C’est le système, stupide!, exprime le mouvement des Gilets jaunes

Le fondé de pouvoir des classes dominantes et possédantes voulait faire croire qu’il s’agissait d’une taxe «légitime et égalitaire ». Le mouvement des Gilets jaunes, et la population, ont compris qu’il s’agissait d’un élément de plus dans un système d’ensemble. Alors la réponse du pouvoir s’est éclairci : pas touche au système.

Le mouvement des Gilets jaunes a certes débuté par la question de l’augmentation d’une taxe. Mais il a très vite voire immédiatement élargi le cadre à d’autres doléances, contestations, revendications. En outre il a exprimé, implicitement et explicitement, son ancrage dans un contexte, un ras-le-bol et une diversité de luttes plus larges, dont l’expression « c’est la goutte qui a fait déborder » rend compte.

Les représentants des pouvoirs, politiques et médiatiques en premier lieu, n’ont pas su, pas pu ou pas voulu comprendre la nature et l’enjeu de ce mouvement, et surtout l’accepter. Les éléments de langage du discours réactionnaire classique ont dont été utilisés : ressentiment, anti-écologisme, populacisme, violence, paressisme, jalousie « anti-riches », déficit de compréhension des GJ, et aussi, un peu pour faire enmêmetempique, déficit de pédagogie (expression qui ajoute à la colère), etc. Ils ne sont pas nouveau, surgissant contre tous les mouvements populaires et révolutionnaires (voir par exemple Les Ecrivains contre la Commune de Paul Lidsky, La Découverte). Les palinodies et tartufferies ont de même été avancées : moratoire, « dialogue social », déclaration sur l’honneur d’être à l’écoute et de comprendre (à l’image de cette députée En Marche ignorante du montant du Smic mais jurant sur son âme que son Président travaille pour le pouvoir d’achat!), commission Edouard pour « réfléchir ensemble », entre autres. Rien de cela n’a fonctionné, ceci déjà est significatif de l’ampleur de la colère et de la maturité du mouvement.

Soutenu par une majorité de la population, il est passé de la résistance et du refus, à l’inventivité et aux propositions, sur en même temps (sic!) les questions de justice fiscale, de justice sociale, de justice économique, de justice démocratique, etc. Bref, de tout ce qui concerne la vie des personnes, de la cité, de la société. Ceci également est significatif. Et explique pourquoi les paroles et actes xénophobes, racistes, anti-immigration/réfugiés ont été rares, n’ont pas pu être attisés, mieux : ont à l’occasion été discutés et réfutés (ce qui est prometteur, compte tenu des paroles et actes de tous les pouvoirs et discours dominants depuis des dizaines d’années, dont Macron, brandissant « la crise de l’im/migration » alors que c’est « la crise de l’accueil des réfugiés, exilés, demandeurs d’asile… ).

Ainsi, ce mouvement a engagé une déconstruction active du système de classe en place, à la fois dans ses dogmes (Il n’y a pas d’autre alternative, le cap est bon…), dans son mode de fonctionnement (les experts et les technocrates qui savent et guident, y compris par ordonnances et par la force), ses discours (nous travaillons pour le progrès, le bien commun, les lendemains qui chantent…), ses postures (on est moderne, on vous comprend…), ses tartufferies (premiers de cordée, attractivité, compétitivité…), sa violence symbolique (illettrés, paresseux, ceux-qui-ne-sont-rien, pas envie de devenir milliardaire et de se payer un costard, fumeurs de clopes et buveurs de diesel, assistés profiteurs et faux chercheurs d’emploi, ensauvagés, séditieux…), sa violence réelle (utilisation des forces policières contre des grévistes, des occupants de lieux de travail, des manifestants). La taxe en trop a structuré et donné un cadre d’ensemble à tout cela.

La déconstruction a également mis en cause le coeur même du système de captation du bien commun et des richesses produites, son caractère résolument, organiquement, totalement injuste et inégalitaire. Les études depuis de nombreuses années l’ont documenté, et par ci par là l’espace médiatique en rend compte. Mais là, l’expertise du quotidien, le vécu individuel et collectif se sont exprimés, ont pris la parole. Et toutes les théories idéologiques censées justifier l’injustifiable et l’insupportable ont été balayées. Il est possible de résumer ainsi : s’il y a des défavorisé.es, c’est bien parce qu’il y a des favorisé.es et que ce sont ces faveurs, appelées également libéralités, c’est-à-dire des cadeaux fiscaux, financiers, sociaux, offerts sans contrepartie à une minorité, qui sont à l’origine de la dégradation et de la diminution des services publics (et de leur remplacement de plus en plus grand par des services privés), celle des salaires, des pensions de retraite, des aides sociales, l’augmentation du précariat, la dégradation des conditions de santé, d’alimentation, de logement, notamment. Et un anti-écologisme résolu, sous la forme de la protection des pesticides et glyphosates, des énergies fossiles, de la détaxation partielle ou totale des transports aériens et maritimes, des grandes entreprises polluantes, entre autres.

L’Etat « providence » dont parle Macron et Philippe est apparu pour ce qu’il est. Un élément de langage en forme d’euphémisme, pour Etat providentiel en faveur de la classe possédante et dominante. Rappeler toujours que, selon la Constitution, la France est une République sociale… et non providentielle ou charitable!

Tout se tient, tout s’explique, tout fonctionne en vases communicants, forme système. Et il est mis en cause par le mouvement GJ. De ce fait, comme le distinguait la philosophe et politiste Annah Arendt, si la politique est de l’ordre institutionnel, le politique est de l’ordre du peuple s’affirmant comme sujet. La situation en est là. Et le fait que, dans de nombreux lieux hors de Paris, des échanges, jonctions, unités d’action se mettent en place entre les GJ et des associations, des syndicats de salariés, voire des structures politiques, expriment cela. Bien entendu, si cet aspect devra être questionné, débattu et approfondi, il ouvre sur des possibles novateurs.

Dans cet esprit, parmi les nombreuses revendications et propositions formulées, l’une est emblématique, pour le mouvement comme pour le pouvoir. C’est le rétablissement (ou  la suppression de la suppression) de l’ISF, ayant provoqué la réponse tranchée de E. Macron : Non c’est non. Ce n’est pas le seul élément de la politique de classe de ce pouvoir, pas même celui au montant financier le plus élevé, mais il fonctionne comme un marqueur, une ligne rouge, vraiment rouge! D’abord l’ISF, ensuite le CICE, puis le Prélèvement forfaitaire unique, puis le refus de la dévalorisation des pensions de retraite et des aides sociales, celle du Livret A (6 milliards/an pour lui seul), puis… et puis quoi encore! Justement, et encore quoi, tel est un enjeu actuel. L’idéologue du Medef D. Kessler l’avait clairement exprimé : il faut faire une « révolution (…) casser tout le programme du Conseil national de la résistance », toutes les conquêtes sociales. (Révolution, le titre du livre programme de Macron…) Le pouvoir a compris que, peu ou prou, la révolte actuelle vise à faire une « révolution, casser tout le programme du capitalisme financiarisé ». Un autre élément politique est l’appel, en particulier des GJ de Commercy, à créer des comités populaires et une assemblée populaire. Ce qui est une réponse-solution pour le moins pertinente et impertinente en même temps à la verticalité, à l’endogamie, à l’entre-soi, au jupitérisme césarien du pouvoir et au … déficit toxique de démocratie. C’est une sacrée leçon de pédagogie!

Face à la frénésie et à la violence des « réformes structurelles », euphémisme de toujours plus de capitalisme financiarisé, le mouvement des GJ aura d’ores et déjà indiqué ceci : il n’y a pas d’autre alternative que de changer la structure de ce pouvoir et de sa politique. En d’autres termes, la question n’est pas celle du « chômage structurel », du « déficit structurel », par exemple, mais celle de la, des structures, dispositifs, politiques qui créent le chômage, le déficit, etc. Et il a montré, peu ou prou, la voie, à travers notamment l’exercice de la citoyenneté, le consensus prenant en compte les divergences, l’intelligence collective, l’inventivité des formes d’organisation et d’action, la structuration des refus et des revendications. Ce n’est pas rien. Quant à la suite..

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