Emmanuel Macron : le trou noir

Emmanuel Macron a réussi pour l'instant, le tour de force d'apparaître compatible avec l'ensemble des force politiques. Tel un trou noir, il attire toutes les idéologies sans aucune cohérence apparente, engloutissant les clivages de la 5ème République tout en renforçant ses institutions. Un trou noir entraîne aussi une distorsion du temps. D'ailleurs, le macronisme n'est il pas un anachronisme ?

Un trou noir est un objet astrologique qui marque la fin d'une galaxie. Pour Emmanuel Macron (EM), il s'agirait de la fin de la galaxie des idées politiques partisanes au détriment d'une nouvelle idéologie globalisante portant une sorte de dictature de l'intelligence. Car il ne faut pas se tromper, on assiste bien à une revanche des élites francaises quelles viennent du monde économique ou de la haute administration publique sur les femmes et les hommes issues des partis politiques. Ils font apparaître ces derniers comme d'aimables pantins qui doivent maintenant passer sous leurs fourches caudines pour espérer un adoubement. Le spectacle donné pour l'investiture des candidats aux législatives est très symptomatique. Les cadres et dirigeants de "La République En Marche (LREM)" sont presque tous issus soient des cabinets ministériels, soient des cadres supérieurs de grandes entreprises. D'ailleurs le mouvement n'a pas de bureau politique mais un conseil d'administration ... Et c'est ce conseil qui a désigné les candidats investis dont les profils (plus de 90% de cadres supérieurs et de chefs d'entreprise (1)) montrent le sens de la marche. Cette machine de guerre qui avance sur le pas cadencé d'une marche militaire fait la promotion de la verticalité des décisions et cherche à imposer sa vison de la société. Cette vison est incarnée exclusivement par la personne du nouveau président de la République, qui après avoir monté un mouvement à ses initiales, tente de controler maintenant l'Assemblée Nationale pour mettre en place son projet.

C'est bien un recrutement "des meilleurs vendeurs" de l'entreprise macron qui a été réalisé. Le militant politique engagé pour ses convictions et se frottant au tissus social constitué par l'environnement hétéroclite des partis politiques a fait place à une personne envoyant par internet un CV à un organisme cherchant l'efficacité centré sur l'"homo économicus".  La question est de savoir si posséder une compétence pour diriger une entreprise, exercer une profession libérale ou même être lobbyiste (17 candidats quand même ..) fait de vous un meilleur élu que des femmes et des hommes issus des associations, des syndicats, ou formés sur le terrain au contact de la population. Le militant participant à des joutes internes aux partis, lieux ou s'affrontent concepts et analyses politiques, est il moins compétent que des personnes ayant décidé de s'inscrire dans un mouvement et dont la seule fonction sera de relayer la parole d'EM ? Pour d'autres candidats choisis par LREM, leur efficacité est de participer à la déconstruction méthodique des partis existants par le débauchage et le recyclage d'anciens élus de tous les bords. L'utilité de ces ralliés est de masquer l'objectif du projet politique de "la république en marche" sous une absence de point de vue partisan. Un jeu de bonneteau de droite et de gauche qui fait disparaitre la vraie nature de l'option politique libérale, autoritaire et centralisatrice de EM. Ce n'est pas la moindre des habiletés que d'imposer ce projet politique en lui donnant l'allure de l'intérêt général puisque tout le monde s'y rallie de droite, de gauche, du centre et même des écologistes, la prise de Nicola Hulot cloturant le montage. Il ne s'agit évidemment que d'une façade, un trompe l'oeil peint grâce aux ambitions personnelles, aux promesses contradictoires et à l'opportunisme d'une certaine classe politique. EM a, ultime "fait du prince", choisi lui même quelles circonscriptions ne serait pas pourvues d'un candidat LREM, sans qu'aucune logique politique puisse se dégager de ces choix, si ce n'est une obscure allégeance des interéssés au Président.

La conquête du pouvoir par EM s'appuye sur les mêmes ressorts populistes du "discrédit du politique" utilisé par le FN et également théorisé par le dégagisme mélenchonnien. Il y aurait beaucoup à dire sur la mise en place de cet état d'esprit dans l'opinion mais restons sur l'analyse profonde du macronisme. La nouveauté et la modernité habille cette opération en une alternance profonde porteuse d'un monde nouveau. Mais le drame démocratique auquel nous assistons est que le projet porté par ce "monde nouveau" n'arrive pas à etre débattu sur le fond balayé par le mantra "d'essayer autre chose" sans que la définition de cette autre chose ne soit clairement énoncée. Les incohérences de l'attelage gouvernemental proposé au Français sont oubliées devant un rituel évangélique effaçant le passé de ces femmes et de ces hommes qui une fois frappés de l'onction "en marche" deviennent imaculés et porteurs de la nouvelle foi dans le projet Macron. Après avoir utilisé jusqu'à la corde la notion de vote utile pour éviter les extrêmes, LREM essaye maintenant de représenter la seule option porteuse de l'intérêt de la France. "J'aime plus mon pays que mon parti" envoie le message que les partis existants ne peuvent pas agir pour le bien du pays ..... omettant que LREM constitue bien lui même un parti. Dans un retournement de posture, on est passé, de la nouveauté et de la dénonciation du monde ancien, aux vielles incantations de la 5ème république demandant de donner les moyens au Président nouvellement élu de gouverner pour appliquer son projet en mettant en place un parti unique et hégémonique. La seule nouveauté est que ce parti ne sert pas une philosophie politique mais la vison d'un homme Emmanuel Macron. 

Ce projet politique essaye de se situer au dessus des analyses, y compris en tentant de faire appel à la psychanalyse des peuples et au mysticisme : " La démocratie ... ne se suffit pas à elle-même. Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort....  On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. On le voit bien avec l’interrogation permanente sur la figure présidentielle, qui vaut depuis le départ du général de Gaulle. Après lui, la norma­lisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. Pourtant, ce qu’on attend du président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction"(2). Ces déclarations d'EM sont terriblement éclairantes sur sa façon d'envisager le pouvoir mais aussi sur la teneur de "ce monde nouveau". Revenir à l'incarnation gaullienne pour remplir le siège vide ! D'un seul coup, nous revienne les images du sacre de Macron 1er suivi de sa remontée des champs élysées en véhicule militaire faisant ressurgir les images du passé. Il devient logique de faire réapparaitre un ministère des armées et de visiter les troupes francaises sur le terrain des opérations militaires. Le projet Macron commence à se dévoiler ... retourner dans les années 1960, rétablir une société hiérarchisée, appuyée sur une France fantasmée ou la compétition des individus écrase une certaine idée de l'humanité.  

Ses propos sur le peuple renvoie à une analyse freudienne d'un manque ontologique d'une figure paternelle représentant le guide. Mais il omet de voir que seule une période de crise profonde justifie cette affirmation. Ces moments historiques entraineraient la recherche d'un corps social unique devenant protecteur sous la houlette d'un chef, comme l’Allemagne l'a connu dans les années 1930. Un mécanisme de « régression infantile » peut se déclencher "l’individu éprouve le désir de se fondre totalement dans le corps social, ne plus exister en tant que tel. C’est ce qui concourt à la mise en place des totalitarismes puisque ces derniers sont la négation même de l’individu. Les peuples se comportent alors comme des enfants à la recherche d’un père protecteur : le Führer en Allemagne nazie, le Duce en Italie fasciste, ce furent… les « guides », littéralement. Et Staline fut le (Petit) Père des peuples…" (3). Il est bien évident que ces exemples ne sont pas applicable à la vision politique d'Emmanuel Macron qui tout en théorisant ces mécanismes portent un projet centré sur l'individu. Mais l'émergence  du FN peut également se concevoir par cette approche. La victoire d'EM est bien un symptome d'une crise profonde.

De Gaulle déclarait en 1948 : «Il n'y a plus la gauche et la droite. Il y a les gens qui sont en haut et qui veulent voir les grands horizons parce qu'ils ont une très lourde et lointaine tâche à accomplir; il y a les gens qui sont en bas et qui s'agitent dans les marécages». Cela ne vous rappelle t-il rien ? La volonté de remplacer la mystique gaullienne par une nouvelle mystique macronienne est évidente. La tentative de constituer une assemblée "godillot" comme au temps du général en est aussi un symptome. La volonté de disparition des partis politiques dit traditionnels de la 5ème République cache la disparition des tenants d'une vision ideologique de la politique basée sur des concepts philosophiques de l'homme et de la société. Depuis la philosophie des lumières, la révolution française, l'analyse marxiste et la naissance du socialisme, du libéralisme, les courants de pensées structurent les organisations. Mais dans les périodes de crises, la France a connu des hommes qui créaient autour de leur personnalité un mouvement se raccrochant plus ou moins aux idées de leur époque. Ce sont ceux justement, dont EM se réclame en creux. Napoléon Bonaparte, Charles de Gaulle sont les deux exemples les plus marquant de la création propre d'un mouvement de pensée. Le bonapartisme, le gaullisme arrivent à s'extraire des courants philosophiques collectifs pour imposer une vision personnelle sur le monde. La vison personnelle de EM est un libéralisme, centralisateur et européen en même temps. Elle supplante toute reflexion sociologique et économique de rééquilibrer les rapports de domination mais semble plutôt les entériner cyniquement. EM ne déclare t'il pas dès qu'il en a l'occasion que "il faut en finir avec l'égalitarisme" (4), dénonçant ainsi les excès de la recherche de l'égalité, au lieu d'en évoquer les vertus. 

La fin des partis traditionnels absorbés par le trou noir Macron est donc la nouvelle annoncé pour les 11 et 18 Juin. Pourtant les propriétés les plus étonnantes d'un trou noir concernent la distorsion du temps, ce qui, pour celui-ci, nous promets une regression dans la France Gaullienne. En cela par ces références historiques, le macronisme est un anachronisme qui plonge ses racines dans des périodes marqués par des troubles profonds faisant émerger une idée d'un pouvoir absolu. En 2017, le rétablissement d'une figure d'autorité forte, le dépassement des clivages pour établir une république des élites, souvent appuyé sur les écoles qui façonnent la République depuis des décennies, représentent un net retour en arrière. Les promotions de l'ENA, école créé par ordonnance par De Gaulle en 1945, ont exercé leurs influences plus ou moins grandes sur le pouvoir depuis les années 1960. Aujourd'hui, elles ont le pouvoir.  Cette revanche des élites Françaises recèle deux dangers majeurs : celle d'attiser les populismes par la distance qui va se créer entre le peuple et ses dirigeants .... et surtout l'incapacité de cette machine à produire de l'intelligence de prendre conscience des besoins réels de la population, devenant ainsi inutile pour l'intérêt général. Pour reprendre une citation de Christian Bobin, écrivain contemporain :"l'intelligence sans bonté, n'est qu'un costume de soie sur un cadavre"

La marque Macron est fabriqué autour des concepts de modernité, de jeunesse , de nouveauté et d'intelligence. Ces concepts marketés ne résistent pas à l'analyse du projet Macron. Croire en l'omnipotence et l'omniscience d'un homme, aussi intelligent soit-il, aussi volontaire soit-il, est il raisonnable ? Ce n'est ni moderne, ni nouveau, ni progressiste ! La rupture avec un état antérieur n'est pas un brevet de progressisme. Le projet politique de EM est dangereux. Un parti central hégémonique qui n'aurait que les extrêmes à gauche et à droite pour contradicteur. Ce projet n'a d'autres ambitions que de figer les rapports de classe sur les critères d'une économie libérale ou les valeurs de solidarité et de partage sont une variable d'ajustement. L'ambition collective et l'espoir d'une humanité allant ensemble vers un avenir meilleur sont une aberration dans le monde du tout économique et de la compétition. La réflexion sur notre modèle de développement, les avancées vers une démocratie adulte laissant la place à l'innovation sociale sont totalement absent de ce qui nous est présenté comme "le monde nouveau".

Faisons de la nouveauté une force en donnant à l'Assemblée Nationale des députés qui légifèrent et n'entérinent pas simplement les lois....... Votons pour des candidats en mesure de garantir un contre pouvoir à cet absolutisme macronien d'un autre age, une assemblée vigilante et exigeante sur les droits et la protection des salariés, des précaires, des jeunes, permettant l'innovation et la capacité de développement des entreprises sans dégrader notre santé et notre environnement.  Votons pour réduire le chômage, la désespérance sociale et l'insécurité culturelle. Il nous faut réussir à redonner de l'espoir à ce pays fracturé, à renvoyer les fascistes aux égouts de l'histoire .. Le président dans sa grande intelligence saura alors lui même se montrer agile et flexible pour permettre au pays de marcher dans la bonne direction. Du trou noir, nous ferions à nouveau briller le soleil de l'espoir d'une France sortie réellement de ces démons. 

 

 

(1) https://www.marianne.net/politique/portrait-robot-epluche-les-profils-de-la-france-linkedin-promue-par-macron-aux

(2)  http://le1hebdo.fr/journal/numero/64/j-ai-rencontr-paul-ricoeur-qui-m-a-rduqu-sur-le-plan-philosophique-1067.html

(3) Slama, Alain-Gérard, « Historiens, à vos divans ! », in L’Histoire, septembre 2000, n° 246, p. 56.

 (4) Macron par Macron Par Emmanuel Macron, Eric Fottorino

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