Agnès Buzyn et les "morts inutiles"

« Éviter les morts inutiles », a martelé la ministre de la Santé Agnès Buzyn lors de la canicule de fin juin. Un nouvel avatar de la novlangue et de la pratique politique du pouvoir actuel.

L’expression « morts inutiles » peut être considérée comme une maladresse langagière, ou relever de l’imaginaire politique. Évitable, par exemple aurait été préférable, et plus en raccord avec la volonté affichée par la ministre. Oui, mais elle a spontanément utilisé ce vocable. C’est logique, dans la vision du pouvoir actuel, qui ne cesse de mettre en avant l’utilité (compétitivité, productivité, flexibilité, réformité, autorité, premiers de cordée, etc.) face à l’inutilité voire à la dangerosité (paresseux, réfractaires, fouteurs de bordel, ceux-qui-ne-sont-rien, assistés profiteurs, etc.). En d’autres termes il y a les utiles et les inutiles (à qui et à quoi?), les responsables et les irresponsables. Précisément, A. Buzyn a « fustigé les comportements irresponsables » susceptibles de causer ces morts inutiles… et l’engorgement des services hospitaliers d’urgence. « Évitons de nous mettre nous-même en danger en faisant par exemple (?!) un effort sportif inutile. » Ce n’est pas que les conseils et rappels de prévention sont inutiles, mais cela n’est pas tout. Surtout quand précisément de nombreux services d’urgence sont déjà en sous-capacité et mènent une lutte utile, dénonçant l’irresponsabilité du pouvoir qui refuse l’augmentation pertinente des moyens financiers et humains leur permettant d’accomplir dans de bonnes conditions, avec un maximum d’efficacité, leur mission. Lutte que A. Buzyn a dénoncée, avec des propos insultants (grève inutile et irresponsable, grévistes en arrêt de maladie de complaisance, prise d’otage…) et une proposition financière méprisante et irresponsable : 70 millions pour 600 services. Bref.

Selon la ministre, si vous risquez la mort inutile, c’est de votre responsabilité. Oui, vous savez, de même que si vous êtes au chômage c’est que vous ne vous responsabilisez pas assez, du genre traverser la rue, accepter des emplois « raisonnables », des contrats « adaptés », etc. Si vous êtes pauvre, ou non milliardaire, c’est que vous ne vous décarcassez pas assez, que vous manquez de talent et d’énergie, que vous ne profitez pas de l’égalité des chances. Les élément de langage « morts inutiles » et « comportements irresponsables » ont été repris par la plupart des médias écrits et télévisuels, comme de bien entendu. Jamais à court de ridicule, et de conscient de classe, AB a enfoncé le clou : « il ne faut pas hésiter dans une entreprise à dire qu’au-delà de 30°C ça n’est pas nécessaire de s’habiller comme on s’habille en janvier. C’est du bon sens mais à un moment il faut acter que le climat est en train d’évoluer (…) et que nous devons adapter notre société ». Les humains ont commencé avec des peaux de bête, ils vont finir tout nus, en particulier dans les lieux de travail? Cela permet en tout cas de ne pas parler des conditions de travail, dont la dégradation est systématique. Elle oublie au passage le droit de retrait et la responsabilité de l’employeur pour assurer la sécurité des employé.e.s face aux risques liés aux épisodes de grande chaleur. En d’autres termes, elle aurait également dû affirmer par exemple que « au-delà de 30°C, et encore plus de 34° selon la législation, il est obligatoire pour les employeurs de prendre toutes les mesures pertinentes pour assurer la sécurité … ».

Où l’on revient aux morts inutiles. Car il y en a, en France, beaucoup, et de plus en plus. Madame Buzyn, voici des pistes pour éviter des morts inutiles, vous les connaissez évidemment, pouvez-vous les énoncer publiquement et les rappeler à votre gouvernement?

> Le chômage est responsable de 10 000 à 15 000 morts par an - les accidents de la route tuent 3 500 personnes par an. Selon Michel Debout, professeur de médecine légale et psychiatre, auteur du livre « le traumatisme du chômage » ou Pierre Meneton, chercheur à l’Inserm (étude de 2015), repris en 2016 par le Cese Conseil économique, social et environnemental. Les causes? Le déclassement, l’isolement social, le stress de la recherche d’emploi, la réduction des moyens financiers. Quant ce n’est pas le décès, ce sont les maladies chroniques, l’hypertension, la rechute de cancer, les troubles du sommeil, la dépression, conduisant à des morts prématurées inutiles. Or, la contre-réforme du droit du travail, la tolérance envers les licenciements boursiers, les « restructurations » et autres « transformations utiles et indispensables » des grandes entreprises, les réductions de services et d’effectifs, etc., le développement du précariat amplifient le phénomène. Le sociologue Robert Castel désignait ces personnes comme étant, pour le nouvel esprit du capitalisme, des « inutiles au monde ». Macron parle de « ceux qui ne sont rien » parce qu’ils n’ont rien, ou si peu, en termes professionnel, financier et social.

> Les suicides professionnels sur et hors le lieu de travail seraient responsables de plusieurs centaines de morts par an. Il n’existe pas de données nationales, vous avez dit bizarre? Les dirigeants économiques et les politiques de toutes tendances libérales aiment affirmer l’impossibilité de séparer les aspects personnels et professionnels, et surtout mettre en avant la « faiblesse psychologique » des personnes (voir procès France Telecom, par exemple, et F. Hollande sur les suicides à la Poste lors de son mandat). Macron ne veut pas entendre parler de pénibilité au travail, puisque selon lui « le travail c’est l’émancipation », formule rappelant fâcheusement le slogan nazi Le travail rend libre au fronton de certains camps de concertation et d’extermination, toutes choses étant par ailleurs égales évidemment. La ministre de la santé ferait oeuvre utile en se penchant sur les suicides, en particulier dans les hôpitaux, les personnes affirmant clairement, par écrit et-ou oral, que cela est dû à leurs conditions de travail. Au ministère du travail aussi les suicides augmentent, ainsi selon L’Express du 10 avril, « Six suicides et neuf tentatives de suicide ont été recensés depuis 2017, qui ne sont que le haut de l'iceberg, conséquences de situations de mal-être au travail dans tous les services » indique Gérald Le Corre, secrétaire du CHSCT du ministère. Les causes? Classiques, si j’ose dire, les salariés du public et du privé subissant les mêmes « transformations » chères au président et à son prédécesseur : « superposition de réformes depuis 2014, réorganisations permanentes, accompagnées d'une baisse des effectifs d'environ 20 % depuis 2014 et d'une destruction du collectif de travail ». La contre-réforme du droit du travail, l’affaiblissement des comités hygiène sécurité, conditions de travail, la réduction du nombre de délégués et de médecins du travail vont accentuer les dommages.

> L’affaiblissement et la diminution des lieux de santé, le renforcement d’une médecine à deux vitesses, les déremboursements (3 milliards d’économies par an, pour commencer, demandés à l’assurance maladie), le basculement vers les complémentaires santé en premier lieu privées,   la désindexation des aides sociales et des pensions de retraite, entre autres mesures d’appauvrissement, augmentent la difficulté ou l’impossibilité de l’accès à des soins de santé dignes. 40% des chômeurs ont déjà renoncé à un soin de santé, 25% des actifs (en premier lieu, les travailleurs pauvres). A. Buzyn a affirmé, en octobre 2017, que « 30% des dépenses de santé et des actes médicaux sont non pertinents (inutiles) », sur la base d’une étude commandée par la Fédération hospitalière de France (FHF, émanation des directions d’hôpitaux, soumises aux exigences comptables du gouvernement et du président). Etude bien utile, permettant aux « progressistes » de justifier une politique régressive. Ce que la ministre oublie d’évoquer, c’est la politique de la tarification à l’acte, du recul en budget actualisé des services publics de santé avec en même temps l’obligation de rentabilité, poussant à favoriser les actes « utilement rentables » et à diminuer voire supprimer les autres. Autant d’éléments contribuant aux morts prématurées inutiles, à la réduction de l’espérance de vie, surtout en bonne santé.

> La pollution? Elle serait responsable en France, de 48 000 morts prématurées, selon Santé Publique France. En particulier à cause des particules fines et des polluants rejetés par un certain nombre d’entreprises industrielles. Macron avait moqué les « bouffeurs de diesel et les fumeurs de clopes », au début du mouvement des Gilets jaunes, les accusant de refuser une mesure « écologique ». L’hypocrisie de ce gouvernement dépasse ici aussi celle de ses prédécesseurs : tolérance à l’égard des groupements d’intérêts économiques et financiers, refus d’appliquer une résolue, effective, contrôlée et soumise à sanction politique de responsabilisation de ces pollueurs systémiques (usines,   constructeurs automobiles, transports maritimes, routiers et aériens, banques finançant des activités et entreprises fortement polluantes, etc.), suppression de lignes ferroviaires présentée comme « inutiles », grands et beaux discours mais applications concrètes minimalistes voire aggravantes (COP 21&co, recyclage des bouteilles en plastique, etc.). Le glyphosate, dont l’interdiction est reportée à, à quand en fait?, selon l’argument désormais classique pour tous les pesticides et polluants qu’il faut « trouver des solutions alternatives » et « pousser les études » (les unes et les autres existent déjà). Rappeler aussi l’affirmation mensongère du président sur le caractère non cancérigène du chlordécone. Entre autres.

> Il faudrait encore parler des scandales à répétition de l’industrie pharmaceutique et médicale (Dépakine, Mediator, Levothyrox…), ce qui est logique dans la mesure où les pouvoirs publics sont « sensibles » à ses arguments, ne se donnent pas les moyens scientifiques, techniques et humains de contrôle, sans oublier que les passerelles et allers-retours entre le public et le privé sont, là encore, monnaie courante, si j’ose employer cette expression. Un millier de morts inutiles pour le seul Mediator. Quant aux 100 000 morts provoquées par l’amiante, qui n’en parle encore?

Madame Buzyn, le champ des possibles et des indispensables est vaste, pour éviter les morts prématurées, inutiles, coûteuses à la fois pour les personnes, leurs proches et la collectivité, au-delà éviter les blessures et traumatismes en tous genres. Le problème est que vous participez à un pouvoir représentatif et porteur de ce système capitaliste financiarisé dont la majorité des actes sont non pertinents, toxiques et dangereux. Pas utiles, au sens de contre-productifs. Sauf pour le profit de la minorité constituée par les classes possédantes et exploitantes. Tout est dans tout, décidément. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.