Pas le droit de se plaindre, version classes possédantes

Et donc, « La seule chose que vous n’avez pas le droit de faire, c’est se plaindre », rétorqua E. Macron à une retraitée, le 4 octobre 2018. Il n’a pas besoin de dire ça, et pour cause, à une grande fortune ou à un dirigeant de transnationale. Le enmêtempisme se révèle, là encore, comme de la f… arnaque. Au sens symbolique, et surtout concret.

Les « plaintes » des classes dirigeantes et possédantes constituent l’un de leurs puissants éléments de langage et de posture, qu’elles aiment afficher à tout propos. En allant jusqu’à la menace, du genre grève générale de la créativité entrepreneuriale, des investissements, de l’embauche, de la croissance, et bien entendu la migration (fiscale). Cela serait une complainte, une com-plainte, une plainte de communication. Que les présidences précédentes ont chantonnée sans vergogne. La ministre Fleur Pellerin, présidence Hollande, l’a fort joliment exprimée : « Les entreprises ont besoin de preuves d’amour ». Entreprises? Plutôt actionnaires, dirigeants, actionnaires ET dirigeants, grandes fortunes. Les preuves n’ont cessé de leur être données : lois travail,  exonérations fiscales et sociales, abaissement des taux supérieurs de l’imposition sur le revenu, dénationalisations, partenariats dits public-privé, etc. Et cela fait plus de trente ans. Rien à voir avec les promesses de lendemains qui chantent (vous savez, le truc du ruissellement&co) destinées aux classes populaires. Là, c’est de l’immédiat, de l’urgent et du cash.

Un « journaliste », plutôt un pamphlétaire, écrivit en 1982 un ouvrage porté par les médias dominants de l’époque. Son nom? François de Closets. Le titre? Toujours plus! Il entendait dénoncer tous les « paresseux, les profiteurs et privilégiés du système ». Qui donc? les fonctionnaires, chômeurs, cheminot.es, allocataires sociaux, et les syndicats (de salariés). Il luttait contre les 39 heures, et encore plus contre les 39 heures sans diminution de salaire, accusées de créer du chômage. Etc. Cela fait trente ans, que les classes possédantes entonnent et pratiquent le toujours plus, à leur seul profit. Et cela fait dix ans (ça suffit!) que E. Macron est déjà dans le coup. Comme rapporteur général de la Commission Libération de la croissance (déjà, la thématique de la libération… mais de quoi et de qui?) créée par N. Sarkozy et dirigée par Jacques Attali, en 2008, composée quasi exclusivement d’énarques et de dirigeants d’entreprises, des z’experts comme il n’y en a pas d’autres apparemment. Comme  conseiller économique de F. Hollande, puis ministre. Président, il creuse le sillon, il approfondit, renforce, enrichit (sic!) ces preuves d’amour. Sans paresse, sans laxisme, avec détermination, pour reprendre ses vocables, employés contre les classes populaires. Effet miroir certes, mais également vases communicants : plus il est donné aux classes possédantes et favorisées, au sens propre, plus il est pris et moins donné aux classes dépossédées, activement défavorisées. Il appelle cela, sans honte mais avec cynisme, « État providence du 21e siècle », voire même « émancipation » (c’est dingue, vraiment). Providence bien ordonnée commence par soi, pourrait-on se moquer, si l’affaire n’était pas aussi lourde de conséquences et dangereuse. Les « y a pas d’argent magique », « faut produire avant de distribuer », « faut libérer les énergies », tel que le discours dominant bêle et ânonne, ne sont que des leurres et des cache-sexe. Ce ne sont pas des preuves d’amour, mais de l’obscénité, de la pornographie et du viol (et du vol) en bande organisée, très organisée, qu’on l’appelle caste, oligopole, ploutocratie ou classe dominante-possédante.  Quant à l’émancipation, oui, celles des classes dominantes et possédantes, émancipation de toute contrainte, toute contrepartie, tout contrôle, bref, émanciper du commun des citoyen.es et des lois ordinaires, à commencer par la justice fiscale.

Les fortunés sont à bout, disent-ils! Le jeu de rôles est rodé. Exemple. Dans le Monde du 19 novembre 2012, P. Gattaz fait oeuvre de compréhension et d’excuse : « En surfiscalité notoire, vous poussez les gens, qui sont à bout, à ce genre de choses (sic!). Je suis absolument contre la fraude fiscale. Par contre, c'est une conséquence supplémentaire de la fiscalité. Ne mettons pas des contrôleurs en plus, mais avançons sur la raison profonde de ce problème-là. » Quelle rhétorique! Les gens? Cela sert à faire disparaître dans « la masse » ceux dont il est question : les grandes fortunes, les très riches. Ces gens-là seraient à bout, proches du burn-out, du suicide… (alors que le patronat et le pouvoir politique dénient aux salarié.es de l’être, à bout, jusqu’à qualifier les suicides professionnels de mode et de problèmes personnels). Il est contre la fraude fiscale, mais il la comprend, l’excuse, donc! Il propose donc de la diminuer, cette néfaste fiscalité (de ces gens, vous savez, les entrepreneurs, les premiers de cordée comme le dira et l’entreprendra bientôt E. Macron), et pourquoi pas la supprimer (ce que certaines transnationales obtiennent presque, ou vraiment, comme Total). On perçoit même une compassion pour la migration, la migration fiscale. Peu après Pierre Moscovici crée l’expression « ras-le-bol fiscal », il n’ose pas le vocable de certains « experts » : euthanasie fiscale. Il est alors ministre de l’économie et des finances, en charge donc du principe républicain du consentement à l’impôt et du bon recouvrement des recettes fiscales!

Les preuves d’amour? Moins de salariés du public dédiés aux contrôles fiscaux (30 000 depuis 2005, et Marron continue), plus d’exonérations fiscales et de dégressivité de l’impôt sur le revenu… Et en même temps, plus de contrôle des chômeurs et allocataires d’aides à l’emploi, plus de sanctions aussi. Ah!, Moscovici est celui qui, comme Commissaire européen Affaires économiques et financières, fiscalité et douanes, estime qu’aucun pays européen n’est un paradis fiscal (même Chypre, Malte, Pays-Bas, Luxembourg…), par nature. Celui qui répète à chaque Paradise ou Luxleaks papiers : c’est une « révélation douloureuse », oui : révélation, pour celui qui a prétendu que « les meilleurs braconniers font les bons garde-chasse » pour défendre la candidature de son pote Junker, principal organisateur du paradis fiscal luxembourgeois (dans cette logique, autant mettre les cartels mafieux au pouvoir, directement…). Quant à la taxe sur les transactions financières, c’est reporté aux calendes grecques. A propos de Grèce, rappeler que la fameuse aide à la Grèce a profité pour 80% aux créanciers privés, notamment les banques françaises et allemandes, pas au peuple et au pays grec, banques qui avaient spéculé et accumulé des créances douteuses et illégitimes. Cela s’appelle du blanchiment et de la tolérance 100%, ou la défense des intérêts de la classe.

Les  pauvres fortunés obtiennent un pognon de dingue, et ça sert à quoi? La présidence Macron poursuit allègrement les preuves d’amour financières en direction des pleureuses professionnelles que sont les classes dirigeantes et possédantes. Citons entre autres : suppression de l’ISF (3,8 milliards, par an); suppression de la taxe sur les dividendes (1,8 milliard, par an), prélèvement forfaitaire unique (ou flat tax), baissant le taux d’imposition sur le capital de 45% à 30% (2 milliards, par an, mais le chercheur Gabriel Zucman l’estime à terme à 10 milliards, par an); passage de l’impôt sur les bénéfices des sociétés de 33% (les grandes et transnationales payaient bien moins, en moyenne 8%) à 25% en 2022 (elles continueront à payer toujours moins que le taux affiché); CICE 20 milliards, par an, etc. Autant de dépenses fiscales en plus, et de recettes fiscales en moins. Ce n’est plus de l’amour, c’est de la drogue, et de la dure, dont les classes favorisées ne peuvent, ni ne veulent, plus se passer.

Plus généralement, s’ajoute à cela la tolérance à l’égard de l’évasion et de la fraude fiscale, ce qui revient à faire un inestimable cadeau, estimé à 60-80 milliards, par an, sachant que les patrimoines planqués dans les paradis fiscaux seraient entre 400 et 700 milliards. A quand la lutte résolue, sans paresse et par ordonnance d’urgence, contre elles? Ah!, mais c’est qu’il ne faut pas « les » faire fuir, au contraire il faut « les » attirer, ces possesseurs de capital. Hypocrisie et déni de réalité : « ils » choisissent les meilleurs placements et rendements, et les paradis fiscaux les leur offrent. Alors, la start-up nation va-t-elle se diriger encore plus vers une paradise nation, au motif de l’impérative attractivité, de l’indispensable séduction envers les possesseurs de capital? ?

La plainte menaçante contre les contreparties. Aux Journées de l’entrepreneur à Bercy le 12 décembre 2012,  Laurence Parisot, ex dirigeante du Medef, évoqua l'éventuelle demande par le gouvernement Hollande, aux entreprises qui perçoivent des aides financières et sociales (que l’on n’ose appeler assistanat), de s'engager à faire entrer les salariés aux conseils d'administration, pour s'assurer de leur effet sur l’emploi et à l’occasion discuter de la stratégie et du fonctionnement de l’entreprise. « Je n'aime pas du tout ce débat autour du concept de contrepartie. Formuler de manière juridique et contraignante serait une erreur. » Gattaz avait énoncé le même principe à propos du CICE. Traduction : je refuse, sinon gare! Dès que les dominants et possédants entendent les mots contrôle et contrepartie, ils deviennent hystériques, ils sortent le revolver. Réaction du pouvoir politique : okaye, okaye!

Preuves d’amour : depuis sa création et ses quelque 80 milliards de dépenses fiscales (c’est comme cela que cela s’appelle, et que devrait être appelées les niches et autres exonérations fiscales),  il aurait été créé autour de 80 000 - 100 000 emplois. Si ce n’est pas coûteux et inefficace, c’est quoi? Surtout, ce pognon de dingue aurait servi utilement à créer des emplois au service du public et du bien commun, rapportant des cotisations pour les caisses de la sécurité sociale, de la retraite, etc. Mais où donc la majeure partie de l’argent CICE est passée? Dans la distribution des dividendes, pour environ 65%. La France est championne du monde de la distribution des dividendes, autour de 50 milliards par an, crise ou pas crise. Quand on aime, on ne compte pas - enfin, pas toujours! En revanche, les chômeurs, les allocataires sociaux, les salarié.es même ont obligation de contreparties, sous peine de punition.

On n’a pas assez de liberté d’entreprendre, disent-ils. Macron modernise donc la boîte à outils de l’ultra-libéralisme financiarisé. Par exemple, avec le secret des affaires : il est interdit de mettre le nez dans « nos » affaires, et surtout de faire oeuvre d’information, et encore moins de dénonciation citoyenne. Droit à l’erreur : oh, pardon, je me suis trompé.e mais je jure que ce n’est pas par volonté de fraude, okaye? okaye! Rescrit :désigne la négociation discrétionnaire entre Bercy et une direction d’entreprise sur le montant des impôts et taxes. Et la mascarade de la fausse suppression du verrou de Bercy, celle de la création d’un parquet national financier dépourvu de moyens humains, financiers et technologiques. La classe dominante est aux affaires, a capté le pouvoir politique, et l’affairisme bat son plein.

On veut de la flexibilité, et même de la flexibilitais-toi. Les classes populaires se mettent en colère, en grève, en révolte. Cela s’appelle, dans le langage des dominants : prise d’otages, violence, émeute, c’est dénoncé et réprimé, parfois durement. Bien élevées et éduquées, les classes dominantes ne seraient pas, par nature et par culture, dans ce registre, en général et sauf circonstances particulières évidemment. Quand son pouvoir est au pouvoir, un simple rappel à l’ordre en direction du pouvoir politique suffit, au cas où. Par exemple : « Ce serait une émeute patronale s’il y avait une surtaxation des CDD » menace P. Gattaz sur LCI le 17 mars 2016.

Preuve d’amour, entérinée par Macron : pas de « malus » sur le sujet, officialisation des contrats de chantier mission tache et autres cdd allant de 24 heures (voir moins!) à du renouvellement quasi perpétuel.

On fait un boulot de dingue, pénible… Se plaignant de la « pénibilité », voire de la « dangerosité » de leur boulot, les possédants et dominants exigent toujours plus de preuves d’amour. En revanche, les syndicats patronaux s’étaient plaints immédiatement du nouveau compte pénibilité destiné à donner quelques preuves d’amour aux salarié.es. Estimant que les nouvelles obligations liées à ce dispositif sont « inapplicables » et ne pas savoir « comment faire » (sic!), P. Gattaz annonça : « Donc, nous ne (les) appliquerons pas ».  En mai 2017, se rappelant au bon souvenir du président élu, il précise : « Si on ne fait pas sauter ce problème de compte pénibilité on ruinera toute volonté de réforme ultérieurement ». Faire sauter, dynamiter… Lors d'une conférence de presse en juin il appelle à « arrêter le compteur » car « ce qui a été annoncé sur la pénibilité (…) ne nous convient pas ». Vous imaginez un syndicat de salariés clamer, par exemple : « Le nouveau code du travail est inapplicable et on en sait pas comment y faire, il ne nous convient pas, donc nous n’en tiendrons pas compte et y a intérêt à arrêter le compteur »? Dingue!

Preuves d’amour. Macron ministre de l’économie avait anticipé le 2 février 2014 sur Radio Classique : « Un groupe de travail planchera pour rendre la pénibilité supportable pour les entreprises. » Fausse épreuve de force et vraie preuve d’amour (de classe) : le compte pénibilité a été vidé de sa substance. Candidat, il édicta en mars 2017, devant le Medef, que « Le mot pénibilité ne correspond pas à ce dont nous avons besoin parce que le travail c'est l’émancipation, c'est ce qui vous donne une place (… ) ». Et il annonça la couleur : « Je n’aime pas le terme (compte pénibilité), donc je le supprimerai car il induit que le travail est une douleur. » C’est un exemple quasi parfait du dogme libéral voulant faire plier la réalité à l’idéologie. Le mot ne me plaît pas, la réalité me dérange, donc je supprime le mot et la chose n’existe plus. Délire de toute puissance et déni de réalité, en même temps.

On n’arrive pas à recruter! Les « entreprises » se plaignent de ne « pas trouver de compétences » et que « des centaines de milliers d’offres d’emploi ne sont pas pourvues ». Passons sur le mensonge et la manipulation liés au nombre, à la pertinence et à la décence  des OENP ou offres d’emploi non pourvues. L’objectif est de faire accepter n’importe quel emploi et salaire, sous peine de sanction, cela s’appelle dans la novlangue : OER ou offre d’emploi raisonnable. Raisonnable pour qui? Il suffit de les écouter, tous ensemble tous ensemble si j’ose écrire cela. « Est-ce que vous préférez quelqu’un au chômage durablement ou quelqu’un qui temporairement a une baisse de salaire mais qui pourra avoir une hausse progressive de salaire ? » P. Gattaz, France Inter 14 janvier 2016. Remarquer le enmêmtempisme : baisse de salaire immédiate et temporaire (à durée indéterminée, comme la temporaire Csg par exemple, comme le CICE et la loi d’urgence aussi…), mais hausse progressive (à partir de quand et dans quelle proportion?). Calcul, calcul. « J’aime quand il y a beaucoup d’emplois précaires plutôt que quand il y a beaucoup de chômage. Il faut lutter contre l’idée qu’un emploi précaire est mauvais »  s’enthousiasme sur RTL le 21 janvier 2016 Maurice Lévy, patron du groupe Publicis. Est-il besoin de commenter le mépris et le cynisme de ce dirigeant de l’AFEP, Association française des entreprises privées, fer de lance du Medef, grande fortune privée? Digne du « Je compte sur vous pour engager plus d’apprentis. C’est désormais gratuit quand ils sont mineurs » lancé par E. Macron, alors ministre de l’économie, lors de l’Université d’été du Medef, 27 août 2015.

Le Macron nouveau continue à parler comme sa classe,  sans classe, de façon indigne : « Vous feriez mieux de chercher du travail au lieu de foutre le bordel », « Traversez la rue, changez de métier et acceptez les conditions », « Les chômeurs doivent se responsabiliser, je veux les y aider (sic!) », etc.

« Pour l’instant nous sommes sur un nuage, pour l’instant Emmanuel Macron fait un sans faute», se réjouissait P. Gattaz sur CNews dès le 16 mai 2017. Pas de quoi se plaindre, en effet. Dans le « monde ancien », la classe dominante et possédante jouait le jeu de la plainte et du rappel à l’ordre en direction du pouvoir politique. Dans le monde dit nouveau, ce n’est même plus nécessaire, tant la consanguinité et l’entre-soi sont grands, tant ses représentants sont désormais au coeur même du pouvoir, des institutions. « On ne fera pas toujours ce que dira le Medef » se défend G. Darmanin, ministre de l’action et des comptes publics (il conviendrait d’ajouter : et privés), le 30 août 2017. Vraiment? Cela ressemble plutôt à une litote : On fera presque toujours. A l’image du « Les riches n’ont pas besoin de président » lancé par Macron, pour se défendre d’être le président des riches, on a vu et on voit ce qu’il en est. Il est en même temps le président des riches, et contre les pas riches, ce qu’il appelle être le président des pauvres, c’est dingue. Mais les classes populaires ont-elles besoin d’un tel président et d’un tel régime présidentiel?

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