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Billet de blog 25 août 2017

Roman d'amour seconde partie chapitre 3

Suite du Journal de Mauron

Alain Nouvel
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III

            Mais je dois vous parler d’Othello, mon Second, noir et beau, grand, si bien découplé, l’Aimé, le préféré de tous mes matelots. Le plus beau de mes anges ! Je l’aimais tant mon Othello et il m’aimait aussi, nous étions frères. S’il lui est arrivé de vouloir me tuer c’est par amour, par jalousie. Ou par ennui. « Tu es mon maître » qu’il disait. Il pouvait seulement mourir. S’il n’était pas de quart, sur un tam-tam qu’il emportait, ses doigts battaient le temps. Sur cette peau de chèvre c’était sa façon à lui de chanter.

            C’est lui qui m’a montré, un jour de fin août, un insolite télégramme : « Iceberg à remorquer d’urgence. Forte récompense ». Nous ne pouvions laisser passer ce marché-là. Bien payé. Nous avions le matériel qu’il faut. La mission était surprenante mais rien n’étonne plus sur mer ! Vue notre position, nous serions les premiers. L’iceberg était au sud du Groenland, menaçant de couper les routes maritimes. Nous devions le tirer vers le Nord pour que d’autres courants l’entraînent loin de tout parage fréquenté. Le temps était très beau, très calme, presque chaud. Othello sans répit battait tam-tam sur la proue du bateau, l’air vibrait depuis ses doigts sur cette peau, ses mains étaient une langue incessante. J’étais jaloux de ces deux mains rendant le grondement de l’Écrier intelligible, articulé.

            Un matin, l’iceberg est apparu à l’horizon, irréel, bleu sur bleu comme une poudre blanche. Une brise levée soulevait des poussières de glace, faisait des tourbillons très haut. C’était un signe de très loin. Dessous, sa silhouette, irrégulière comme une cathédrale irrationnelle, énigmatique, un insecte labyrinthique et posé sur de l’eau. Nous approchions. Le froid de son haleine pénétrait. C’était la mort qui respirait, un grand morceau de mort vivante. Vers quatre heures nous étions à proximité, avec la carte sous-marine que les sonars avaient dressée. Son ombre bleue s’allongeait sur la mer, la faisant frissonner : des risées circulaient lentement dans le froid de cette ombre sur une mer parfaitement calmée. La façon dont nous allions le prendre allait être à la fois simple et audacieuse. Nous tournerions autour pour l’encercler d’un câble. Il fallait agir prudemment pour éviter les redans meurtriers. L’iceberg était très haut posé sur l’eau, et comme sur des pattes, une illusion de nef entre des arcs-boutants. Il devait plonger très profond, notre puissance de traction serait à peine suffisante pour en faire dériver, très progressivement, la masse. La nuit tombait comme nous terminions l’encerclement (elle n’est jamais complète en ces régions, l’été). Nous étions dans son ombre, au milieu de ses frissonnements. La lumière crépusculaire traversait sa translucidité. Il me semblait une forme organique, reste d’un être monstrueux.

            Dès que le soleil s’est élevé a commencé la mise sous tension et le début du remorquage. Cela devait se faire lentement pour éviter les à-coups et la casse. Le câble était tout entouré de bouées protectrices pour empêcher l’usure en supprimant les points de frottement. Le glacier paraissait une vague éternelle. On aurait dit qu’était fixé en soi le mouvement de l’océan. Tout était très paisible. Le soleil montait dans le ciel, devant nous. Othello et moi avions mis un canot à la mer. Nous voulions contrôler où le câble s’était fiché. Il fallait un matériel d’escalade, des crampons, des lunettes que nous avions. Vers huit heures du matin, nous débarquions pour lui creuser des logements. Nous avions terminé quand Othello dit en riant :

            « Si on montait un peu la bête ? »

            C’était une idée folle, je l’avais eue aussi, il fallait Othello pour la dire. Je ris. Ce devait être dangereux. Othello me montrait comme des marches d’escalier.

            « - Avec les souliers à crampons, pourquoi pas.

            - Allez, d’accord ! Viens avec moi ! »

            Le chemin sinueux, escarpé montait jusqu’au premier plateau, arrondi comme un sommet de voûte ou bien le haut d’un dôme, d’où s’élevait ensuite un bec de glace aussi droit qu’un clocher. Nous allions prudemment mais le danger nous enivrait. Othello mon amant, je l’entendais respirer fort. Il me suivait. Soudain devant, juste à mes pieds, un trou béant, une anfractuosité bleue comme une vulve ouverte.

            « Halte ! » Je me suis tourné. J’ai vu Othello, l’air absent, qui se précipitait. Il n’avait rien dit, son visage n’exprimait rien, il se jetait vers moi, vers ça je voyais bien. Les deux mains en avant. Je me suis écarté sur le côté à peine, je l’ai vu trébucher et glisser, se glisser dans le gouffre. Et disparaître. Cela n’a duré qu’un instant, il avait chu sans cri, sans autre bruit que ceux de quelques blocs de glace aussi. Dans un silence assourdissant. Enfin j’ai entendu un grondement. Très sourd. Il avait heurté le fond. Autour de moi c’était le froid, le vide, la lumière. Rien. Plus rien. Un vertige. Une bise montait de l’ouverture, un nuage givré comme l’âme gelée d’Othello, le soupir de sa dernière haleine. Je ne comprenais rien. Tout, soudain, m’échappait. En bas, très loin devant, posé sur l’océan, l’Écrier au fin bout de son fil le nez pointé droit vers le Nord, brassant la mer de ses hélices sans sillage, m’a semblé dérisoire et je me demandais si c’était nous qui remorquions ou si c’était l’iceberg qui nous tirait. Vers où ? Il me semblait être au sommet d’un cerf-volant, mais à l’envers, si lourd, et qui nous entraînait toujours plus bas, au fond d’un gouffre, un cerf-volant trop lourd pour moi. Othello venait de mourir. Déjà, tout s’embrouillait, je ne me rappelais plus ce qui venait de se passer. Lequel des deux tenait la muleta ? Tous les fils de ma vie que je croyais tenir au bout de mes dix doigts, toutes ces cordes ou ces racines autour de moi, ces membranes tendues dont je pensais jouer s’étaient rompues, nouées, crevées, brisées, plus rien ne tenait plus à rien, que des pelotes emmêlées, tout au centre d’un labyrinthe. Nous ne nous étions pas encordés. Peut-être aurais-je dû le retenir, tomber, me battre ou me débattre. Et je ne savais plus pourquoi je sanglotais. Qui avais-je perdu, lui ou moi ? Je restais accablé, au bord du trou béant qui ressemblait à une lèvre morte, à appeler. Mais rien ne répondait qu’un écho bleu. Il faisait froid, très froid. Et je suis retourné sur ce néant de l’Écrier.

            « Un terrible accident » ai-je dit aux autres matelots.

            Nous irions lui rendre les derniers hommages. Je descendrais en bas de la caverne. Il était dit que si je ne remontais pas l’équipage abandonnerait l’iceberg. Le mécano et le cuistot resteraient seuls sur le bateau. Et les deux matelots m’accompagneraient. Nous avions emporté des cordes, tout un matériel d’escalade. Il était presque onze heures du matin quand je suis arrivé sur le rebord. Le jour était à son sommet et j’ai lancé la corde à nœuds. Je descendais à pic dans ce puits lumineux qui s’ouvrait peu à peu, le long d’une paroi qui formait le côté d’une très vaste nef. La lumière devenait bleue. Tout ruisselait. Un rais de lumière, un reflet, éclairait le corps d’Othello tout en bas, bras en croix, jambes écartées, comme un soleil tombé yeux grands ouverts la face vers le ciel. Je touchais le sol près de lui, me dirigeais vers lui. Son visage était blanc, poudré de glace, nimbé de sang. Le beau noir d’Othello masqué de blanc, plus beau d’avoir été noir sous ce blanc. Je l’embrassais. Il était dur comme un rocher et froid, si froid, gelé. J’ai voulu le porter, le déplacer. Rien à faire. Son sang avait soudé son corps aux glaces, l’avait crucifié à l’iceberg. Ses pieds disparaissaient déjà sous la poussière blanche. Ce serait son tombeau. Je n’essaierais plus de l’en détacher.

            Et puis, j’ai aperçu non loin de lui une autre tache sombre, comme un écho. Je me suis dirigé vers elle. Et mes pas résonnaient sur le sol inégal. Il y avait aussi cet insistant bruit d’eau. L’iceberg fondait de l’intérieur. Pourquoi? Cette tache c’était un corps d’homme, un autre, mais bien plus incrusté qu’Othello. Et dans une tout autre posture. Sa mise, ses habits, son visage baltique étaient stupéfiants : d’un autre âge, comme un gisant de roi en robe ou en surplis, jambes serrées, mains jointes, l’épée sur la poitrine, la tête ornée d’une couronne. Et le regard tourné vers le ciel de la grotte. L’ai-je rêvé ? Une barbe entourant une bouche paisible, non pas fermée mais entrouverte, comme figée au moment de parler. Pourquoi était-il là ? Je regardais en haut. A cet endroit nulle faille au plafond. Il n’avait pu tomber de l’extérieur. Je scrutais tout d’ailleurs. C’était sûrement de ce plafond qu’il était chu s’il avait chu, mais il n’avait jamais dû choir: il était là depuis toujours, il m’attendait. Cet iceberg, c’était un grand tombeau hanté d’un cadavre de roi, sa voûte peu à peu rongée se creusant vers le haut. Je remontais.

            «Othello reste là» ai-je dit à mes matelots. «Je reviendrai le voir demain pour la dernière fois.»

            Le lendemain, deux autres corps gisaient non loin de ce roi-là. Mais brisés cette fois, en morceaux. La tête et les extrémités très loin des bustes disloqués. Sûrement tombés de ce glacier d’en haut pendant la nuit. Ils avaient commencé leurs descentes en miettes dans le sol de l’iceberg. Othello s’y perdait, le premier chevalier n’y était plus qu’une ombre. En observant les deux nouveaux visages chus, j’ai compris qu’eux aussi me parlaient. Chaque bouche, arrondie, semblait me dire un mot. Ces cadavres tombés qu’avaient-ils à chanter? Tout près de l’un d’entre eux une masse compacte, un livre. C’était un bloc de parchemin gelé, l’encre coulée en traces et taches sur la tranche. Et chaque page agglomérée aux autres.

            J’allais voir Othello. Déjà, on ne distinguait plus de son visage que ses yeux. Aussi, les regardais-je encore avant de remonter. Othello, mon Aimé, il était là. Pourquoi ? Avait-il voulu me tuer, Othello, jaloux de ma cabine et de ma Chine, et de ma souveraineté ? Sur l’iceberg si on s’est battus, c’était sûrement pour savoir qui de nous deux irait le premier dans ce creux, lirait à cette anfractuosité. Nous avions peut-être lutté au sommet de l’iceberg. Nous tirions avec ce remorqueur, derrière lui derrière nous, un cimetière. Un grand iceberg creusé de l’intérieur par ces lèvres ouvertes et ces livres fermés, d’où suintaient d’un creux plus creux les mots des morts, leurs pleurs. Leurs paroles gelées se dégelant, et peu à peu tombées, s’articulant, brisées tout autour d’Othello, faisant autour de lui comme une armée, la voûte de l’iceberg se creusant peu à peu, devenant transparente et prête à s’effondrer. Je suis allé les contempler ces morts tombés depuis ces voûtes-là, l’un après l’autre et peu à peu, l’un chaque jour chu après l’autre, décollés de ce gel qui les avait emprisonnés là-haut, tombés froids sur ce sol s’y brisant en morceaux, se reprenant après, tout brisés, explosés dans la glace d’en bas tout autour d’Othello. Débris d’hommes glacés brisés comme du verre. Je lisais leurs visages en miettes. A chaque fois je ramassais le livre libéré, c’était peut-être à chaque fois le mien. Ce n’était plus qu’un bloc de parchemin, toutes pages soudées, fusionnées, l’encre en traces coulée au papier de la tranche comme du sang sur quelque lèvre. Cette force et cette fusion, cette étreinte et rien pour les faire céder. Ces lèvres entrouvertes où se mordait un nom, et ces livres fermés.

            Le soir dans ma cabine, j’essayais d’ouvrir le dernier livre ramassé fondu comme un fruit blet, mais en vain. Je voyais les yeux d’Othello. Ils m’obsédaient ces yeux. Je suis allé jusqu’à la poupe regarder l’iceberg, derrière le bouillonné de l’eau brassée par les hélices. Sa haute masse se mêlait au lait de la nuit trouble : c’était début septembre, il y avait, désormais, de la nuit. La lumière qui cependant nous entourait semblait émaner de lui comme s’il en avait emprisonné. Elle phosphorait très haut sur l’océan horizontal. L’eau scintillait. Un vent pourtant s’était levé, un vent d’ouest. Il s’engouffrait dans le glacier y produisant des vibrations inouïes. C’était un sifflement glacé, une haleine, peut-être les voix de ces rois engloutis. Il me semblait connaître parmi ces timbres bruts celui d’Othello même, déformé.

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