M. Dupont-Moretti re-fait le gamin

« Quand j’étais gamin », énonce M. Dupont-Moretti le 31 juillet. Il indique dans son propos n’être « pas à l’aise » avec le vocable ensauvagement utilisé par M. Darmanin. Et en même temps et surtout il affirme son accord avec le « constat » de « l’insécurité », et donc la nécessité de la réprimer. Une gaminerie discursive, au sens de enfantillage, puérilité ?

Pour apprécier la « logique », voici le propos, plus complet : « Je ne suis pas à l’aise avec ce terme, je ne l’aurais pas choisi. Mais pour autant je ne suis pas M. Darmanin, je ne suis pas ministre de l’intérieur, au-delà du mot, il y a un véritable constat, qui est la perte des repères. Quand j’étais gamin, il y a longtemps, (...) on se levait quand l’instituteur rentrait en classe, on laissait sa place aux dames, on n’insultait pas le policier, le chauffeur de bus ou le juge. Il y a une perte des repères, une perte des valeurs. (L'insécurité est) « malheureusement la compagne (...) des gens les plus modestes. »

Quelques remarques succinctes et non exhaustives sur ce bref passage, si bavard.

> « Au-delà du mot », dit M. DM. En d’autres termes, les mots « on » s’en fout, ils ne comptent pas, ils ne valent pas. C’est grave et inquiétant, surtout pour un avocat et encore plus pour le ministre de la justice, à ce titre porteur de parole, de textes de lois et par conséquent pour qui précisément les vocables ont leur importance. Plus généralement, faut-il rappeler combien les mots sont porteurs de sens, d’état d’esprit, de comportements, d’actes, de légitimation politique de tous ordres, jusqu’aux situations les plus illégitimes, voire criminelles? Ensauvagement a du sens, une histoire, un ancrage idéologique, de droite droite et d’extrême-droite. De même que nulle autorité n’est censée ignorer la loi, nulle n’est censée ignorer le poids et le sens des mots. Au-delà de la contorsion, M. DM « comprend et excuse ». Si M. Darmanin a utilisé et revendiqué ce vocable, cela a du sens, un sens, pour faire court donner un gage supplémentaire à l’idéologie d’extrême-droite et légitimer, dès à présent, toutes mesures d’intensité autoritarisme encore plus fortes qu’actuellement. Et M. DM n’est pas mal à l’aise avec cela, au-delà de la rhétorique.

> Si M. DM prétend être mal à l’aise, la raison est … qu’il n’est pas M. Darmanin, ni ministre de l’intérieur. Donc s’il l’était, il ne serait pas « mal à l’aise » avec le mot? Donc si vous êtes M. Darmanin ou-et ministre de l’intérieur, ou toute autre « haute-aurité » et encore plus le président (de la république), vous pouvez employer certains vocables et appliquer la politique qui s’ensuit? Logique inquiétante, et indécente, ceci n’est pas une redondance. Logique triplement inquiétante : sur la langue, sur son utilisation, sur le politique.

> Le « truc » du « Quand j’étais gamin », conjuguant l’anecdotisation, la personnalisation et censé légitimer l’hi-story-telling? Cela ressemble fort aux vaseux « C’était mieux avant », « De mon temps ». Cela ne sonne-t-il pas un peu rance, vieille F-Rance? Est-ce que la jouer Je me souviens moi gamin, à la Georges Perec, est ici convaincant? N’est pas écrivain qui veut, ni sociologue, l’une des spécialités professionnelles de Perec, mémorablement exprimée dans son opus Je me souviens. La valeur de ce qu’énonce M. DM ne tient qu’à lui, éventuellement à sa mémoire et surtout à une sélection-présentation utilitariste, pour les besoins de la « démonstration » et du but recherché.

> Les « repères et valeurs » choisis par M. DM flirtent avec le ridicule, et surtout avec la vision classique de la morale traditionnellement dispensée par la classe bourgeoise à l’usage des classes populaires et laborieuses… et de leurs gamin.es Juste sur le vocable dames, préféré à femme, par un homme à qui il est prêté des propos fort peu amènes envers la gente féminine et les luttes y afférentes. Cela a un côté paternaliste et quelque peu machiste dans le contexte. Laisser la place aux dames? Quelle place? Dans quelles situations? On suppose, dans les transports aux communs. Et dans la société, dans les directions d’entreprises, les partis politiques, les … Et dans la justice? Hier, déjà : confer le procès de Bobigny, dont les tenants et aboutissants ont été rappelés, alors que Gisèle Halimi vient de décéder. C’est à peine un peu mieux aujourd’hui, pour n’évoquer que cela, que M. DM ne peut ignorer, sauf à être resté quelque peu « gamin ». Non vraiment, est-ce sérieux?

> Les exemples choisis marqueraient le constat, le « véritable », au sens de indiscutable, constat d’un ensauvagement de la société? Il y va un peu fort, M. DM. Il prend les citoyen.ens pour des gamin.es. Car enfin, si une société « en voie de sauvagerie » est celle qu’il décrit par le manque des repères sus-mentionnés, ce serait quoi, une société « ensauvagée »? Avec ce retour au « gamin-âge » que M. DM entend revisiter et surtout interpréter selon l’image qu’il a gardée ou qu’il se fait ou a reconstruite, il ne s’agit pas d’une régression, mais d’une diversion. Car c’est de cela qu’il s’agit : le ici et le maintenant.

Ce que cherche à légitimer et à camoufler le pouvoir, c’est son ensauvagement croissant et celui de la société du capitalisme financiarisé en voie de militarisation (à travers par exemple  l’utilisation par les forces de police de certaines armes, groupes, dispositifs et pratiques). Le constat, là, est avéré, documenté, dénoncé par des instances non seulement nationales comme Amnesty France, la Ligue des Droits de l’Homme ou encore le Défenseur des Droits, mais internationales, au niveau de la Commission européenne et de l’ONU. C’est cela qui est réel et dangereux. Ensauvagement par tous les moyens et sur tous les terrains : discursif, idéologique, médiatique, politique, législatif,  social, juridique, écologique, sécuritaire, économique, fiscal, territorial, éducationnel, etc. Pas une dictature, soit, mais un régime autoritaire, qui pratique le brutalisme, qui brutalise la société et la majorité de la population, de façon symbolique et réelle, avec parfois mais de moins en moins des variantes et des intensités différentes selon les cas, les lieux, les groupes sociaux, les personnes. La « politique sécuritaire » en est un élément, évidemment important. M. DM se garde bien d’évoquer cela. Parce qu’il est « mal à l’aise », ou pas ministre de l’intérieur, ou pas président? 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.