Pensitif

 Alain, d’où tenez-vous cette clarté d’esprit inégalée, cette puissance intellectuelle, cette aisance à liquider les problèmes les plus ardus ? Quel élixir divin produit votre fluidité d’expression et cette mine étincelante qui fait oublier votre hypothyroïdie ?Aux questions avisées de nos lecteurs éblouis, notre collègue Marie Desnones[i], a répondu au Congrès annuel des Sommités par une intervention que nous publions ici dans son intégralité (traitement du courrier des lecteurs compris).

Où es-tu? © A. Chellous Où es-tu? © A. Chellous

 

Alain, d’où tenez-vous cette clarté d’esprit inégalée, cette puissance intellectuelle, cette aisance à liquider les problèmes les plus ardus ? Quel élixir divin produit votre fluidité d’expression et cette mine étincelante qui fait oublier votre hypothyroïdie ?

Aux questions avisées de nos lecteurs éblouis, notre collègue Marie Desnones[i], a répondu au Congrès annuel des Sommités par une intervention que nous publions ici dans son intégralité (traitement du courrier des lecteurs compris).

 

1 – Hauteur de vue et Pensée alpine

Par Marie Desnones

 L’alpiniste est réputé viser la hauteur. On l’imagine surplombant le monde, y portant son regard aiguisé au travers d’un cristallin d’aviateur[ii]. Cette posture altière n’est pas sans rappeler celle de l’Aigle Royal scannant le museau de la marmotte deux kilomètres en dessous, identification préludant au rituel millénaire du sacrifice de notre capitaliste d’alpage à la petite semaine. Ce rituel réalisé dans la joie et la bonne humeur, dont la fonction symbolique évidente a été souvent commentée[iii], n’est pas une simple opération cathartique. Il s’agit d’un acte d’éthologie économique régissant les échanges montagnards : il permet un approvisionnement en incisives XXL au profit des édentés bénéficiant de CMU et une optimisation de la gestion patrimoniale pastorale (i). Informé des vertus de cette cérémonie primitive, le touriste civilisé que l’extermination sacrée indispose fera preuve de respect et tolérance : découvrant pour la première fois cette violence fondamentale, il retiendra son vomi à la manière du hamster d’altitude après avoir fermé hermétiquement sa fourrure polaire.

Le lecteur subtil aura compris que notre digression élargit l’horizon là où exultait déjà la vastitude. Il ajoutera que l’observation rigoureuse du Meurtre Alpin Primordial (1) enrichit l’anthropologie de montagne quitte à choquer les enfants au moment du pique-nique, (2) étanche la soif actuelle d’Authenticité en exhibant l’archaïsme scabreux des pratiques religieuses, et ceci, notez-le bien, sans recourir au moindre artifice (au risque d’épuiser le cheptel d’acteurs non renouvelables).

En quelques phrases, nous venons d’établir ce que résume l’aphorisme classique de N. Estlé, R. Othschild, R. Olex et All. dans Nature Irréductible du Monde (PUG, Genève, 2015): l’univers alpin n’a pu être conçu que par un horloger de Suisse Alémanique.

Telle est, cher lecteur, l’utilité indépassable du spectacle vivant des hauteurs. Le simple empalement d’une marmotte par le sacrificateur ailé est, pour le penseur aux mollets durcis par l’ascèse élévatrice, une source irremplaçable d’inspiration et de compréhension du monde. Constat qui consolide l’hypothèse initiale liant Alpinisme et Hauteur de Pensée que nous avons formulée dans notre titre de 6 mots seulement, faisant preuve de la même densité atomique que cet autre aphorisme, trop peu cité : peu est plus précis que trop..

Mais, direz-vous, désireux d’étaler vos connaissances épidémiologiques: extrapoler à partir d’un cas unique n’élimine aucun biais dans l’étude !

Exact ! S’il s’agit d’établir la supériorité de la Pensée Alpine sur toute autre, le colloque singulier Aigle-Marmotte ne nous a pas fait faire plus que la moitié du quart du chemin. Néanmoins, nous notons qu’à ce stade, notre tentative d’établir cette supériorité reste légitime ce qui autorise à reformuler la question d’une manière qui en surprendra plus d’un :

Notre penseur montagnard, taquinant le rongeur que la trajectoire programmée du rapace condamne, bénéficie-t-il, en dépit de son ignorance ornithologique, d’une supériorité de vue par la grâce du vent soufflant sur la crête ? Oui ou non ? La montagne sans préjugés l’a-t-elle libéré du fardeau des oripeaux socioculturels tandis qu’il frotte sa nudité sous l’uniforme en goretex, lui ouvrant les portes de la pensée pure ? Doit-on attendre de sa part une analyse neuve, confondante, revigorante ? L’homme de roche et de glace au visage sans bajoues (on croirait son cousin d’une chronique précédente), cet être viril rare autrefois qui aujourd’hui pullule et s’accommode des deux sexes quand il ne revendique pas le mariage pour tous, lui dont la santé fait perdre au cardiologue secteur 2 l’arrogance de son nœud papillon, a-t-il, notre grimpeur modèle, cette pertinence de vue par le simple fait de la fréquentation des cimes ? Sa familiarité des cieux élévateurs de l’âme, sa connaissance approfondie des tourments induits par la confrontation du rêve d’action à l’âpre résistance du réel (susceptible au moindre écart de remplacer son rêve d’oiseau par l’hélicoptère appelé en urgence), ces expériences irremplaçables lui offrent-t-elles une appréhension meilleure de l’essence du monde et de l’humanité ? Atteint-il par sa position, son effort, son engagement, l’objectivité critique qu’on attend du leader d’opinion médical ? Enfin, putain con, notre penseur stratosphérique mérite-t-il une place égale à celle du conseiller de vie ou d’un psychiatre prédicateur virtuose randonnant sur Radio-France ? Hein, qu’en pensez-vous, franchement?

Abordant la question sans a priori si ce n’est sans passion, nous aurions eu plaisir à traiter la question, si nos athlétiques lecteurs n’avaient cru bon de nous gratifier, via notre messagerie, d’un concert de râles exaspérés qui nous tape sur le système et nous oblige à délaisser notre interrogation pour vous laisser comme deux ronds de flanc, le temps de leur clouer le bec.

 

Ombres © A. Chellous Ombres © A. Chellous

 

2 - Courrier des lecteurs

 

Nous invitons maintenant les philosophes professionnels à quitter l’endroit rapidement : quittant l’étage de l’abstraction pure, il nous faut descendre aux caves de la pensée rudimentaire en donnant parole aux lecteurs.

Respecter la charte de MDP nous a obligé à trier les envois, délaissant les orduriers, ineptes ou flatteurs, usant du seul critère de pertinence. Stratégie qui nous a épargné (pardonnez ma sincérité) l’écrasante majorité de vos réflexions. Les messages rescapés glissés dans un antique sac Lafuma sont restés collés pour la plupart aux résidus de pâte d’amande qui colmataient le fond : vider le récipient n’a libéré que deux admonestations, ce qui est largement suffisant. Les voici :

Noëlle, de Pelvoux (Hautes Alpes), conteste « après une longue réflexion » notre récent billet « Snif ». « (…) Ce texte aspirait ma pensée comme une marmite de glacier (…). Il m’a fallu ce temps pour retrouver confiance (…) méditation indispensable pour survivre (…) erreur historique (…) mesurer ses paroles (…) refroidir la lave de rage pour écouler les arguments refroidis (…) Chellous (…) salopard (…) perfides insinuations (…) falsifications (…) rupture (…)  domaine privé ne regarde en rien le lecteur (…) démagogique (…) me publier au titre du droit de réponse (…) sans aucune omission ni citation tronquée (…) sinon (…)»

Gérard, des Boussardes (Hautes Alpes), écrit un message d’une grande franchise : « Je vous emmerde ! Après m’avoir encensé, vous me jetez aux chocards, faisant de moi un leader fascisant ! Mes succès ont suscité la jalousie de trouillards nullissimes dissimulés sous votre pseudo qui ne trompe personne. Vous diffusez des contre-vérités immondes. Cracher sur l’élite dont je suis un des membres les plus éminents est méprisable, il serait plus honnête de rappeler ma carrière d’exception qui me confère une stature transalpine ! En ne la respectant pas, vous pouvez dire adieu à votre abonnement MDP. »

Temps et espace nous manquent pour répondre à nos lecteurs. Dépités comme le marcheur découvrant au bivouac qu’il a oublié le sac de bouffe dans la vallée, vous comprendrez que nous ne pouvons répondre autrement qu’en citant un troisième et dernier aphorisme :

Un sac vide est une épreuve de philosophie pratique incomparable.

 

Marie Desnones



[i] Docteur en Critique Analogique Analgésique

[ii] Aucun rapport avec Andréas.

[iii] Notre étudiant-lecteur aura saisi du premier coup la signification du meurtre aquilaire au rituel immuable triphasé : (1) choix de la victime expiatoire (poilue et infirme de préférence), (2) chute libre du héros à plume qui évite in extremis l’écrasement pour raser l’alpage à cinq mètres du sol, (3) crevaison de la peluche ahurie sous les hurlements  du public. (Selon Ybernattus & Therier, Pratiques suicidaires sifflotantes en Dauphiné)

 

Là-haut © A. Chellous Là-haut © A. Chellous

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