La pétition Amnistie des Gilets jaunes, une ligne rouge?

Le mouvement social et citoyen actuel fait discuter, dans les familles, entre proches et moins proches. Il produit parfois des dissensus, des oppositions, ou éclaire des positions et des postures qu’il faut bien nommer : de classe et réactionnaires. Voici un exemple d’échanges au sein d’un « groupe d’ami.es et de camarades ». Ce texte en rend compte.

Bonjour cher Arthur,

Je te remercie pour ton information sur la pétition Amnistie Gilets jaunes, que je ne connaissais pas. Je la signe volontiers. A 120%, et même 130%, ne soyons pas pingre. Avant de demander à disparaître de cette liste, où la tendance dominante (du moins parmi les quelques personnes qui s’expriment) abuse décidément de la réthorique et de l’esprit réac. Ce qui confirme certaines prises de position ou anathèmes de même tonneau exprimées avant l’élection présidentielle au sein de cette même liste. Avant, je souhaite dire rapidement ceci.

Le gouvernement de F. Hollande avait refusé l’amnistie pour les syndicalistes, dont ceux de Continental et de Good Year, poursuivis par la justice et subissant la déjà politique de criminalisation des mouvements sociaux, ouvriers et populaires. Elle fut amplifiée ensuite par Valls, portée par les médias dominants et par les dans-l’air-du- temps.

M. Macron renforce et durcit cela, comme il renforce et durcit l’injustice sociale, fiscale, économique, démocratique et écologique. Les deux sont évidemment liés : quand l’injustice est contestée, que les « arguments d’autorité » ne suffisent plus, il faut faire régner l’ordre. (Bien entendu, je m’abstiendrai par courtoisie, sic, de parler des violences patronales en tous genres ainsi que celle contre la République par les grands fraudeurs et évadeurs fiscaux, particuliers et entreprises, qui bénéficient à la fois du « droit à l’erreur » désormais légal et de l’indulgence de Bercy à travers son dit verrou, à peine rhabillé. Cela s’appelle l’amnistie permanente et systémique en faveur des classes possédante et dirigeante.) Quant à l’affirmation de XX selon laquelle les peines seront « évidemment » commuées, c’est en même temps une vérité alternative, un mensonge donc démontré par les faits, et une honte d’utiliser cela comme « argument » pour ne pas signer. Du même ordre que celui prétextant de la poursuite de quelques identitaires pour ne pas signer, dans la logique de l’affirmation du caractère globalement « brun » du mouvement Gilets jaunes.

Ce pouvoir « nouveau » a transformé une « loi d’urgence d’exception » en loi ordinaire, en renforçant ses côtés liberticides. Ce qui n’est certes pas du brun d’État à proprement parler, mais relève au choix de post-démocratie, de régime autoritariste voire de « moment fasciste de l’ultra-libéralisme » (Eric Fassin) ou de « national libéralisme » (JF Bayart). Et le président lui-même, pourtant garant de la justice et de son indépendance, demande en même temps l’indulgence pour, par exemple, M. Benalla (coups et blessures, port d’arme non déclaré, nique à la justice, etc.) et la plus extrême sévérité contre les opposants à sa politique. Machoires brisées, yeux éborgnés, mains arrachées, coups et blessures « gratuits » par commandant de police sont, en revanche, par avance amnistiés, comme dans le cas de Rémi Fraisse, Adama Traoré, etc. Selon Libération du 14 janvier, Checknews compte désormais 93 blessés graves parmi les gilets jaunes et les journalistes, dont 68 par des tirs de lanceur de balle de défense. Au moins treize victimes ont perdu un oeil. » Et il serait question de durcir encore cette loi d’exception ordinaire (un oxymore enmêmetempien).

Et Macron refait le coup « immigration et identité nationale », ici « immgration et identité de la France », qui plaît tant aux extrêmes-droites, justement. Or le sujet n’est pas, quoi qu’en disent certains commentateurs et ce qu’a précisément tenté l’extrême droite, un sujet pour le mouvement des GJ dans son ensemble. Alors, les tendances et la triangulation au brun « modernisé », de quel côté? YYY évoque un air de Pétain? Oui. Mais du côté du pouvoir. Genre, pour aller vite : Précariat Effort Ordre Antiparesse. L’extrême-droite tente de tirer parti du mouvement, en vue des prochaines élections? Quelle finesse d’analyse. Evidemment! Raison de plus pour le soutenir, dire sa réalité même diverse (je n’ose dire complexe), mettre en avant ses revendications et sa dynamique, sans pour autant le "magnifier" ni occulter ses contradictions et difficultés à venir. Mais quoi qu'il arrive, il se sera inscrit dans les causes communes et aura créé du commun, dans la pratique, autour des ronds-points et dans des comités ou assemblées populaires. Et rappeler qu’il est, fondamentalement, en contradiction avec le programme lepéniste, qui lui n’est pas en contradiction avec le programme macronien sur des points essentiels, tels : refus d’augmentation du smic et de la remise en place de l’Isf (et plus généralement refus de la justice fiscale), accord avec la casse du code du travail, etc. Dire également que ce sont les politiques d’austérité et leurs conséquences, le mépris, l’entre-soi, la cupidité financière, la stigmatisation, etc. qui sont des braises pour l’extrême-droite et le fascisme. Faut-il rappeler aussi que le fascisme est une variante du capitalisme en cas de crise économique et de mouvements populaires ou-et révolutionnaires? Et oui, les monstres peuvent surgir. Et il est inquiétant de penser que, de fait, ce pouvoir organise ce qui lui a réussi en 2017 : Moi ou Eux, on voit cela dans certains discours et dans  la démarche pour les élections européennes. Or, la seconde fois pourrait être tout autre, si on laisse faire. L’enjeu du mouvement des Gilets jaunes et, au-delà, d’autres luttes, est là.

Bref. C’est de tout cela dont il est question, pas de quelques identitaires (ils ne sont évidemment pas ma tasse de thé, dois-je le préciser?) ni de quelques violences dont beaucoup sont des réactions à celle des forces de l’ordre. Sachant que cette politique volontairement et systématiquement répressive, utilisant des armes à la limite d’armes de guerre, est dénoncée par, notamment, le Défenseur des Droits (institution de la République que le pouvoir ignore sans paresse!) et Amnesty France, et analysée par le chercheur spécialisé F. Jobard.

Je signe donc et t’envoie une autre pétition, complémentaire, avec ta judicieuse adresse: Qui signe?! Sachant que la pétition n’est qu’un outil parmi d’autres. https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/120119/nous-ne-serons-pas-les-chiens-de-garde-de-letat   Vois aussi le texte en fichier joint du Syndicat de la magistrature, si tu ne le connais pas. https://blogs.mediapart.fr/syndicat-de-la-magistrature/blog/110119/gilets-jaunes-le-droit-de-manifester-restera-t-il-sur-le-bord-des-ronds-points

J’imagine que tu connais les plateformes et appels impertinents (contre le pouvoir) et pertinents (de citoyenneté et de conscience politique) des GJ de Commercy, Montreuil ou encore Paris Belleville (que les renifleurs de brunitude ignorent, à leur insu de plein gré, car c’est contraire à leur conclusion pré-établie). J’aime leur tonalité rouge.

Il y aurait bien des choses encore à exprimer. Quant à poursuivre la réflexion et les échanges, avec plaisir, mais sur un autre canal. Pour finir, que penses-tu de ce détournement d’un proverbe connu : Quand le premier de la classe (capitaliste) montre la lune, le sage regarde le doigt et le fou la lune….

Salut et fraternité. Vive la sociale! Et les aristo-castes à la lanterne!

Alain

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