Dis moi comment ça marche la transition énergétique chez ceux qui l’ont réalisée ?

Convivance et leadership sont deux mots étrangers à la langue française mais importants pour réussir la transition énergétique. Chez nous, j'attends des petits pas mais, d’abord, une volonté officielle du gouvernement et le parlement d'aller dans le bon sens, grâce à la loi-programme sur la transition énergétique qui sera présentée à la rentrée à l'Assemblée nationale.

Convivance et leadership sont deux mots étrangers à la langue française mais importants pour réussir la transition énergétique. Chez nous, j'attends des petits pas mais, d’abord, une volonté officielle du gouvernement et le parlement d'aller dans le bon sens, grâce à la loi-programme sur la transition énergétique qui sera présentée à la rentrée à l'Assemblée nationale.

Dis moi comment ça marche la transition énergétique chez ceux qui l’ont réalisée ?

Et bien, simplement parce qu’il n’y a que des interférences limitées entre eux. Chacun suit son chemin pour faire au mieux et informe les autres de ses avancées de temps en temps, pas trop souvent quand même ; il ne faut pas, avec les réunions, exagérer. Chacun fait confiance aux autres qui suivent leur dynamique. Cela est une de mes conclusions, à partir de mon expérience sur l’île d’El Hierro aux Canaries, mûrie plus de vingt années.

On appelle cela la convivance et le mot vient de l’occitan. L’homme de lettres Alem Surre-Garcia le définit comme « l’art de vivre ensemble dans le respect des différences en termes d’égalité ». Je remercie le poète Gérard Jacquemin pour ses lumières dispensées sur le blog Les jalons du temps de Mediapart. Ainsi, le côté apparemment baroque de l’attelage qui s’est constitué sur El Hierro avec des agriculteurs, éleveurs, techniciens, gens de la politique, artistes, etc.

  • « Cela dit, ce qui est intéressant est que les initiatives locales se développent en dépit d’un contexte difficile, et du système économique actuel, ou plutôt à cause de lui, par nécessité d'inventer des modèles de développement ou de vie moins désespérants » m’écrivait récemment Bénédicte Manier, auteur du livre Un million de révolutions tranquilles (2012). « La transition énergétique est de guingois, parce qu'elle s'invente en marchant. Il faut aller vers l'inconnu. Et bien sûr, ce développement des intelligences locales (y compris en attelage composite) est relatif » ajoutait-elle.

Les gens sur une île lointaine, tels les 8 000 habitants permanents d’El Hierro, sont polyvalents et certains produits et métiers manquent : il est impossible de charger certaines batteries ou de faire réparer ses chaussures, par exemple. Les produits sont tous chers car beaucoup viennent de l’archipel des Canaries ou d’Espagne continentale avec un surcoût non négligeable de l’ordre de 30%. Par conséquent, les habitants sont plus acteurs que consommateurs : il faut montrer de l’ingéniosité et faire beaucoup avec pas grand-chose, sans même évoquer les générations antérieures qui vivaient en quasi-autarcie.

Enfin, la société civile interagit aussi, toujours selon Bénédicte Manier dont je reprends un passage de notre correspondance.

  • « Il est vrai qu'elle n'a jamais été si éduquée, si consciente, si outillée. Elle a peut-être mis en route une nouvelle forme de construction sociale, qui consiste à se regrouper localement, pour trouver des solutions à un problème, à une crise, et à mettre en œuvre de nouveaux modèles ».

Nous sommes proches de Juan Arias qui, dans le journal El Pais le 9 juillet dernier, écrivait à propos du Brésil :

  • « Cette société… est chaque jour plus mûre parce qu'elle est devenue plus critique et rebelle, et chaque jour plus forte parce qu'elle commence à croire en l'efficacité du travail accompli par la somme de la créativité de tous. Et au lieu de s’en remettre aux caudillos [et autres leaders auto-désignés] elle doit maintenant devenir une actrice de premier plan dont on se saurait se passer dans les décisions qui la concernent et qui concernent l'avenir de ses enfants ».

Heureusement, nous sommes loin de l’univers catastrophiste d’Harald Welzer et ses « guerres du climat » et de son « pourquoi tue-t-on au XXIème siècle ? 

  • A force, le constat, par sa lucidité, est devenu un lieu commun : le modèle occidental d'exploitation des ressources naturelles arrive à sa limite ; les ressources vitales s'épuisent dans de nombreuses régions des Sud y entraînant l’effondrement de l'ordre politique et social » [et semant les germes de guerres infinies].

 Toutefois, ce sociologue prône en conclusion, afin d’éviter un embrasement mondial, des résolutions radicales guère différentes de celles mises en place sur El Hierro et ailleurs, de par le monde, qui passent par la fin des mythes de l'efficacité, de la consommation et de la croissance à tout prix. Ainsi, El Hierro s'autorégule depuis toujours avec l'émigration. Elle a une population permanente de personnes assez âgées et un turn-over de jeunes qui partent faire des études et dont les retours ne sont pas très nombreux. En revanche, des personnes viennent aujourd'hui volontairement y vivre, notamment des jeunes retraités allemands aisés (chose courante aux Canaries), et des personnes séduites par le mode de vie virgilien de l'île, qui y travaillent à un autre rythme, dans un cadre préservé et soigné. Néanmoins, le grand isolement de cet « ermitage marin » et le caractère traditionnel de la société font qu’il est difficile d’y vivre longtemps, sous le regard des autres, prévenant tout afflux de nouveaux résidents, sans oublier l'absence de certains services. Ma fille Violette, 18 ans, m'avait dit en 2010 : « Papa, El Hierro c'est bien mais il n'y a rien ».

Dis moi comment ça marche la transition énergétique chez ceux qui l’ont réalisée ?

Le leadership est aussi important. Il faut savoir articuler les demandes et les présenter à la population et à l’extérieur de l’île aux bailleurs de fonds. Tout repose sur les épaules d'hommes et de femmes de bonne volonté. En effet El Hierro n'est pas Utopia, l’île vertueuse mais virtuelle créée par l’humaniste Thomas More (1485-1535), mais seulement une terre où élus et population ont décidé d’accorder idées, actes et réalisations. Une fois écartés le tourisme intensif et l’implantation de fusées et de radars militaires, le développement durable fut choisi dans les années 1990 à partir de quelques belles réalisations récentes et surtout de la vigueur des activités traditionnelles de la pêche, de l’agriculture et de l’élevage.

Pour la transition énergétique, il faut citer sans faute donc l’attelage constitué par Tomás Padrón et Ricardo Melchior. Tous deux étaient ingénieurs de l’Unelco, la compagnie de gaz et électricité des îles Canaries qui tournait à 95% avec une alimentation au fioul lourd et autres énergies fossiles et qui fut absorbée totalement en 2002 par Endesa. Ils menèrent, pour faire avancer leurs idées autonomistes, également une carrière politique.  Le premier domina la vie d’El Hierro de 1979 à 2011, le plus souvent en tant que président du Cabildo*. Le second fut  président du Cabildo de Tenerife, l’île abritant le chef-lieu du département de 1999 à 2013. Tomás Padrón fut aussi brièvement député au parlement régional des Canaries dans les années 1990 et c’est le père de la centrale hydro-éolienne et le paladin de l’indépendance énergétique insulaire. Melchior est docteur honoris causa de l’Université Nationale d’Irlande (2002) pour son travail au sujet des EnR. Un autre tandem, plus de terrain, est celui qui fut formé entre Tomás Padrón et Juan Manuel Quintero qui gère la régie territoriale de l’énergie Gorona del Viento au quotidien. Enfin, je ne pouvais pas oublier de citer une femme politique trop tôt disparue Loyola de Palacio. Ce fut la première femme vice-présidente de la Commission européenne à Bruxelles et auparavant la commissaire aux Transports et à l’Energie. Elle défendit, au plus haut niveau, le projet 100% EnR d’El Hierro et bien d’autres encore.

Mais les révolutions tranquilles, ça use : Alice Bomboy, une jeune journaliste allée travailler sur El Hierro à l’occasion de l’inauguration de la centrale hydro-éolienne le 27 juin dernier, m'a confié à son retour que, à 69 ans, Tomás Padrón le porteur de l'autonomie 100% EnR (Energies renouvelables), fait tout son âge bien qu'il ait pris sa retraite politique en 2011. Il avait déjà pris celle à la compagnie d’électricité espagnole Unelco-Endesa, bien auparavant. Deux casquettes, ça use énormément.

Enfin, pour réussir la transition énergétique, il faut intégrer le poids des médias dans la société. Les élus, les responsables et les managers d’El Hierro se sont bien armés pour aller chercher, à l’extérieur de l’île, les 80 millions d’euros nécessaires afin de réussir la transition énergétique 100% EnR en disposant d’une radio locale, de trois journaux numériques et même d’un service multimédia articulé chez la régie locale de l’énergie Gorona del Viento. Les journaux numériques témoignent de sensibilités différentes, il y a un parti insulaire autonomiste bien structuré et de nombreux blogueurs pour la population. Depuis 2011, l'île est gouvernée par une coalition de partis qui ne s'étaient pas manifestés franchement pour la centrale hydro-éolienne et le développement durable. Le président actuel du Cabildo est favorable à une relance touristique et il trouve que trop d'aides européennes, espagnoles ou autres faussent le marché, etc. Ce bouillonnement d’activités bien médiatisées, sur une terre qui n’est guère plus qu’un confetti dans l’océan, a permis de faire passer, au plus haut niveau du gouvernement, l’idée de la spécificité tarifaire d’El Hierro, précédée par la création d’une régie territoriale (ici insulaire) de l’énergie. Cela se traduisit par la publication, le 25 septembre 2013, d’un décret au journal officiel espagnol alors que le chantier de la centrale avait été déjà acté, depuis de la visite du roi d’Espagne à la fin de 2006, et les travaux quasi finalisés en 2013.

Du côté des îliens, la «  mayonnaise » n’aurait pas pu prendre sans la recherche de racines évoquant des activités traditionnelles ou de noms résonnant aux oreilles de la population. Ainsi la société mixte, dans laquelle les autorités insulaires ont le premier rôle et qui est derrière la centrale dès sa conception,avait pris le nom de Gorona del Viento, depuis sa création à la fin de l’année 2004, en hommage aux bergers de l'île. De nos jours au nombre d’une vingtaine, ces pasteurs, tout comme sur les autres îles hautes des Canaries, sont célèbres dans l’Histoire pour leurs acrobaties (réalisées avec un long bâton d’appui en forme de longue lance, face aux abîmes des volcans) afin de regrouper leurs chèvres égarées, leur langage sifflé (maintenant reconnu, protégé et diffusé) et ils bâtissaient des abris circulaires en pierre sèche (les goronas) pour se protéger du vent et y discuter. La société de la nouvelle centrale hydro-éolienne a repris ce dernier nom afin de s’inscrire durablement dans l’Histoire et aussi parce que les goronas sont liées au vent et que leur forme ronde, telle une couronne, se retrouve dans le cercle décrit par les éoliennes sans oublier le dessin des turbines hydrauliques.

Finalement nous sommes revenons d’une certaine manière à la notion de convivance : la modernité n’exclut pas l’ancien. Il se crée un pont entre passé et futur, par delà les générations, grâce la société civile qui connait actuellement un empowerment (pour reprendre un mot encore étranger au français) soit « une capacité d'agir permise depuis quelques décennies par la hausse du niveau d'éducation, de sa connexion, de sa conscience des enjeux, de sa pensée critique et de son désir d'agir », toujours selon Bénédicte Manier.

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A. Gioda était l'un des experts du Débat National sur la Transition Energétique de 2013. Lieu de travail : UMR 5569 Hydrosciences, IRD Montpellier.

* Chacune des îles de l’archipel des Canaries (qui est l’une des dix-sept Communautés autonomes ou Régions espagnoles), est gouvernée par un Cabildo, une administration territoriale dont les dirigeants sont élus au suffrage universel direct par les citoyens.

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