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Billet de blog 13 oct. 2021

Qui doit payer : le travail ou le capital?

« Le travail doit payer » s’exclama B. Le Maire à la fin d’août 2021. Aux journées du Medef. Il doit, il doit… Cela rappelle le splendide sketch de Francis Blanche et Pierre Dac intitulé Le Fakir1 : « Il peut le faire, il peut le faire, bravo! » - mais il ne le fait pas. Illusionniste, poudreur aux yeux, bonimenteur, Hercule de foire, rien de nouveau.

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Quand un représentant du capitalisme financier néolibéral et ministre de E. Macron lance « Le travail doit payer », cela sonne comme une blague, de mauvais goût, une rodomontade, une entourloupe, voire une provocation. Un de ces éléments de langage en même temps hypocrite et méprisant. Cela fait penser au, par exemple, « Les paradis fiscaux c’est fini » de N. Sarkozy en 2008. Ou à « La finance est mon ennemi » de F. Hollande. Ou au « Macron est le président des pauvres », qui fait entendre la réalité : Macron président contre les pauvres, qui entretient (au sens de maintenir, et non pas d’aider) dans la pauvreté, qui produit de plus en plus de pauvres. 

B. Le Maire recycle le « Travailler plus pour gagner plus » de N. Sarkozy, dont on sait la vérité, expérimentée et documentée. Pour faire court et non exhaustif : plus d’emplois précaires, de stages peu ou pas payés, de CDD longue durée, de « performance individuelle et collective »; moins de services publics, d’allocations sociales, d’allocation chômage. La présidence Hollande poursuivit dans la même voie. La loi (contre le) travail El Khomry-Valls-Macron en fut l’emblème. Et ni « la courbe de l’emploi » ni « la courbe du pouvoir d’achat » (préférer les expressions : revenus disponibles ou pouvoir de vivre) ne furent inversées, dans le bon sens!, au contraire. 

« Lela travailleure doit payer, énonce en vérité B. Le Maire. Le sous-texte est clair et le patronat Medef ne s’y est pas trompé, d’autant que Le Maire n’a, évidemment, pas évoqué une obligation2. Prioriser, privilégier la «compétitivité-rétablissement des marges-attractivité-croissance», c’est ipso facto secondariser, défavoriser les rémunérations, les conditions de travail, l’humain, sans parler des écosystèmes. Représenter la classe dirigeante, possédante, dominante, disons : le capital, c’est s’opposer aux classes populaires, laborieuses, au monde du travail. D’autant que la question n’est pas seulement le travail au sens de l’emploi, comme veut le faire croire B. Le Maire, mais de toute la vie des personnes qui travaillent. 

Les faits ne cessent de prouver cette guerre de classes menée par le capital et ses fondés de pouvoir, et les faits sont têtus, quelles que soient les habituelles contorsions langagières et statistiques. A ceux rappelés ci-dessus, ajoutons ces quelques-uns aggravés par la présidence Macron. Durcissement des conditions d’accès à Pôle emploi et baisse, parfois jusque près de 50% des allocations chômage. Poursuite des suppressions de lits, des services et lieux de santé publics, de la baisse des services rendus par l’assurance maladie - ce qui constitue une atteinte en même temps (!) à la santé et aux finances d’un grand nombre de personnes. Volonté de réduire les allocations de retraite, qui sont un salaire différé, « incitant » à faire appel là aussi au privé, au capital - quand on en a les moyens et selon ses moyens financiers.

« Le patronat paiera le moins possible le travail», disent et pratiquent B. Le Maire, E. Macron, le gouvernement, la majorité présidentielle, soutenus par la majorité des éditocrates et « experts » orthodoxes. Cela est logique, avec l’obsession dogmatique de toujours abaisser le « coût du travail », euphémisme pour désigner la rémunération payée par le donneur d’ordre ou l’employeur. La réalité est réelle, si l’on ose dire. Ainsi, en 20 ans la répartition entre le capital et le travail des richesses produites a augmenté de quelque 10% en faveur du capital (grands actionnaires et fortunes), et baissé de 10% pour le monde du travail, en vertu de la théorie concrète des vases communicants. Le patronat français est le premier distributeur de dividendes d’Europe avec 40-50 milliards € par an, quelle que soit la conjoncture économico-financière, ce qui en dit long sur les pratiques sociales (peu d’investissements en matière de rémunérations salariales, d’équipements, de recherche et développement) et fiscales. L’utilisation de primes ne cesse d’augmenter, ce qui permet de « justifier » un salaire minimal, de faire pression sur lela travailleure, en outre les primes ne donnent pas droit à des points retraite. Il en est de même dans le public, l’Etat se comportant de plus en plus comme un employeur, un patron du privé, dans le langage comme dans les pratiques. 

« L’employeur Etat paiera le moins possible le travail », affirme et pratique le pouvoir d’hier et encore plus d’aujourd’hui. Il refuse de « donner un coup de pouce » (quelle expression!) au SMIC, en plus de l’augmentation annuelle liée à l’inflation3. Les arguments sont … impayables. Ce serait pour éviter la trappe-au-bas-salaires (syllogisme néo-libéral : pour augmenter les bas salaires, ne les augmentez pas; pour améliorer les services publics supprimez-en, etc.). Et tenez-vous bien, ce serait aussi pour éviter de « pousser » les entreprises à augmenter l’ensemble des salaires, car cela irait contre la compéitivité-attractivité-etc. et l’emploi, car alors les entreprises refuseraient l’augmentation salariale donc l’embauche.  Donc, le gouvernement n’augmente pas le Smic4. Mais il invite « les entreprises » à augmenter les salaires, comme il les invite à respecter le « code de bonne conduite » en matière de, par exemple, égalité salariale entre femmes et hommes, non-discrimination à l’embauche, respect de la dignité des personnes, etc. Schizophrénie? Non, tartufferie. 

Le gouvernement donne le (mauvais ) exemple dans la Fonction publique. Le gel du point d’indice, en place depuis 2010, a provoqué une baisse du « pouvoir d’achat » de 8% à 10% ces seules 5 dernières années - sauf pour les dits hauts fonctionnaires et les « conseillers » ou « experts » venant du privé. Les conditions de travail se sont largement rapprochées de celles du privé, en vertu du New Public Management (sic!). Individualisation, pressions, restructuration des services, non-recrutement de nouveaux personnels et non-remplacements, etc. conduisent à la dévalorisation psychique, physique et financière. Et comme dans le privé, les travailleurs et travailleures en ont assez de « payer de leur personne », surtout quand insultes, mépris, aumônes, mensonges et tromperies sont maniés avec indécence et constance. Démissions dans l’éducation nationale et les services de santé, « difficultés de recrutement » dans la restauration, etc. sont un symptôme d’autant plus fort dans cette période de chômage et d’affaiblissement du modèle social.

Pour que le travail paie, il faut que le capital paie. Qu’il cesse de se servir généreusement dans les dépenses publiques et affaiblisse les recettes publiques : niches fiscales, baisse et exonérations de fiscalité en tous genres, subventions et aides à tout propos et … quoi qu’il en coûte5. Autant de dépenses fiscales coûteuses, inutiles ou peu efficaces, selon les mots de Philippe Séguin, qui fut Président de la Cour des Comptes, parlant des niches fiscales6. Sans parler de la fraude systémique, dont la réalité est de mieux en mieux documentée mais niée ou minimisée par les pouvoirs successifs. Fraude avérée par une présence française significative dans les paradis fiscaux, sous formes de filiales, de sites fictifs ou de comptes. Autant de recettes fiscales non rentrées, par choix, incurie ou impéritie7. Se chiffrant à 2-3 centaines de milliards € annuels, elles seraient bien utiles pour augmenter les rémunérations, en particulier les faibles, et améliorer les services publics. Mais pour cela il faut une bifurcation, une disruption, une Révolution - titre après tout pas hypocrite de Macron pour son seul livre, son « projet présidentiel », si l’on pense que cela a pris la forme d’une contre-révolution annoncée. 

1- Le Fakir, voir sur ina.fr

2- Sans aucune obligation ni contrepartie, ni contrôle ni sanction éventuelle. Il en est de même pour les centaines de milliards annuels d’aides, subventions, défiscalisations, exonérations accordées aux entreprises, en premier lieu les grandes et transnationales. En revanche quand il est question d’allocations chômage, d’allocations sociales, de primes, etc. les obligations, contreparties, contrôles et punitions sont de rigueur, c’est le mot. Dans cet esprit, se souvenir de l’hypocrite « étonnement et demande » de E. Macron après la diminution de 5€ de l’APL (Allocation Logement) : « Je ne comprends pas que personne ne demande aux bailleurs de baisser leur loyer de 5 €. Il faut qu’ils le fassent! C’est cela la solidarité, l’effort collectif. »

3- L’ «astuce» est de saluer une augmentation du Smic, mais pour ne parler que de celle conventionnelle, fondée sur l’indice de l’inflation, dont la vérité est en grande partie séparée de la vraie vie des gens. De plus cela n’empêche pas de refuser cette augmentation en prétextant le faible niveau d’inflation ou sa prévisible « non durabilité » - prétexte utilisé pour le livret A, ce qui spolie en milliards € les petits épargnants (les grands ayant d’autres outils à leur disposition). Les Echos, Capital, viennent de titrer en gros : Le Maire envisage (sic!) une hausse du Smic au 1er octobre. Et en petit : Mais refuse tout coup de pouce.  

4- L’argument récurrent des économistes orthodoxes et des pouvoirs depuis 1983, selon lequel la hausse du salaire minimum est forcément préjudiciable à l’emploi, n’a jamais été démontré. (En revanche, la non-augmentation significative est préjudiciable à la vie des gens!). Ce dogme est régulièrement balayé par les économistes hétérodoxes. Et le « prix Nobel de sciences économiques » 2021 vient d’honorer les travaux d’économistes dont l’un a montré que l’idée selon laquelle la hausse du salaire minimum est néfaste à l’emploi est fausse. On attend les réactions du pouvoir, du Medef et de leurs supporteurs idéologiques. 

5- L’argent magique du Quoi qu’il en coûte a été réparti pour 90% aux entreprises, pour 10% aux ménages. Il sera récupéré, principalement sous forme d’impôts. Or l’impôt sur le revenu n’a plus de progressif que le nom, les riches payant proportionnellement moins que les pas riches, du fait des multiples formes de défiscalisation. Par ailleurs il occupe 25% de l’ensemble des prélèvements, la TVA 50%. Or la TVA est proportionnelle, donc plus les personnes ont des ressources faibles plus elles en paient au regard de leurs ressources, et inversement. Le satiriste Alphonse Allais a résumé l’affaire : Certes les riches sont riches, mais les pauvres sont tellement plus nombreux. 

6- Il parlait de 50% des 140 milliards de niches fiscales - il aurait pu dire : pognon de dingue à destination des fortunés et grands actionnaires. Les choses n’ont pas changé depuis, au contraire, le capitalisme ayant de plus en plus besoin des aides fiscales et financières des Etats.

7- La seule évasion fiscale représente 80-100 milliards € par an. L’Etat ne se donne pas les moyens humaines, techniques, juridiques de lutter réellement et de façon… compétitive contre la fraude fiscale. Parquet national financier en déshérence, nombre de fonctionnaires des services spécialisés en diminution depuis 10 ans, traitement discrétionnaire des grands fraudeurs particuliers ont entreprises par la CIF (non pas le produit de nettoyage, mais Commission des Infractions Fiscales!) ou verrou de Bercy. 

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