Pas le droit de se plaindre, version classes populaires.

« La seule chose que vous n’avez pas le droit de faire, c’est se plaindre », rétorque E. Macron à une retraitée, le 4 octobre 2018. Business as usual, pour parler le start-up globish, le président met en même temps du mensonge, du mépris et de l’hypocrisie dans ses paroles. Et dans ses actes.

En une seule phrase, E. Macron dévoile beaucoup de sa rhétorique et, plus généralement de celle du discours dominant. Celui qu’il porte, que ses divers souteneurs (traduction de l’anglaisstart-up nation  supporter)  politiques et médiatiques véhiculent. Jour après jour, sans paresse ni laxisme, avec détermination. Et de même que la forme exprime le fond (Victor Hugo), le discours révèle la pratique, dont la posture est un élément. Cela dépasse la vision essentialiste inscrite dans le « logiciel » des élites auto-proclamées, selon laquelle par nature, par manque de volonté et par malice, les classes populaires seraient des pleureuses professionnelles. Qu’il convient donc de recadrer et d’encadrer. 

1- Macron stigmatise et disqualifie ses interlocuteur.es en les présentant comme des personnes qui ne pensent qu’à se plaindre, se complaisent dans la posture victimaire, alors même qu’elles « profitent » de leur retraite. Il leur donne le « mauvais rôle », les antagonisant avec les actifs et les futur.es retraité.es qui selon lui seront moins bien servi.es - et dont il se préoccupe, lui. Or le service, public, risque effectivement d’être moindre, mais pas en vertu d’un prétendu déficit structurel du système. Le rapport de juin du Conseil d’orientation des retraites indique ainsi que dans tous les cas de figure  de démographie et de croissance, les caisses sont à l’équilibre jusque… 2070. Non, Macron pense au marché juteux, pour le privé, des formules de capitalisation individuelle, inscrite dans la logique du 1 € cotisé = 1 € de retraite. C’est cela qu’il faut comprendre, quand il se présente une minute plus tard comme « responsable, raisonnable, libérateur des bonnes énergies ». De ce fait, cette contre-réforme va augmenter, mécaniquement, les inégalités et la baisse des pensions, sans compter que tout gouvernement pourra se servir de la trésorerie, les  cotisations étant remplacées par la csg, comme une variable d’ajustement budgétaire. A cela s’ajoute l’allègement tant réclamé des « charges », euphémisme de cotisations sociales, des entreprises, avec les effets d’aubaine pour la distribution des dividendes.

A propos, qui se plaint, en grand Tartuffe, que « les caisses sont vides », qu’il n’y a « pas d’argent magique », que le « pognon de dingue ne sert à rien » … sauf quand il s’agit d’en faire cadeau à la classe dirigeante et possédante?

2- Il fait la leçon, et il en donne une. Cela s’appelle, dans le jargon : faire de la pédagogie, combler un déficit de pédagogie.  Traduction : répéter à qui mieux mieux les mantras de l’intégrisme économico-social ultra-libéral. « Je ne peux pas donner (cela dépend à qui…), Il faut produire avant de distribuer (idem) ». Le président fait la leçon, et il corrige. Ce vocable présente deux sens : améliorer, rectifier, et donner un châtiment, punir, frapper, ce qui se dit du reste ainsi : donner une leçon. E. Macron entend donc rectifier les propos de ses opposant.es, ce qu’il ne fait pas vraiment dans le concret (voir plus loin), c’est une correction symbolique fondée sur un argument dit d’autorité, ex-cathedra. Précisément, en « corrigeant » les dispositifs actuels des retraites il frappe, au sens propre, les retraité.es actuel.les et à venir. Précisons : de manière plus forte proportionnellement pour les retraites moyennes et modestes, car plus les revenus disponibles sont faibles, plus un même pourcentage de réduction (désindexation par rapport à l’inflation) et d’augmentation (Csg) impacte le budget (Csg payée dès 1080 € de retraite pour une personne et 2000 € pour deux, et non 1 080 par foyer comme le gouvernement a cherché à le faire entendre. De fait, 8,2 millions de retraité.es sont concernés). C’est cela que ces retraité.es affirment : vous faites une contre-réforme. Elles ont donc bien des raisons de « se plaindre » au sens de contredire, protester, interpeller, et à l’occasion manifester. Ce que le Number 1 ne supporte pas, il ne supporte pas d’être repris, pris en flagrant délit de mensonge, lui le premier de la classe, de sa classe.

3- E. Macron dénie le « droit » de (se plaindre). De quel droit? Si encore il avait dit : « Vous n’avez pas de raison de ». Volontairement ou inconsciemment, il confond les deux, et c’est éclairant. Les pratiques autoritaristes sans cesse renforcées, en particulier depuis une dizaine d’années, expriment ce « vous n’avez pas le droit de ». La bourgeoisie actuelle, oligopolistique, ploutocratique et kleptocratique le met en oeuvre façon constante, systémique, diversifiée. Pas seulement de façon discursive.

Il y a les pratiques policières répressives, contre les mouvements sociaux, contre les grands projets inutiles et coûteux (aéroport, barrage), contre les manifestations, voire tout simplement (quelle horreur d’écrire cela) lors de « contrôles de routine », avec blessés et morts. Il y a la loi « d’urgence d’exception » transformée en loi ordinaire, conçue pour être également voire principalement utilisée contre les personnes et mouvements « plaintifs », et déjà utilisée dans ce sens, par exemple lors de la COP21. Il y a la contre-réforme du Code du travail, visant là encore à faire peur, à empêcher et à neutraliser, à soumettre. Il y a la tentative d’imposer le délit de solidarité, censuré en partie par le Conseil constitutionnel. Il y a la loi secret des affaires (disons plutôt : de l’affairisme), visant à réprimer les lanceurs d’alerte de toutes catégories au nom de la « liberté d’entreprendre », redéfinie par le Conseil constitutionnel comme étant elle aussi prioritaire et complétant opportunément le secret des affaires ainsi que le le Code du travail « rénové » donnant la priorité au « bon fonctionnement de l’entreprise » (tous mots et réalités autorisant toutes les variantes de « Vous n’avez pas le droit de, sinon vous allez en subir les conséquences ». Ce « Vous n’avez pas le droit », pour un pouvoir autoritaire, relève en même temps du symbolique et du concret. Mais en face… on a raison et le droit, pour ne pas dire le devoir de s’indigner et de se révolter, de battre le rappel, rappel à l’ordre démocratique et républicain !

4- Mépris, arrogance et déni de la réalité. Vous ne savez pas, vous n’avez rien compris, vous dites n’importe quoi. Le président « prend de haut » ses interpellant.es. Se souvenir de l’expression d’un certain Jean-Pierre Raffarin sur la France d’en haut, recyclée aujourd’hui en France des premiers de cordée. Comme il prend de haut les ouvrières licenciées de l’usine Gad (qualifiées d’« illettrées »), des chômeurs (« vous feriez mieux de chercher du boulot au lieu de foutre le bordel »), un chômeur expliquant ses difficultés de trouver un emploi (« je vous en trouve, moi (sic!), traversez la rue, prenez n’importe quel job… »), etc., etc. Sans oublier le sidérant mais éclairant « Qu’ils viennent me chercher », dans le cadre de l’affaire BenallElysée. Et bien entendu,  le dédain envers les propositions des syndicats de salarié.es, les amendements des parlementaires de l’opposition voire de son parti, etc.

A la maltraitance symbolique s’ajoute, en même temps et en toute logique, la maltraitance sociale généralisée des classes populaires. Ce qui a des effets concrets, physiques et psychiques, sur les corps individuels et collectifs. Cela va de la dépression au burn-out et au suicide, de l’augmentation continue du nombre de pauvres (près de 9 millions, y compris des personnes en emploi, dont plus de 3 millions d’enfants et adolescents), la dégradation de la santé, la montée continue du précariat, etc. Le corps social, démocratique et républicain est salement amoché. Et il se plaint, il proteste, il lutte contre les causes - quand la classe dominante cherche à se dédouaner, à proposer des boucs émissaires…).

Qui est chargé de la contre-réforme des retraites? Jean-Paul Delavoye. En mars 2011, chiraquien et alors président du Conseil économique, social et environnemental, il estime à 12 et 15 millions les personnes ayant des fins de mois extrêmement difficiles, pauvres et précaires.  Il est aujourd’hui un bon exécutant, un exécuteur participant à une présidence qui : retire 60 euros par an aux 6,5 millions de bénéficiaires de l’Aide personnalisée au logement (une somme dérisoire, a osé affirmer de façon minable une députée macroniste); supprime, déjà, 120 000 emplois aidés; refuse de généraliser le RSA; augmente la Csg; refuse la revalorisation des pensions de retraite les plus modestes pour cause de « complexité du système » (sic!); etc. Cela en dit beaucoup, à la fois sur  certains parcours individuels et sur la réalité de la macronie.

5- Le flou et le filou se conjuguent avec l’hypocrisie et le mensonge. La novlangue utilise des mots dénaturés, tordus, vidés de leur sens, ainsi que des « logiques » relevant en même temps du fantasme (décrochage d’avec la réalité) et de la foi « idéo-logique ». La liberté c’est l’esclavage, clamait le Big Brother du roman 1984 de George Orwell. Le Number 1 Macron est à l’aise dans le rôle. Ainsi, selon son évangile et celui du capitalisme financiarisé : Licencier c’est embaucher, Enrichir les riches c’est aider les pauvres, Supprimer des services publics c’est améliorer le service au public, Défiscaliser c’est augmenter les recettes fiscales, etc.

Et les retraites, donc? « Nous avons revalorisé les pensions de retraite, alors de quel droit se plaindre? », finassent E. Macron, G. Darmanin, E. Philippe, B. Grivaux, B. Le Maire, les yeux dans les yeux. Rappelons donc les données du calcul, calcul au sens arithmétique et au sens manipulation. Une augmentation de 0,3% alors que l’inflation tourne autour de 1,8 à 2,3%, cela s’appelle une diminution, et pas une petite, en outre pas « compensée » par la diminution de la taxe d’habitation (pas pour tout le monde), plutôt renforcée par la hausse de la Csg. Selon l’OFCE Observatoire français des conjonctures économiques, 8 sur 10 foyers de retraités vont perdre 700 €/an en moyenne d’ici 2020. Pour commencer. Oseront-ils parler de « revalorisation négative », comme le pouvoir sarkozyst disait  croissance négative, ou molle, ou en différé pour éviter le vocable récession Par ailleurs, la désindexation des retraites va être permanente, le pouvoir aura donc toute liberté de fixer de façon autoritaire le taux dit de revalorisation. (Citons ce même mécanisme pour le livret A, désindexé également, « rapportant » généreusement 0,75%… et plusieurs milliards annuels aux banques ayant été autorisées à le proposer). A cela s’ajoute le flou sur la suppression du dispositif de réversion, particulièrement pénalisante en particulier pour les femmes.

Donc, selon la novlangue macroniste, augmenter, c’est diminuer. Du moins quand il s’agit des classes populaires, car pour les classes possédantes, augmenter c’est augmenter, et diminuer c’est encore augmenter leur patrimoine! Car il existe une loi, sous le régime capitaliste : la pauvreté, la précarité, les inégalités des droits et des conditions d’existence, toute cela et encore plus est contradictoire avec les mesures fiscales, économiques et sociales menées au profit de l’intérêt privé d’une minorité. Qui, elle, ne cesse de se plaindre et a l’oreille du pouvoir (voir article suivant).

E. Macron a l’art de « simplifier » le complexe et de « moderniser » la réalité, de façon décomplexée. Cela s’appelle : « vérité alternative » et volonté de soumission du réel à l’intégrisme idéologique. Il n’empêche. Les raisons de « se plaindre » ont encore augmenté depuis le début de sa présidence. C’est ce qu’indiquent, notamment, l’Observatoire des inégalités (hhttps://www.inegalites.fr/), et l’Insee dans leurs plus récentes documentations, ainsi que tous les acteurs de terrain de la société civile : Associations, ONG, etc. Il s’en fout. N’est-il pas en effet le premier de la classe, de la classe des dominants et des possédants?

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