Liberté pédagogique en voie de disparition

Le ministère nous fait-il un poisson d’avril ? Depuis quelques semaines et jusqu’au mois de juin, les professeurs de Lettres sont convoqués à une journée de formation dans le cadre de la réforme du lycée afin que les inspecteurs les convainquent, à marche forcée, de l’intérêt des nouveaux programmes qui entreront en vigueur dans les voies générale et technologique dès septembre 2019.

    Ce lundi 1er avril une trentaine de professeurs de Lettres exerçant dans quatre lycées distincts étaient convoqués à une réunion de bassin. La date de cette convocation en avait laissé plus d’un rêveur et quelques optimistes y ont vu une lueur d’espoir... – la réforme annoncée n’était-elle qu’un vaste canular? Après tout, les chiffres parlent d’eux-mêmes : en décembre dernier, le Conseil Supérieur des Programmes, créé en 2013 à la demande du ministère pour plus de transparence et de scientificité, avait massivement rejeté les nouveaux programmes de français avec deux voix favorables contre 41 rejets.

 

 « Puisque la réforme existe, vous devez vous adapter » : le ton est donné.

    À bien y réfléchir cette date n'était tout de même pas anodine : les inspecteurs se sont astreints à utiliser le vocabulaire pédagogique en vogue pour mieux noyer le poisson – bienveillance, parcours individualisé, appropriation, adaptabilité – face aux suggestions et interrogations de professeurs fébriles. Un inspecteur déclare qu'il veut lutter contre notre « désespoir». Nous ne sommes pas désespérés ; nous sommes en colère. En colère de voir le sens de notre travail se perdre au nom d'impératifs idéologiques. En colère de voir fondre notre liberté pédagogique.

    Désormais quatre œuvres renouvelées chaque année vont être imposées par le ministère aux élèves et à leurs professeurs[1] et chaque étude d’œuvre sera associée à un parcours de lectures permettant de la « contextualiser ». Il faut ajouter à cela des lectures personnelles, de la grammaire, de l’histoire littéraire et artistique – une liste copieuse pour des jeunes peu habitués à la lecture, nourris au format court des séries « Netflix », rebutés par la grammaire et qui ressentent un inévitable sentiment d’étrangeté face au lexique des œuvres classiques. Dans la salle, personne n’est dupe : chacun sait qu’il ne suffit pas de déclarer l’élève « lecteur » pour qu’il lise ni d’accumuler les livres au programme pour qu’ils soient lus. Imposer un programme encore plus dense qu’auparavant et rigide ne permet pas de prendre goût progressivement à la lecture ni d’engager un travail conséquent où l’on peut vérifier chaque acquis avant de passer au suivant. Il est également impératif que l’enseignant puisse choisir les œuvres adaptées à ses élèves et à leur évolution au fil de l’année – on ne dévore pas un classique du jour au lendemain, il faut du temps pour amener progressivement l’élève à la lecture de textes de plus en plus exigeants. L’enseignant doit être « passeur d’œuvres » nous dit-on… Encore faut-il lui en laisser la possibilité. Car la légitimité et l’autorité du professeur de Lettres face aux élèves se forgent aussi sur la proposition d’œuvres qu’il se sent capable de défendre – celles-ci ne pouvant être standardisées. Au moment d’écrire cet article, Lydie Salvayre déclare sur les ondes: « nous sommes tous égaux face à la beauté mais l'accès à la beauté peut être cultivé, encouragé ou au contraire empêché ou même interdit – et l'école joue un rôle immense dans cette permission. » Ce programme imposé de manière autoritaire sans aucune concertation des enseignants de Lettres restreint largement cet accès à la beauté.

 

Pourquoi le choix des œuvres nous est-il retiré ?

    On nous a assené que le but de ce programme commun était que tous les bacheliers de France sortent de leur classe de français en ayant en partage la lecture des mêmes œuvres – « ils doivent sortir du lycée en honnête homme » déclare l’un des inspecteurs. Mais, sous le masque réjouissant de l’égalitarisme se cache en fait une volonté d’uniformiser afin que n’importe quel quidam puisse enseigner le programme ou, au moins, que chaque enseignant soit interchangeable. Cela devient tout à fait envisageable puisque de nombreux commentaires d’œuvres et cours prêts à l’emploi vont être mis sur le marché – un sacré coup de filet pour le secteur éditorial. L’enseignant qui choisit ses œuvres et en propose une interprétation authentique et originale est donc une espèce en voie d’extinction…

    Le professeur devient ainsi un technicien remplaçable qui s’astreint chaque année à un nouveau programme, lequel lui ôte toute possibilité de retravailler ses séquences, de les amender avec le temps, de s’adapter au moment (pièce de théâtre programmée, parution d’un livre, découvertes personnelles, etc.). Face à cela, les inspecteurs commencent déjà à instiller la notion de bienveillance. L’enseignant ne peut plus adapter le programme au niveau de ses élèves et l’élève ne parvient pas à engloutir le programme ? Montrez-vous bienveillants, on ne peut pas exiger d’eux des commentaires universitaires… C’est ainsi que le lycée se voit vidé de son sens et le professeur de sa légitimité : on ne peut plus croire aux progrès des élèves, les évaluer à leur juste mesure. Quant à eux, ils se voient retirer toute envie de progresser, découragés dès les premiers cours. On tourne en rond…

    Voilà pourquoi ce nouveau programme est un leurre. La noble ambition de revoir les programmes et de mieux les adapter aux élèves ne peut se faire à la hâte. Agir ainsi c’est surfer sur la vague d’une école au rabais et la vider de son sens.

   « Il faut vous réjouir de ce nouveau programme exigeant » rétorque l’inspecteur.

   Permettez-moi d’en douter et d’espérer, puisque le joli mois de mai et ses lis des vallées fleurissent, que cette réforme n’est qu’un poisson d’avril.

Hélène Courtel

 

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[1] Le Bulletin Officiel daté du 17 janvier 2019 propose par exemple, et entre autres, Les Essais de Montaigne, Le Rouge et le Noir, Phèdre pour les Séries Générales ; Enfance de Sarraute ou encore L’École des femmes de Molière, Alcools d’Apollinaire du côté des séries Technologiques.

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