«Chernobyl» la série, onde de choc

Toujours N°1 au palmarès du record mondial d’audience, la série de HBO couvre seulement une période de 15 mois, entre l’explosion du réacteur le 26 avril 1986 et le verdict du procès des responsables désignés de la catastrophe le 31 juillet 1987.

J’ai visionné deux fois la série record de HBO «Chernobyl», d’abord d’un coup comme un film de 5h43mn, puis épisode par épisode. La première fois avec le regard de quelqu’un qui a passé quelques années sur le sujet, et quelques semaines sur le terrain de Tchernobyl et des territoires évacués et interdits. (1) La deuxième fois, avec un ami qui n’a aucune connaissance approfondie sur le comment ni sur les conséquences de la catastrophe, qui n’est ni pour ni contre le nucléaire.  

Très impressionné d’entrée par le décor du film tendant à l’identique du réel, ainsi que par le casting pour la ressemblance physique des acteurs avec les personnages historiques. Sidérant. (2) Combien de travail de recherche et combien de dollars pour avoir remis les choses en place avec une telle minutie, comme elles étaient juste avant 01h 23mn 45secondes le 26 avril 1986, à la centrale atomique de Tchernobyl, à la ville de Prypiat et dans la campagne environnante? S’agissant de ressusciter tout cela dans un pays qui n’existe plus, l’URSS, le challenge était énorme. J’ai eu par moments l’impression d’être transporté dans la temps, comme dans un film des "Visiteurs", ou d’un (Flash-)"Back to the future", en regardant les images défiler à toute allure en position replay…

L’histoire du Chernobyl que propose Craig Mazin s’attache à coller à la véracité des faits qu’il nous raconte, et c’est réussi au-delà d’intemporalités dans la chronologie évènementielle et du recours à la métaphore, inhérents et nécessaires aux choix rédactionnels de toute mise en fiction. Le réalisateur l’a fait d’une manière dans l'ensemble honnête pourrait-on dire, dans le sens où il ne ment pas, mais sans pour autant dire la vérité. (Voir plus bas: Images rares). C’est la création de l’ avatar Ilana Khomyuk, jouant le rôle d’une scientifique Biélorusse, qui me surprend et m’interroge, car en s’y substituant il fait disparaître de l’Histoire, avec un grand H, un de ses personnages les plus important de ce qui se passera après l’explosion du réacteur: Vassili Nesterenko, “l’insurgé de Tchernobyl“ comme l’appelle Wladimir Tchertkoff. Plus qu’une censure c’est d’un effacement dont il s’agit ici, et il n’a forcément pas été décidé à la légère. Donc, quelquepart, rien ne va plus. 

J’ai bien regardé le générique du film, jusqu’aux remerciements et aux mentions des sources.  Et j’ai constaté que avec Vassili Nesterenko, ce sont Yuri Bandajewski, Igor Kostin, Sveltana Alexievitch, Wladimir Tchertkoff, Grégori Medvedev que "Chernobyl" fait disparaître de l’histoire de Tchernobyl. Or, sans le courage et l’opiniatreté de ces personnages immenses, rien n’aurait pu s’écrire ou se filmer sur le sujet de Tchernobyl. Tout, absolument tout, ce qui est raconté dans la série se source dans le travail de ces six personnes là. Sans elles le pouvoir de lURSS et l’AIEA auraient réussi leur tentative de passer la catastrophe sous silence: circulez il n’y à rien à voir, ni rien à dire. Ce sont, avec les pompiers et les "liquidateurs", les héros de Tchernobyl. Ils ont dit, dénoncé, montré et démontré, que Tchernobyl n’était pas un accident mais une Catastrophe, pas un problème du passé mais au contraire du futur, que c’était un commencement et non une fin. Aucun d’eux n’est nommé dans le film. Aucun n’est cité ou remercié au générique. Il est impossible que cela soit un oubli, et c'est juste dégueulasse, c’est ce que je me disais en entreprenant le deuxième visionnage de la série avec mon ami.

Il était abasourdi c’est sûr, chaque fois un peu plus au rythme des épisodes. Je l’ai même vu pleurer quelques fois, et prendre une vodka pour supporter le spectacle, comme les "liquidateurs" le faisaient pour supporter les radiations. Quand, quelques jours après, il fut remis de sa brusque et violente découverte des terribles effets collatéraux consubstanciels à l’explosion du réacteur, nous en avons reparlé et il conclut: "… ça a été l’horreur mais et pour une fois les responsables de l’accident ont été punis ! Ils ont pu éviter le pire c’est quand même l’essentiel.”…  Et il se demande s’il ne va pas aller faire un tour à Tchernobyl, avec ses enfants pour les conscientiser aux dangers de l’énergie atomique maintenant qu’il n’y a plus aucun risque (sic).

C’est vrai que le tourisme atomique exulte: 40% de plus suite à la diffusion de la série de HBO. C’est la fête. Vous prendrez bien un rail de poussière atomique n’est-ce pas ?…  Ils iront au plus près du deuxième et monumental "sarcophage du sarcophage" inauguré l’an dernier. Le premier, lui, construit en quelques mois dans l’urgence atomique en 1986, rongé de l’intérieur, menaçait de s’écrouler, depuis des années déjà, sur les restes et le cœur fondu du réacteur N°4 de la Nuclear Power Plant (NPP) de Tchernobyl explosé le 26 avril 1986 à 01h 23mn 45 secondes… 

Craig Mazin et ses producteurs auraient du appeler leur série ”Chernobyl the lawsuit”, ”Tchernobyl le Procès”, pour que son titre soit cohérent avec son contenu. En l’appelant “Chernobyl“ ils veulent nous faire croire qu’ils nous racontent son histoire dans sa globalité, et, surtout, qu’il y a eu un début et une fin au désastre. Leur film, qui n’apporte absolument rien de nouveau sur les faits déjà connus rapportés par ces mêmes personnes qu’il efface de l’histoire, est en fait le 3ème sarcophage de Tchernobyl. Il est un avatar, un avatar d’une puissance extrême, mondiale. En devenant l'incontournable référence grand-public N°1 de l'histoire de Tchernobyl, il a pour mission de la fixer dans la mémoire collective comme une histoire du passé, d’un autre siècle. Au contraire la catastrophe de Tchernobyl, à laquelle s'est ajoutée celle de Fukushima en 2011 (3), sont malheureusement des cauchemars bien actuels pour des millions de gens, et pour le devenir du Monde. "Chernobyl" est un film de propagande, un film de désinformation déguisé en film-documentaire d’information. 

Mais attention ici, à Tchernobyl, le village des sorcières et de l’absinthe noire (4), ce ne sont pas les sarcophages qui mangent le mort, mais le mort qui dévore les sarcophages.  

AGB

 (1) Tchernobyl Forever. Editeur: Photographisme Distributeur: Les Mutins de Pangée / Les Belles Lettres

(2) Photos: Voir plus bas

(3) Voir le film: Fukushima, le couvercle du soleil  de Futoshi Sato.

(4) Tchernobyl veut dire “absinthe noire“, l'herbe des sorcières. Le village et ses alentours foisonne de légendes quant à son destin maléfique, depuis sa création au 13 ème siècle.

 

IMAGES RARES: Images d'époque, reportage  Extraits d’une série de films de: V.Kirsanov (Réalisateur) et  A.Rudkovsky (Script) 

Signature Sarcophage : They saved the world

Les petits robots verts : Stalkers

Les “Liquidateurs“ : It has been

Crash de l’hélicoptère sur le réacteur : Eternal memory

Avec mes excuses pour avoir coupé au couteau dans leur films pour ces extraits.

 

Fortement conseillé:

• Le film LA TERRE OUTRAGÉE de Michale Boganim (2011) À quelques kilomètres de Tchernobyl, à quelques heures de l'accident, Anya et Piotr célèbrent leur mariage tandis qu'un père et son fils plantent un pommier et qu'un garde forestier fait sa ronde. Tous sont loin d'imaginer le drame sur le point de se produire. Et pourtant, 10 ans après, les conséquences de l'explosion sont toujours présentes...

• Le travail du photographe Guillaume Herbaut

• Le travail de Alain de Halleux et plus spécialement le film “Tchernobyl 4 ever“

“Tchernobyl, une catastrophe de Bella et Roger Belbéoch

Fortement déconseillé:

Les commentaires des“commentateurs haut perchés“, imposteurs pseudo spécialistes de Tchernobyl, qui inondent de leurs cinématographiques critiques les medias main-stream suite à la sortie la série “Chernobyl“.

 

 (2)

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 Lyudmilla Ignatenko chez elle à Kiev, me raconte son histoire et m'ouvre ses albums de photos. (Photo AGB 2005)

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Mariage de Lyudmilla Ignatenko avec Vasily, futur 1er pompier à monter sur ce qu'il reste du toit du réacteur explosé de Tchernobyl . (Extrait de l'album. Photo AGB)

 

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 Tombe de Vasily Ignatenko au cimetière de Moscou. (Extrait de l'album. Photo AGB)

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Viktor Bryukhanov, Anatoli Diatlov, Nikolaï Fomine les 3 accusés de la catastrophe de Tchernobyl à leur procès. (Photo Igor Kostin)

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