notre troisième et dernier intervenant au Colloque d'Entrée en Matière de Saint-Crésus-en-Oisans. Notons que certaine personne que nous ne nommerons pas (ça commence par O, il y a trois syllabes et ça finit par a) conseille à ceux qui ont un planning chargé de passer direct à notre partie 1, postionnée en dernière place. Dommage, si l'on tient compte du temps arraché à la vie terrestre pour produire ce travail unique mais nous jouons la transparence dans nos cartes exposées du bon côté sur la table).

 

 Nos travaux précédents schématisaient ce qu'aurait pu être l’anticipation d’une exo-recherche sur l’ascétisme ascendantal, dont le modèle de référence est la pratique alpiniste dauphinoise (iii). Nous en étions restés au stade exo-squelettique de la proto-conceptualisation initiale dont l’idée d’une structure préliminaire rudimentaire nous échappait encore (mais pour combien de temps ?), en dépit de notre indiscutable expertise en analyse neuro-économique standardisée. A ce stade, nous avions le trouble sentiment d’appartenir à cette éminente et mystérieuse catégorie conquérante dont le meilleur représentant est, de nos jours, le CSS-implémentateur embauché sur MDP, durant sa période d’essai renouvelable deux fois.

 On sait que, bien qu’embryonnaire, notre travail fut validé dès la première publication par des auditeurs certifiés, subjugués par son aspect novateur et ses promesses implicites. Dans leur déclaration finale, les auditeurs attestèrent, main gantée sur le cœur palpitant, que, si notre exposé correspondait « au balbutiement d’un travail d’approximation préalable à une modélisation factice d’un projet illusoire, il n’en constituait pas moins une avancée remarquable, sinon décisive, probablement jamais atteinte jusqu’à ce jour ». Le chef de la mission déclara même, en prêtant serment devant la cour : « C’est du jamais vu dans une entreprise théorico-pratique relevant sans aucun doute de l’Anthropologie Comparative Post-Moderne ! ».

 Avant de poursuivre, je dois rappeler que (1) la lecture de cette contribution implique, pour ceux qui s’y adonnent et seulement pour ceux-ci, une inscription à jour de cotisation auprès du service comptable dont les comptes sont affirmés sincères par les plus gros menteurs travaillant en contrat précaires à la DRH et que (2), les néophytes et amnésiques ayant oublié de se désinscrire du cours précédent sont priés de prendre connaissance du fait suivant : l’A.C.P.M est soutenue par une méthodologie syncopée disruptive dont l’usage fait consensus en haute altitude, du moins en Haut-Dauphiné (ii).

C’est le moment à ne pas rater pour aller se désaltérer, un conférencier doit prendre soin de sa gorge, surtout à l’automne et les lecteurs peuvent en faire autant. (…).

Cette introduction pour rigoureuse qu’elle soit, n’en contient pas moins plusieurs contradictions. Ceci peut gêner mais atteste des qualités intrinsèques de ce travail qui fait preuve là d'une capacité remarquable à ne pas réduire la complexité de son objet. Objet qui reste d'ailleurs entièrement à définir, ce qui en fait tout l'intérêt. (Où est passé le verre ?)

 Ces contradictions, outre qu'elles signent donc l’authenticité et le dynamisme de la recherche en cours, auraient interdit toute clôture d'un discours conclusif hâtif à son sujet, si un tel discours avait été ouvert (ce qui n'a pas été le cas et à mon avis, il n’est pas prêt de l’être). Bref, nous souhaitons que le lecteur n'en prenne pas prétexte pour se tirer vite fait, produisant dans un acte cathartique collectif ce genre de fuite hémorragique de lecteurs que nous avons constaté avec stupeur à plusieurs reprises. Ces événements avaient justifié, on s'en souvient, une analyse perspicace fouillée commandée et présentée dans son Rapport d’évaluation annuel par le Comité d'Ethique® (mais laissant tout de même sur sa faim puisqu’elle a conclu à un phénomène inexpliquable). On se souvient aussi que la publication de cette analyse précéda d'une demi-heure à peine la démission de l'intégralité des membres dudit comité (iii).

 Recentrons. La gorge est sèche, un instant. (…)

 L’apparente austérité (l’obscurité potentielle ?), produite par cette entrée en matière ne doit pas aveugler, ni étourdir. Qui sait lire entre les lignes ou a un peu d’imagination, aura compris sur quel horizon politique, social, économique, notre œil perspicace se focalise. Physiologie aidant, le personnage à qui je m’adresse et qui est bien plus futé qu’on aurait cru, aura commencé à saliver. Saliver salement. Il aura déduit de l’ordre extrêmement précis des mots rassemblés ci-dessus avec une cohérence implacable, qu’il s’agit indéniablement de l’application d’une stratégie dont le contrôle parfait indique qu’elle sert un objectif idéalement circonscrit sinon circoncis, donc extrêmement troublant. Un objectif que ce lecteur clairvoyant n’ose pas formaliser par pudeur ou timidité (maladive). Un objectif qui, quoique entrevu encore confusément, tel le pic rocheux émergeant du brouillard opaque dont il ne peut être dissocié sous peine de perdre son pouvoir attractif, l’excite terriblement. Oui, qui l’excite affreusement, lui, le plus désabusé des critiques Médiapartiens, qui, jamais, ne s’est fait prendre de court par le moindre contradicteur, abonné-blogueur-commentateur ou journaliste, universitaire, lui qui a toujours survolé, avec un nombre incalculable de longueurs d’avance sur le premier de ses rivaux, ces débats répétitifs quoique d’une infinie variété, ces débats dont aucun ne pouvaient lui poser la moindre difficulté puisqu’il en connaissait, avant même d’en avoir pris connaissance, les inévitables conclusions, quand d’autres ne réussissaient pas à en aligner les premiers termes.

Merci de faire des phrases courtes. Un instant. (…)

 

objectif objectif

2- Vif

(On peut sauter ce chapitre, codé initialement 3 bis, ce qui était totalement justifié puisqu'il a été rédigé par l'auteur précédent pour compléter son exposé ci-dessus qu'il n'arrivait pas à conclure. Notons qu'on aurait eu avantage à sauter le chapitre précédent également, à la réserve près qu'il peut être utile pour tenter de comprendre ce dont il s’agit dans d’autres chapitres susceptibles d'être rédigés un jour futur.)

Il n’est pas inutile d’entrer dans le vif du sujet.

Cette dernière proposition (« entrer dans le vif… ») est véritablement (et enfin) constructive mais reste un idéal peu accessible. Un défi sub-délirant, une audace incroyable ici, puisque ce blog (appelons-le ainsi sans nous appesantir sur sa légitimité à se prévaloir d’un tel titre), a toujours affirmé sa détermination à ne pas précipiter une discussion quelconque sans avoir analysé à fond l’infra-géologie structurale conditionnant la pensée (et le langage dont celle-ci découle selon une perspective péri-lacanoïde) en zone granitique ou calcaire.

 Il n’est pourtant pas inutile d’entrer dans le vif du sujet. Ce que nous aurions fait si...

En effet, si nous n’avions patiné dès le départ au point de ne pouvoir concevoir la moindre hypothèse, nous aurions réalisé aujourd'hui un corpus ultra-cohérent dont la synthèse aurait culminé depuis des décennies, écrabouillant sans pitié ces sommets de platitudes qui encombrent les pages que les abonnés compulsent jour et nuit faute d'activité utile. Corpus et thésaurus, capables de réveiller le berger comateux après son digestif d’hiver (iii). Un apport majeur au socle des connaissances humaines qui n’aurait rien eu de commun avec ces pénibles, insupportables, inutiles nièmes approches du « loisir sportif » (1), considéré comme succédané littéraire de l’évitement pathologique du deuil. Ni ces dénonciations lassantes de l’apathie moléculaire sous-jacente à l’inactivité politique du consommateur éreinté (on pense avant tout à l’abonné d’un journal en ligne).

Les lignes précédentes devaient introduire une suite malheureusement mise sous scellé en urgence par le comité de vigilance. Il faut laisser la place à l’intervenant précédent.

 

(i), (ii), (iii): notes censurées par la direction.

 

Sang © A.C Sang © A.C

 

1- Lapâlif ( Traversée de la montagne de la Pâle - juillet 2016).

 

«Où sont les pals […] les grils, les entonnoirs de cuir ? »

Jean-sol Partres, Huis clos

 

 Ta minuscule aventure à la Pâle. Pas le truc programmé, valorisé, chiffrable, intégrable du grimpeur formaté mais une microscopisque rencontre avec l’incertain. Sous le regard indifférent de celui qui t'observe depuis là-haut, qui se fiche de toi.

Tu l'as décidé, tu le fais. Le train pour quitter la grande ville et aller dans ce chalet de moyenne montagne. La gare de Grenoble, sans les voir et enfin la petite gare, puis quinze bornes en stop, c'est ce qui te reste maintenant, tu es presqu'arrivé. Sur place, tu pourras te livrer à tes petites "aventures", celles-ci bien prévisibles dans ta montagne familière.

Tu rejoins la départementale, c'est désert. Le bitume plat fait mal à ces pieds que tu as cramés toutes ces années mais sur la pente, ce sera mieux. En attendant, avance le plus vite possible, ton pantalon gêne, tu transpires sous tes deux sacs à dos, et tu es mi-bien mi-mal: tu as perdu l'habitude, on dirait? Tu espère un chauffeur sympa et tu hésites à libérer ton esprit. Peut-être que déjà tu sais que tu ne pourras pas parce que de temps en temps, tu penses et tu les vois.

Les rares voitures s’écartent pour te dépasser sans ralentir. La route commence à monter,  tu ne comptes plus visiblement, on te prend pour un routard douteux, tu essaies de redresser ta posture, qu'on voit ces sacs de montagne mais tout le monde sans fiche.  De la gare, tu aurais du couper par le sentier qui passe la montagne, maintenant, tu es trop loin sur la route qui contourne la montagne. De là où tu es, reste quoi? Douze kilomètres de bitume? Saloperie de stop.

Quand tu vois le sentier qui grimpe direct dans la forêt, tu n'hésites pas: tu es un montagnard, pas un putain de stoppeur-routard, mieux vaut mille mètres de dénivelé qu'un kilomètre de route. Tu te mets à poil, le temps d'enfiler le short de combat et tu attaques plein gaz. Tu vas rejoindre la crète là-haut, la suivre et une fois arrivé au-dessus du village, tu fondras sur la maison qui t'attend, il y aura de l'eau, tant que tu voudras, une bonne douche même! La pente est rude, tu vas souffrir un peu avec cette charge mais ça fait du bien de sortir de la routine, qu'est-ce que tu en penses? Bon, tu auras un peu soif, tu as été léger sur la gourde, alors qu'on en finisse, droit dans la forêt.  La piste forestière disparaît, tu traverses sous des rochers et tu es content d'être là. Content de remettre tout ça en marche mais un peu inquiet parce que tu te demandes à quel point la montagne de la Pâle est différente de ce que tu imagines. Tu inventes la structure qui te convient, disposes à volonté crêtes, vallons, rochers, replis. Mais plus tu avances, moins ça ressemble à ton programme et, l'air de rien, tu penses, tu penses à eux et tu penses à des trucs. Le nom de cette montagne banale un peu bizarre. Difficile de ne pas partir. Alors tu commences à déraper, le terrain n'est pas bon.

Ballade de rien du tout. Après le maquis de bois coupés dont il a fallu t'extirper pour suivre les traces de sanglier, avec des lignes de fourmis, tu t'es trouvé dans un espace obscur. Il y a un brouillard moîte qui bouffe la cime des arbres, étouffe les sons, dissimule les crêtes qu'on devrait apercevoir depuis le temps que tu grimpes, d'autant qu'on peut pas dire que tu lambines, non? De toute façon, tu peux pas aller plus vite, tandis que tu sens une sorte de gouffre en-dessous, tu essaie de mesurer la distance qui te sépare de la route, c'est déjà loin, à peine si parfois tu devines un moteur.

De plus en plus casse-gueule, tu dérapes, une vraie patinoire, tu te rattrapes in extremis. Peu de prises, de la terre, tu t'accroches à des arbres, saisit des blocs descellés entre les racines moussues. Tu essaies de garder le rythme mais les mollets protestent, la charge déséquilibre et tu y penses de plus en plus, tu les vois déjà mieux.Au début, tu les voyais dans les colonnes de fourmis que tes mains écrasaient quand tu cherchais à te rattrapper dans la terre. Ou bien dans le défilé de sanglier, de chevreuils que tu imagines passer ici la nuit, pour l'instant, tu es TRES seul.

Aventure ridicule: un sac, une maison qui t'attend, de l'eau tout à l'heure. Tu connais la région, la montagne prendra fin, tu atteindras la crète, et ce sera fini. Il y aura des ressauts successifs, bien sûr, c'est toujours comme ça, toujours un de plus que ce qu'on attend. Puis, tu seras au point de descente. Tu n'as pas un sac mal fagotté prêt à craquer, pas d'enfants sur le dos, tu n'es pas sans idée de l'endroit où tu vas, tu ne te demandes pas s'il y aura de l'eau pour toi, pour les enfants, tu sais que les loups se planquent sur les plateaux, alors pourtant tu scrutes comme ça les ombres, les creux, derrière les arbres? Pas non plus de brigands à kalachnikov, d'esclavagistes, de fleuves infranchissables, de déserts interminables, une fois arrivé, tu pourras acheter à manger parce que tu as de l'argent, oui, tu as de quoi vivre et pas seulement survivre. Et pour toi, c'est une question de quelques heures, pas des semaines ou des mois, pas d'hiver à anticiper, alors c'est quoi, cette trouille, ce doute, cette chute que tu vois, ton corps assommé, ces insectes qui te bouffent, ces oiseaux qui te bouffent, ces rongeurs qui te bouffent et personne qui te trouve?

Quand tu sors de la forêt dans le brouillard, empêtré dans des herbes immenses et trempées, la crête bien plus longue que tu croyais, la forêt sombre derrière toi, ton visage n'est plus le même, tu as frôlé l'enfer, un enfer plein de visages qui ne te quittent plus. Aujourd'hui, tu sais qu'ils sont dansla montagne de la Pâle, dans toutes les forêts de toutes les montagnes du Dauphiné, ils appellent, cherchant à boire, à manger, un abri. Ils ne te quittent plus.

 

Droitures, horizons © A.C Droitures, horizons © A.C



0 – Feu

Partez.

 

Feu © A.C Feu © A.C

 

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