El Hierro (Canaries) : ombres et lumières du développement durable

Je suis rentré d’El Hierro après une autre mission sur l’île. C’était ma dixième, au moins, depuis l’été 1991, sans compter quelques-unes sur les autres îles des Canaries et un séjour sur l’archipel du Cap Vert.

Je suis rentré d’El Hierro après une autre mission sur l’île. C’était ma dixième, au moins, depuis l’été 1991, sans compter quelques-unes sur les autres îles des Canaries et un séjour sur l’archipel du Cap Vert.

En janvier 2013, le mensuel Géo avait proclamé en première page El Hierro, l’île 100%  durable (regarder le diaporama). En mars 2013, je publiais un long article, El Hierro : île écologique modèle ?, dans Pour la Science, avec un bémol ou plutôt un point d’interrogation. Le 20 mars de cet année, l’AFP émettait : El Hierro sera la première île au monde autonome en énergie, une news choc et très utile car l'agence porte bien au-delà des écologistes et des scientifiques. Ainsi l'ai-je retrouvée chez les gratuits, tel Direct Matin, en plus bref encore. Toutefois, il y a le dessous des cartes et les mille et une difficultés encore à écarter localement que je me propose de conter aux lecteurs de Mediapart. La lutte des quelque 10 000 habitants d’El Hierro contre le changement climatique et ses conséquences devient emblématique quand sort le second rapport du GIEC dans ce qu’il faut bien appeler l’Anthropocène, la nouvelle ère géologique dans laquelle les activités humaines sont devenues le facteur le plus important du changement climatique.

Quelles sont les ombres sur El Hierro ?

De mon point de vue, il y a un retard préjudiciable et trois ombres ou trois problèmes.

Le retard du démarrage de la centrale hydro-éolienne

Maintes fois reporté, son démarrage vient d’être encore renvoyé à l’été 2014. Les éoliennes sont prêtes depuis 2012 mais les essais des turbines de la centrale hydraulique n’ont commencé qu’en février 2014. Tout le système sera alimenté en eau de mer, préalablement dessalée grâce à une station de pompage éolienne de 6 MW, car il ne pleut guère sur El Hierro où il bruine souvent, où il n'y a pas de rivières, où les sources sont rarissimes. Tout s'infiltre dans les sols volcaniques très vite comme dans un karst. L'eau sera pompée jusqu'au réservoir supérieur (un cratère éteint – bien sûr – sur-creusé et étanchéifié avec un revêtement PVC) grâce à l'énergie éolienne. Avec ses 4 turbines Pelton, la partie hydraulique pourra fournir 11,3 MW, en tampon sous la forme d’une STEP de deux barrages, et le parc éolien de 5 moulins 11, 5 MW. La centrale au fioul, très proche du site de la centrale hydraulique, peut fournir de nos jours 12,7 MW et elle ne sera pas démontée. En effet, il faut sécuriser l’alimentation  électrique d’une île, rattachée à aucun réseau, en cas de panne de vent prolongée et par conséquent donc de vidange complète du lac supérieur (un demi-million de m3). Le réservoir supérieur servirait de tampon, en faisant chuter son eau de 680 mètres de haut (par une conduite forcée) pour qu’elle fasse turbiner la centrale hydraulique.

 © A. Gioda, IRD. © A. Gioda, IRD.

La salle des machines de la centrale hydraulique d'El Hierro en 2013. 

Encore emballées, les machines dans leur salle : les carénages bleus sont correspondent à la partie électro-mécanique dont les pompes de l’autrichien Andritz Hydro ; ceux en rouge sont ceux des turbines de chez ABB. Centrale hydraulique de Gorona del Viento, El Hierro, janvier 2013.

 


Réservoir supérieur de la centrale hydro-éolienne et parc de moulins (au 2ème plan et à gauche). El Hierro, mars 2014.  © A. Gioda, IRD. Réservoir supérieur de la centrale hydro-éolienne et parc de moulins (au 2ème plan et à gauche). El Hierro, mars 2014. © A. Gioda, IRD.

La faiblesse des connexions maritimes depuis près de deux ans

Elle découle des difficultés économiques aiguës du gouvernement autonome des Canaries pour assurer la continuité territoriale vers une île où le flux du transport est trop faible pour être bénéficiaire. Après un an et demi sans connexion maritime rapide, le bateau catamaran L’Alcantara Dos, en service seulement depuis novembre 2013, n’assure pas la liaison journalière avec l’île de Tenerife dès que la mer s’agite.

« L’Alcantara Dos » à quai au port de La Estaca. El Hierro, mars 2014. © A. Gioda, IRD. « L’Alcantara Dos » à quai au port de La Estaca. El Hierro, mars 2014. © A. Gioda, IRD.

Il va être remplacé rapidement mais la nouvelle compagnie accréditée n’arrive pas à assurer également la réservation, plusieurs mois à l’avance, des voyages. Par conséquent, l’avion pour pistes courtes, du type ATR 72, reste le seul moyen sûr et rapide pour rejoindre l’île. Toutefois cela a un coût, sans compter la limitation du poids et du volume du fret qui doit passer par un navire ravitailleur loin d’être journalier. Le surcoût sur El Hierro des travaux publics, par rapport à l’archipel canarien, y est maintenant de l’ordre de 30%. Il y a une forte crise économique en Espagne, ininterrompue depuis 2008. Au bout du pays, soit aux Canaries, la crise frappe encore plus fort avec un chômage dépassant 30%, le niveau de  l’Andalousie.

Les traces des crises sismiques et du volcanisme sous-marin

Les crises sismiques de 2011 et 2012 marquées par une éruption sous-marine, après des siècles de repos géologique, ont presque fait disparaître le tourisme, pourtant choisi, et elles s’ajoutent ou se combinent aux problèmes de connexions maritimes. Bien qu’il n’y ait eu aucun décès et peu de dommages aux bâtiments, l’île reste quelque peu ostracisée et les voyageurs éventuels ont crainte de la fouler. Le rôle des médias espagnols et internationaux et, de façon plus précise, leur penchant au catastrophisme sont unanimement regrettés à l’échelle locale.

Les deux crises, la sismique et la maritime précédemment évoquée, ont peut-être plus encore soudé la communauté insulaire et renforcé le sentiment de l’importance de son autonomie.

Le mitage du paysage par des constructions individuelles

Il se poursuit, bien que beaucoup de ces constructions ne soient pas en règle avec les plans d’urbanisme, et en sachant qu’il est exceptionnel aux Canaries qu’on fasse détruire un bâtiment illégalement construit. Cela ne signifie pas que l’île compte une grande population ; officiellement chiffrée à 11 000 habitants, il semble qu’il n’y en ait pas plus de 8 000 actuellement. Beaucoup ont émigré, au moins provisoirement, à Tenerife et à la Grande Canarie. Le mitage est donc la conséquence de la spéculation immobilière et de la construction de résidences secondaires qui s’intègrent mal dans une démarche MAB (Man and Biosphère) de l’Unesco. Toute l’île avait été classée Réserve de la biosphère en l’an 2000, à la demande de ses autorités.

Quelles sont les lumières sur El Hierro ? De mon point de vue, il y en a de nombreuses.

La force des réalisations dans le secteur primaire

Souvent organisés en coopératives, agriculture, élevage et pêche constituent le substrat vivant de l’économie insulaire. Ainsi, avec presque 3 200 hectares cultivés (soit plus de 10% d’une île aride), c’est la première terre agricole de l’archipel des Canaries, par rapport à la taille de sa population. El Hierro maintient la spécificité d’une tradition vivante tandis que ses produits sont appréciés et s’exportent vers les autres îles.

 ©  © A. Gioda, IRD. © © A. Gioda, IRD.
 

La volonté de ses habitants de construire une alternative

Je dirais une utopie, un rêve pour parler plus clairement, sur un socle, fortement ressenti au cours de l’histoire, d’isolement et de pauvreté.  Le refus du choix du boom touristique, il y a plus de 40 ans, avait découlé de la crainte d’être noyé par celui-ci, avec seulement ses quelque 5 000 à 6 000 habitants des années 1960 à 90. De toute façon, l’absence de grande plage et d’un aéroport international eût empêché tout développement touristique important. Ensuite, au début des années 1990, ce fut le rejet  de la mainmise militaire sur l’île.

 

 ©  © A. Gioda, IRD. © © A. Gioda, IRD.

Après ces deux refus, il fallait choisir un chemin et ce fut la voie du développement durable, dans la foulée de Rio 1992, qui fut entreprise par les élus.

La politique locale : patience et longueur de temps des élus

Au service d’une vision, une démarche slow action a été suivie depuis des décennies et par conséquent c’est une politique véritable avec une planification. Ainsi concevoir, financer et construire une centrale électrique originale prit bien 30 années. Ce choix du long terme, voire de la lenteur, correspond bien au mode de vie dans les îles tropicales ou subtropicales ; il ne s’agit pas une quelconque fainéantise mais de l’adaptation aux rythmes agraires et à la rareté des connexions avec le « monde moderne » débouchant sur la quête de l’autonomie. Les élus sont progressivement devenus des experts en montage financier afin de bien faire vivre leur terre, au-delà de l’isolement imposé par la géographie. Il y a un bourgeonnement presque continu des projets de développement durable depuis des décennies. Les élus et les îliens bénéficient d’une bonne image nationale et internationale y compris auprès des financiers. Ainsi El Hierro canalise d’importants flux dans le cadre du développement durable européen, en étant située dans une région, les Canaries, fort aidée car dite ultrapériphérique. De nos jours, ce sont le projet Géoparc de l’Unesco et le montage d’une filière biodiesel qui ont la cote.

 

©  © A. Gioda, IRD. © © A. Gioda, IRD.

Peut-être ces aides faussent-elles les lois du marché mais être vertueux n’est pas sans bénéfice.

La politique espagnole : la priorité aux énergies renouvelables

Cet élan national est déjà ancien et soutenu notamment par le biais de l’équivalent d’EDF en Espagne, Endesa, filiale privatisée du groupe italien Enel. Ainsi vous devez savoir que l’éolien est devenu, chez nos amis d’outre-Pyrénées, « la première source d’électricité en 2013… L’éolien, avec 21,1 % contre 18,1 % en 2012, dépasse pour la première fois sur l’ensemble d’une année le nucléaire, qui recule de 22,1 % à 21,0 % en 2013 », selon le site Reporterre.

Un arbre tordu et presque couché par les vents puissants sur l'île d'El Hierro. Région du Sabinar, une forêt de genévriers de Ph © © Alain Gioda, IRD Un arbre tordu et presque couché par les vents puissants sur l'île d'El Hierro. Région du Sabinar, une forêt de genévriers de Ph © © Alain Gioda, IRD

Le soutien international au projet d’autonomie énergétique

A côté de la production d’une énergie propre et locale, la mobilité électrique pour les véhicules légers et l’utilisation d’un biodiesel produit sur place avancent. Pour la mobilité, Renault a signé une convention en 2011 avec la municipalité de l'île, en connexion avec l'Endesa espagnole (l'équivalent de l'EDF localement) qui elle avait déjà installé des prises de recharge rapide. Quelques véhicules électriques circulent déjà. A terme, il faudrait remplacer plus de 6 000 véhicules légers et motocyclettes. Quant aux poids lourds (environ 400 sur l'île), ceux de la municipalité rouleront au biodiesel assez rapidement. Une petite usine vient d'être construite, dans le parc industriel El Manjano, réutilisant les huiles de vidange et de cuisine. Enfin, l’éclairage public à led se développe tandis que le wifi est accessible presque partout sur l’île en faisant une smart island. En français, on dirait une île à réseaux intelligents. La cohérence du projet El Hierro et surtout ses réalisations tangibles lui ont valu le soutien durable de l’Union Européenne et de l’Unesco et de signer des conventions avec des groupes internationaux tels Renault-Nissan, ABB...

L’association des artistes au développement durable

Depuis les années 80, soit l’époque pionnière de César Manrique (1919-1992), avec son land art et son interprétation personnelle de l’architecture vernaculaire qui se sont cristallisés au restaurant du Mirador de la Peña, le flambeau ne s’est pas éteint.  D’autres artistes se sont intéressés à El Hierro dont le guitariste des Queen, Brian May, par ailleurs scientifique en astrophysique et protecteur de la nature reconnu en Grande-Bretagne. Puis, ce furent fort récemment Rafael Jaen et Alejandro Beautell, deux architectes de Tenerife : le premier a travaillé au parc Las Cancelitas ; le second a construit un petit bâtiment minimaliste (aussi pour des raisons de coût) à Las Puntas et néanmoins il vient d’être lauréat du prix international Archidaily en 2013, avec l’oratoire Saint Jean-Baptiste.

©  © A. Gioda, IRD. © © A. Gioda, IRD.

 

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