Benella-Élysées : selon M. Castaner, c’est cornecul!

Cornecul, a décrété M. Castaner! Poussé au cul depuis plusieurs mois par quelques médias non complaisants, le pouvoir utilise tous les moyens. Tentatives de dissimulation de preuves et d’actes délictueux, influencisme sur et utilisation de la justice, pratiques policières d’une violence inouïe, lois liberticides, armes dont certaines interdites. Et des mots, des expressions.

Mais où vont-il donc chercher les mots? Les mots pour dédouaner, minimiser, écarter, rhabiller des affaires d’État, des actes délictueux, délinquants et criminels (au sens de hors-la-loi), des pratiques anti-démocratiques voire anti-constitutionnelles, à défaut d’être tout simplement indécentes, indignes, méprisables. On se souvient par exemple du abracadabrantesque doublé d’un Pschittt hautain de Jacques Chirac en 2000 à propos de passe-droits et de financements « douteux » du RPR. Ou de « croissance négative, molle ou différée » de Sarkozy Woerth&co pour ne pas prononcer le mot récession. Ou des recompostion-modernisation-ajustement-simplification-redéploiement&co des directions d’entreprise, dont celle de la start-up nation, pour camoufler les licenciements et les suppressions de services, dans le privé comme dans le public. Ou des vocables : bêtise, bavure, troussage de domestique, galanterie à la française, erreur de jeunesse, dysfonctionnement, distraction, humour mal compris, etc. pour désigner en euphémismes des fraudes, agressions sexuelles et viols, des pratiques violentes récurrentes des forces de l’ordre  dans les quartiers populaires, des vidages musclés d’occupations de lieux de travail, etc.

Quand le langage du pouvoir ment, c’est qu’il y a volonté de blanchi-ment de ses pratiques et visées.

Cornecul entre donc dans le Novlanguess© des records. L’on parlera un jour de castanérisation. Car de quoi il est question, et que le ministre de l’intérieur tente de camoufler? Pas seulement d’un enregistrement, un de plus, mais d’une affaire à rebondissements et multi-facettes qui coche les principales cases anti-démocratiques et antyi-républicaines, au sein même de l’appareil d’État et à la présidence. (Pour les faits plus précis, je renvoie aux articles de Mediapart.)

M. Castaner affirme : "Ce n'est pas une affaire d'Etat, c'est l'affaire d'un bonhomme qui manifestement a fait n'importe quoi et continue à faire n'importe quoi ». Sublime, forcément sublime.

> D’une certaine façon, le ministre de l’intérieur entend préempter l’interprétation, les enquêtes et les futures décisions de la justice. Et puis, la justice, déjà si encombrée, a-t-elle vraiment le temps de s’occuper de n’importe quoi (qui a provoqué une perquisition illégitime chez Mediapart). 

> M. Benalla Bonhomme a été recruté directement par le président, se comportant comme une espèce de super DRH ou de N°1 de la start-up macronienne, et il l’a installé au coeur de l’appareil d’État, y compris en passant au-dessus des services officiels de sécurité (un même fait du prince que la nomination récente du procureur de la république, par exemple, quelle coïncidence). Benalla, 26 ans, quelques diplômes et stages, viré aussitôt par le ministre A. Montebourg quand, en voiture officielle, il tente de prendre la fuite après avoir provoqué un accident. Que penser de la compétence de ce DRH présidentiel, à moins qu’il ne s’agisse d’un recrutement dont les raisons sont autres. Ce qui expliquerait la mansuétude persistante, opérationnelle, financière, juridique, etc. dont  M. Benalla Bonhomme a « manifestement » bénéficié, y compris aujourd’hui si l’on en croit les enregistrements en question

> M. Benalla n’est pas un « bonhomme », mais un ex-conseiller spécial sécurité du président. S’il a fait n’importe quoi, la question posée à M. Castaner est : depuis quand? Cela commence avant même son installation à l’Élysée, quand par exemple il tente de se fournir en armes létales, avec son collègue M. Crase, alors qu’il est partie prenante de la sécurité du candidat Macron; quand il pointe un pistolet sur la tempe d’une serveuse lors d’un dîner post-meeting électoral. Est-ce ce « dynamisme », cette « libération des énergies » qui a convaincu M. Macron? Au-delà, de deux choses l’une. Soit les services de sécurité et administratifs de l’Élysée sont incompétents pour repérer un « bonhomme faisant n’importe quoi », c’est grave. Soit il y a au moins complaisance, c’est encore plus grave. Car le bonhomme a fait n’importe quoi dès son installation à l’Élysée.

> M. Benalla n’est pas James Bond? Comparer M. Banal, pardon : Benalla Bonhomme à James Bond vise à faire rire. Evidemment, il n’est ni James Bond ni Darth Vador! Mais ses comportements, ses paroles, ses comportements, son mépris des institutions comme le Sénat et l’Assemblée nationale relèvent de la barbouze-rit, qui elle-même relève du pouvoir d’État. Contrairement à ce que veut laisser entendre Bonhomme Castaner, Benalla Bonhomme n’est pas un « clampin », un n’importe qui, un « Jojo bonhomme ». Plutôt un des membres de cette « République des coquins et des copains » dénoncée, toutes choses étant égales par ailleurs, par un proche conseiller de Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre de l’économie et des finances dans sa démarche présidentielle contre Georges Pompidou. Il subira une identique opprobre, pour des histoires de diamants, de pétrole&co, de dénationalisations en forme de conflits d’intérêts. Ensuite, rappeler que l’agent spécial 007 bénéficiait d’avantages exorbitants, tels que passeports diplomatiques, armes jusqu’aux plus sophistiquées, et surtout le « permis de tuer », pour le bien de la Couronne, contre ses ennemis bien entendu, à l’époque les Soviétiques (tiens tiens!), et que ses frasques diverses lui étaient bien volontiers pardonnées, « pour la bonne cause ». En cela, M. Benalla Bonhomme n’est pas loin de James Bond. Il dispose de documents lui permettant de prendre, apparemment, autorité sur des forces de police réglementaires, y compris alors qu’il est censé être un « simple observateur » (manif du premier mai, réception des Bleus après la Coupe du monde de football). Il dispose d’un brassard, d’un casque, d’une cagoule, pour aller casser « des bonhommes et des bonnes femmes » dans la rue. Il peut faire le coup de poing contre des opposant.es à son président, même dans une situation pacifique, et les remettre aux forces de l’ordre, qui acceptent. Il dispose d’armes dont toutes ne sont pas connues, puisqu’il a réussi, sous l’oeil complaisant de la police et du parquet, à faire disparaître une chambre forte de son appartement, sous prétexte qu’il ne retrouve plus la clé et qu’il ne sait pas qui l’a fait disparaître, ni où, entre-temps (48 heures). N’importe quoi, vraiment. Corneculculcul!  Mais que fait la police, la DGSI? Cela fait penser à cette répartie de E. Macron à N. Hulot, lors de sa dernière réunion au coeur de l’Élysée, avant démission, demandant pourquoi un représentant archi-connu d’un lobby était présent : « Je ne sais comment ce Monsieur est entré. » Tel maître tel élève, ou l’inverse? Benalla Bonhomme dispose de passeports diplomatiques qu’il tarde (euphémisme) à rendre et continue d’utiliser car le Quai d’Orsay et le ministère de l’intérieur ne savent pas où ils sont et comment les « déconnecter » tout en sachant qu’il les utilise pour « faire des affaires » et rencontrer des personnalités étrangères de premier plan : corneculcul! Il fait des affaires avec des oligarques d’une puissance étrangère, dont une nommément visée par le président. C’est vraiment n’importe quoi, en effet. Du grand n’importe quoi de M. Castaner et de ses acolytes : cela s’appelle du foutage de gueule.

> Quant au « manifestement », quelle trouvaille! Le mot a deux sens principaux : visiblement, au vu de tous ou d’un grand nombre; ostensiblement, publiquement, sans se cacher au contraire. Et indéniablement, indubitablement, sans aucun doute. Alors, depuis quand le ministère de l’intérieur, celui de la justice, l’Elysée se sont rendus compte de ce « manifestement » et pourquoi ont-ils manifestement tant tardé à réagir … sous la pression de révélations qu’ils n’ont eu de cesse, manifestement, de vouloir empêcher, invalider, contester, bonhommiser. Alors même que le président lui-même affirmait que le seul responsable c’était lui et proposant (à qui?) de venir le chercher, et demandant pour son protégé de l’indulgence, synonymes :  bienveillance, bonté, clémence, compréhension, mansuétude, miséricorde, tolérance. C’est à se demander si une telle communication ne relève pas d’une espèce de trouble à l’ordre public.

M. Benalla Bonhomme continue donc à faire « n’importe quoi ».  Et l’appareil d’État, judiciaire et policier, ne parvient pas à l’en empêcher, voyez-vous ça. Mais que signifie n’importe quoi? Le vocable désigne du pas grand-chose, du pas sérieux, du pas crédible, du futile. Son emploi complémentaire à cornecul vise à minimiser l’affaire, les affaires, à les « pchittiser ». Or certains n’importe quoi ne sont pas rien, comme indiqué plus haut. En revanche, M. Castaner dit, là encore, n’importe quoi, qui ne correspond pas à la réalité et à la gravité des faits. Il tente le déni, comme il l’a tenté sur la violence des pratiques policières, le nombre et la gravité des blessures aux manifestants, dont une quinzaine de journalistes. Se souvenir de son: « Aucun policier n'a attaqué des Gilets jaunes ... Naturellement, je n'ai jamais vu un policier ou un gendarme attaquer un manifestant », du 15 janvier! Il doit son poste à la démission de M. Collomb, qui, après des oublis et des ignorances corneculesques, a préféré ne pas être conduit à raconter n’importe quoi.

M. Castaner conclut qu’il ne peut s’agir d'un « service étranger ». De quoi il parle, là? Des contrats négociés au coeur de l’Elysée par M. Benalla et Crase? Non, de l’enregistrement qui a provoqué la tentative de perquisition chez Mediapart. Il ne sait pas qui a fait l’enregistrement, où il s’est fait, combien il y  a à ce jour de blessé.es et de quelles natures, où se trouve la chambre forte exfiltrée par M. Benalla et comparses, pour quelles raisons un oligarque russe proche de M. Poutine et soupçonné de liens avec la mafia par plusieurs magistrats européens a choisi M. Benalla parmi des centaines d’entreprises françaises de sécurité ni sur quoi a porté précisément ce contrat, etc. Il ne sait donc pas grand-chose, du moins il le prétend. Mais M. Castaner sait ceci : « ce n’est pas un service étranger ». Bravo l’artiste.

Les éditorialistes de cour embraient, tel Franz-Olivier Giesbert aux Nouvelles de France face à Edwy Plenel le 3 février. Selon lui, il faut excuser M. Benalla, ne pas prendre « pour argent comptant » (sic) tout ce qu’il dit et fait. « C’est un tartarin, avec un certain sens de l’humour (…), il aime bien boire, c’est un vantard, un rigolo, il invente », et si E. Macron l’aime bien, c’est qu’il « l’amuse ». Bref, c’est un bon bougre, il mérite l’indulgence, comme a demandé à la justice et à l’opinion publique le président, pourtant garant de l’indépendance de la justice, tout en réclamant en même temps la plus grande sévérité contre ses opposants manifestants.

Et pendant ce temps, la loi d’exception sécuritaire liberticide est devenue loi ordinaire, la loi anti-manifestants et manifestations présentée frauduleusement comme loi anti-casseurs est votée, la loi secrets affaires a été votée (on attend que M. Benalla s’en serve pour protéger ses affaires!), les grenades mortelles continuent d’être utilisées parce que, même si elles ont été interdites après la mort de Remi Fraisse à Sivens il faut « épuiser les stocks » (quel argument, non d’un petit bonhomme, nom de dieu!), la composition des gaz lacrymogènes utilisés est secret défense (ce qui est préjudiciable pour les blessé.es), etc. La dé-démocratisation poursuit son bonhomme de chemin. Ce n’est pas cornecul que M. Castaner avait en tête. Mais le cornegidouille employé à répétition par le Père Ubu, ce dictateur mis en scène par Alfred Jarry et sa bande en 1896, à l’aube de la Belle Époque, période d’affairisme, de corruption, de concussion, de népotisme,  de ploutocratie, de captation des richesses produites et des biens public. Période qui s’achève dans la première guerre mondiale, cette guerre déclarée par des gens qui se connaissent très bien mais faite par des gens qui ne se connaissent pas (Paul Valéry).

En avant cornegidouille ! Tuiez, saignez, écorchez, massacrez, corne d’Ubu ! Ah ! ça diminue ! — (Alfred Jarry, Ubu roi, 1896

 

 

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