Quand le « viril » G. Darmanin estime « molle » M. Le Pen

La question du vocable utilisé par G. Darmanin pour qualifier M. Le Pen dans un « grand débat » offre plusieurs facettes, qui dépasse largement l’explication de texte sur le sens du terme. Le locuteur, la destinataire, le contexte et la visée politique sont les vrais ressorts.

G. Darmanin a donc qualifié M. Le Pen de « molle ». Et les rangs de la macronie de s’évertuer à combler le récurrent supposé déficit de compréhension dont elle serait victime. Darmanin a « voulu dire qu’elle était floue » énonce l’un de ses souteneurs, pardon, soutiens. « Elle est molle parce qu’elle est floue » complète un autre. « Ce que dit Darmanin en creux (sic!), c’est qu’elle n’a pas beaucoup (resic!) évolué » risque un autre. « Elle a peut-être cherché à faire croire sic!) qu’elle était molle mais elle ment, elle est floue » … Au moins cela fait du buzz, occupe l’espace médiatique, mais qu’en est-il?

1- Les rectificatifs sont monnaie courante chez la macronie. Ils servent notamment à nuancer - ou à amplifier - un vocable ou une expression choquante, inappropriée, agressive, inepte. M. Macron donne évidemment l’exemple. Le cas le plus récent est celui où il estime qu’il y a 66 millions de procureurs en France (à propos de la stratégie et de la mise en oeuvre sanitaire). 66 millions, donc en comptant les personnes de 1 jour à 120 ans - tout ce qui est excessif est insignifiant, affirma le connaisseur M. de Tailleyrand,  Castaner tente une fois de plus le bottage en touche : le président aurait parlé des seuls scientifiques - ce qui est d’autant plus osé, quand on connaît la saignée des chercheurs et scientifiques, dans le public comme dans le privé depuis plus de 10 ans et intensifié avec Macron. Cela s’appelle prendre les gens pour des C. Un autre exemple, est celui où il affirme que « dans une gare, on croise des gens qui ne sont rien et ceux qui réussissent ». Mais non, ce n’était ni méprisant ni du darwinisme social, pour ne pas dire plus, genre une personne qui n’est rien, n’est-ce pas un « inutile au monde » (R. Castel », qui ne vaut rien au monde du capitalisme - nous ne ferons pas ici le point Godwin sur le vocable « déchet » utilisé par les nazis, mais quand même (lire et écouter J. Chapoutot, La révolution culturelle nazie, et U. Palheta, Possibilités du fascisme). Donc, E. Macron aurait juste voulu encourager à se responsabiliser, à se prendre en charge, à avoir envie de devenir milliardaire en suivant l’exemple des premiers de cordée.

2- Quand un homme traite une femme de molle, cela n’a pas tout à fait le même sens que, par exemple, quand à la télé, à la radio, à l’assemblée nationale un homme traite un homme de mou, ni même quand une femme traite un homme de mou. Cela s’appelle la contextualisation et la connotation. Si un homme dit d’une blague qu’elle est bonne, soit. S’il dit d’une femme qu’elle est « bonne », c’est autre chose (quant à l’expression « bonne femme », remarquer seulement que « bonhomme » signifie brave, débonnaire, bienveillant!). Remarquer encore que G. Darmanin n’a pas évoqué la « mollesse de M. Le Pen », qui aurait alors pu signifier la « mollesse de son idéologie », si c’est cela qu’il voulait exprimer. Dans ce cadre, le fait que G. Darmanin soit accusé de viol et de comportement disons « machistes » - il est certes présumé innocent - ajoute un lien hyper-contextuel, comme l’on parle de lien hyper-texte. Pour ajouter encore un lien, quand D. Trump a dit à B. Macron le 13 juillet 2019 qu’elle était en « good shape », il était possible de s’amuser à traduire par « vous êtes en bonne forme » ou de considérer que D. Trump pensait « vous êtes, malgré votre âge bien foutue, et… ». Inconscient, camouflage et langage ont partie liés, rien de nouveau.

3- Mais G. Darmaini énonce un fait : la droitisation radicale, ou la radicalisation droitière de ce pouvoir. Il considère que M. Le Pen n’a pas changé et que son programme, son discours, sa posture relèvent de la « mollesse »? L’affirmation dit plusieurs choses, en même temps. Les fondamentaux de ce parti n’ont évidemment pas changé, c’est donc une manière de légitimation de la supposée dédiabolisation (terme médiatico-politique tout sauf innocent) du Rassemblement national, habit supposément neuf du Front national. C’est aussi la reconnaissance de fait que entre ce pouvoir, dont G. Darmanin est un acteur tout sauf isolé et le RN, entre le discours, les postures et les éléments programmatiques de l’un et de l’autre, ce n’est plus de la porosité mais de la mixité. Sur toutes les thématiques : sécurité,  accueil des réfugiés et exilés, immigration, identité nationale, etc. mais aussi, et c’est moins commenté, non-augmentation du smic et des salaires, non-taxation des hauts-revenus, refus d’imposer des contreparties aux entreprises percevant des aides publiques, réformes du code du travail et des retraites, etc. Enfin, estimer que le RN est resté comme il était, donc est « mou » dans le contexte, c’est lui demander  de se déplace un peu sur la droite, en quelque sorte, pour que la différence entre lui et la macronie soit plus perceptible,… puisque la macronie s’est déplacée avec détermination et sans laxisme vers la droite droite. Ce serait bien d’éviter le « flou » entre nous, autrement dit.

4- Le danger n’est pas le RN en tant que tel, mais ses idées, affirmait le regretté B. Stiegler. Ce n’est pas seulement que cela se passe de plus en plus à l’intérieur même du pouvoir, des institutions de l’Etat, à travers des vocables, des expressions, des décisions, des pratiques. Dont la transformation d’une loi d’urgence d’exception en loi ordinaire fut un symbole, après le piteux essai sur la déchéance de nationalité, comme l’est aujourd’hui la loi dite « confortant … » - elle a changé tant de fois de nom qu’elle ne sera pas nommée ici, sauf pour avancer qu’elle est tout sauf molle envers les libertés fondamentales.

Le « dialogue » entre GD et MLP offert par le service public fut une honte, mais est-ce étonnant? L’inquiétant, le dangereux est que la plupart des médias offrent le couvert et font table ouverte à ces idées. Soit directement - E. Zemmour, condamné à deux reprises pour incitation à la haine raciale, poursuivi pour négationnisme, du fait de prétendre que Pétain avait sauvé des juifs, n’est qu’un exemple qui ne doit pas cacher la forêt. Soit en se faisant haut-parleur, par paresse, suivisme, idées reçues et non questionnées. Il n’est donc pas seulement question de Valeurs actuelles, qui affectionne M. Macron et que celui-ci affectionne. Se souvenir que le 3 avril 2019, G. Darmnin et E. Zemmour y entretenaient un « grand débat sans complaisance ». G. Darmanin n’y trouvait pas E. Zemmour « mou », au contraire, «stimulant », le débat était policé, consensuel, il y planait un esprit commun, par exemple les références à un certain Maurras. Maurras, celui que E. Macron entendait associer à des commémorations nationales, comme Pétain, voyez-vous cela. Là aussi, il fallut « expliquer » la « pensée complexe » et le « vrai dire » du « chef ». Maurras, chantre entre autres du « nationalisme intégral » - déjà, usage d’euphémisme -, condamné en 1945 par la haute cour de justice de Lyon à la réclusion à perpétuité et à la dégradation nationale. Quant à Pétain… Non, vraiment, il n’y a aucun flou dans tout cela.

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