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Billet de blog 22 mars 2018

Mayotte : amalgame, danger et sous-information

Mayotte, petite île de l'archipel des Comores, Mayotte 101e département français à 8000 km de Paris dont la plupart des français ne connaissent rien, a depuis peu la faveur des journaux et même des télés de métropole : faut-il qu'il s'y passe des choses importantes. Même le lointain auditeur ou lecteur sait qu'à Mayotte « il y a la grève générale ». L'analyse d'Ariel Benayoun, enseignant.

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Depuis plusieurs semaines un mouvement de colère «contre la violence» secoue Mayotte et se traduit par des barrages qui paralysent l'île.

Madame la ministre des Outre-mer, Annick Girardin, est venue discuter avec les leaders du mouvement afin de trouver une sortie de crise.

On a pu prendre connaissance, au lendemain de cette visite, d’un premier communiqué du Journal de Mayotte, relatant des promesses de mesures venant de la plateforme de revendications des grévistes. En fait les engagements pris par la ministre diffèrent des propositions de l’intersyndicale. Ceci appelle une mise au point afin que chacun, notamment les média nationaux, y voit plus clair. Il est nécessaire de commencer par  reprendre certaines revendications car elles ont suscité, il y a une semaine, de vives inquiétudes chez tous ceux qui souhaitent un retour à la paix civile, inquiétudes malheureusement fondées à en juger d'après les derniers événements.

On apprend dans ce communiqué que des «associations de lutte contre l'immigration clandestine» seraient reconnues et financées par l'Etat. Même s’il n’en sera probablement rien, la proposition interroge sur le degré de connaissance des règles républicaines de ceux qui la font. Quel serait le mandat de ces associations, sous l'autorité de qui seraient-elles placées? La «lutte» implique-t-elle le droit de faire la police ou leur action serait-elle préventive, notamment contre les complicités dont les migrants bénéficient sur le territoire? Il est peu probable qu'une ministre de la République défende en conseil des ministres, un droit nouveau accordé à des citoyens français. Une situation d'exception pourrait-elle engendrer des lois d'exception?

On apprend aussi, et cela par contre est confirmé par les engagements, qu'est prévue la «suspension de la délivrance des titres de séjour pendant un mois», seuls les renouvellements seraient autorisés. Il y a là un problème d'adéquation du discours à la réalité : depuis plusieurs mois déjà, la préfecture ne délivre pratiquement plus de titres, seulement des récépissés qui privent des étrangers en situation régulière d’une partie de leurs droits.

Si ce compte rendu traduit bien la nature des propos échangés, force est de constater que la question de l'immigration et de la violence ont été fondues dans un seul et même problème. Il n’y a pas d’autres raisons à la violence que l’immigration. Madame la ministre risque de n'être pas informée complètement de la réalité du quotidien. Tous les acteurs sur le terrain, éducateurs, enseignants, gendarmes, savent que la question de la violence est liée à une partie de la jeunesse quelles que soient ses « origines », et au problème de la circulation de drogues chimiques aux effets dévastateurs, générant un début de guerre des gangs. Les affrontements à l'arme blanche se passent aussi bien dans la banlieue de Mamoudzou peuplée majoritairement d'immigrés, que dans les établissements scolaires éloignés où ils sont aussi le fait de jeunes Mahorais.

Au milieu de tous ces amalgames alors que des fake* sont envoyés par sms appellent pratiquement à la guerre civile, alors que certains proposent pour les jeunes Comoriens, sur l’un des îlots de Mayotte, un Guatanamo à la française nous voudrions alerter toute personne soucieuse du respect du droit républicain.

Les étrangers étaient d'emblée désignés comme les responsables du mal être social de l'île, il n'est pas étonnant que cela transparaisse dans la table des revendications. Il était à prévoir que nous en arriverions à la situation actuelle : des milices sillonnent les villages pour se livrer à des ratonnades sous prétexte de lutte contre la délinquance. Le scénario est connu depuis 2016 : manifestations « pacifiques », barrages, état de non-droit, règlement de compte divers, annonce à la télé locale d'une montée de la violence, décasage et persécution des étrangers, qu'ils soient en situation régulière ou non. Et ce, sous le regard du préfet qui ne peut agir (si tant est qu'il veuille le faire) sans provoquer une véritable guerre civile.

Il est à craindre que les citoyens français, qui ont bien d'autres soucis, ne sachent pas précisément ce qui se passe sur ce lointain territoire français. Les journalistes nationaux, ceux du Figaro comme ceux du Monde, ceux de TF1 comme ceux d’Arte ont une approche lointaine et somme toute aveugle de la situation : approche qui s'appuie tantôt sur la pitié, tantôt sur la peur de l'invasion. Récemment un reportage plein d'humanité montrait des images des bidonvilles de Mayotte (peuplés d'immigrés), des images d'un autre âge, pendant que le commentaire répétait la revendication des élus : un milliard huit cents millions d'aides. Qui ne les donnerait pas ? Un de ces reportages mentionne la Cour de Comptes qui tire la sonnette d’alarme depuis des années, sans plus de commentaires : mais les journalistes sont-ils allés regarder ce rapport, sont-ils sûrs qu’il aille dans le sens des revendications ou bien évoque-t-il la manière dont l’argent public est dépensé ?

Voir et entendre ce traitement de la situation par ceux qui connaissent l'île a été une très mauvaise nouvelle. Tant que certains mensonges ne seront pas dénoués, les choses ne peuvent qu'empirer et aller vers une fin encore plus tragique. Ivres de pouvoirs, les milices sont en train de passer leur frustration sur leurs cousins comoriens et de signifier par là même leur mépris pour la loi républicaine qu'ils jugent trop faible. Seule une minorité agit ainsi, mais il faut le dire alors et arrêter de parler de « grève générale » alors qu'il s'agit d'un blocage général de l'île par une partie de la population.

On rétorque à ceux qui dénoncent cette stigmatisation qu'il faut voir la réalité en face et que l'immigration venant des Comores empêche le développement du département. Il faut voir la réalité en face, toute la réalité ; et ne pas pousser de cris indignés quand un membre du gouvernement rappelle que ce département fait partie d'une zone économique et que la recherche des solutions sera globale ou ne sera pas. Ne pas parler d’insultes quand il s’agit de mettre tout le monde devant ses responsabilités, sans même rappeler que l’immigration, surtout quand elle est illégale, est une bonne affaire économique pour tous.

Comment se fait-il que des média modérés voire de gauche parlent d’une même voix en reprenant, sans aucun sens critique, l’équation immigration égale violence ?

Comment se fait-il qu’ils cèdent tous à une vision du monde et du vivre ensemble qui est celle de l’extrême droite européenne que ces mêmes humanistes combattent en métropole ?

Nous avons besoin que des media nationaux s'intéressent de près à ce qui se passe ici. Je ne vois aucun parti de l'hémicycle prendre aujourd'hui la défense de ces familles qui se retrouvent terrorisées et chassées de leurs maisons à deux heures du matin.

Il ne s’agit pas d’être angélique, de nier la réalité de la violence des jeunes de la rue, mais que pouvait-on attendre de la part d'enfants laissés là  après que leurs parents aient été menottés et tabassés par la police sous leur yeux, puis embarqués pour Anjouan : qu’ils chantent la marseillaise la main sur le cœur ?

De mauvaises solutions apportées à des problèmes mal posés, sont les meilleurs garants des manipulations et de la violence à venir.

*Un sms a été envoyé Jeudi 15 Mars faisant état de jeunes armés circulant en camions à Mamoudzou, le chef-lieu, et massacrant tous les Mahorais qu’ils rencontraient. Des élus politiques évoquent le Rwanda depuis plusieurs années : peur ou désir ?

Ariel Benayoun

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