La librairie lilloise V.O va disparaître

Il est, dans les villes, certains lieux qui revêtent la familiarité du « comme chez soi » et où l’on éprouve, dès la première visite, le sentiment que l’on reviendra parce que l’on a toujours quelque chose à découvrir, l’envie de ressentir encore le plaisir « d’être là ».

         La librairie V.O, située à Lille, fait partie de ces lieux authentiques. Cependant, elle est aujourd’hui vouée à disparaître. Malgré les nombreuses offres lancées depuis un an, elle n’a pas trouvé repreneur.
Immersion au cœur de ce trésor lillois dont l’âme, bien loin d’être muette, semble parler à tous…

Ouverte en 2002 près de la gare Lille Flandres et située au 53 rue du Molinel depuis 2014, cette librairie est devenue une institution à Lille. On y entre pour trouver un choix inédit d’œuvres en version originale ou bilingue mais c’est avant tout un lieu d’échange : les clients ou plutôt les habitués viennent discuter de leurs dernières lectures avec sa fondatrice Môn Jugie qui prend aujourd'hui sa retraite. Les témoignages, sur les réseaux sociaux parlent d’eux-mêmes, on peut ainsi lire: « Certainement la plus belle librairie de Lille avec un cadre particulièrement élégant. Une sélection de romans de haute tenue et une pluralité impressionnante de langues. À visiter (et revisiter) » ou encore « Accueil toujours très chaleureux. Môn et sa librairie rendent la littérature et les langues étrangères accessibles à tous ».

              Derrière les rayons fournis, la vitrine toujours renouvelée, les événements à foison (plus de 90 auteurs reçus par an) se cache une libraire passionnée pour qui le livre est un moyen d’engager un moment convivial et d’échange.  « Je vais vous étonner et sans doute vous décevoir mais je n’ai jamais voulu être libraire », c’est par cette phrase que notre entretien commence et cela attise justement curiosité. « J’aurais préféré ouvrir un salon littéraire, ce ne sont pas les livres mis en valeur qui ont compté mais le lien avec les gens, répondre aux commandes, travailler avec les fournisseurs ».

       Et justement, jeudi 6 juin, le dernier rendez-vous culturel organisé au sein de la librairie a lieu avec l’écrivain Victor Rodriguez et son traducteur Jean Portante. Ici les conversations se font en langue originale – en espagnol ce jour-là. Les deux hommes parlent de la poésie comme d’une rencontre fortuite de deux éléments qui n’étaient pas faits pour être réunis… Ces mots résonnent comme une coïncidence – métaphore de ce que Môn a voulu exprimer : elle ne s’attendait pas à être libraire et pourtant elle a trouvé la joie qu’elle recherchait en créant du lien avec les lecteurs– travail énorme, solitaire mais aussi engagé et presque politique à une époque où il est urgent d’offrir des lieux qui laissent le collectif s’épanouir.

          La librairie va disparaître mais on pourra toujours trouver les livres ailleurs. En revanche les liens tissés, les habitudes prises, les rendez-vous avec les auteurs, le plaisir de se retrouver en un lieu s’échafaudent et se travaillent. C’est bien pour cela qu’il est nécessaire de laisser une trace, par les mots, les actes ou les hommages, de cette librairie atypique, qui ferme ses portes à la fin du mois de juillet 2019.  

Hélène Courtel

Librairie V.O © Hélène Courtel Librairie V.O © Hélène Courtel

V.O vitrine © Hélène Courtel V.O vitrine © Hélène Courtel

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.