Un nouvel avatar du kamasutra (!) rhétorique de E. Macron.

Le président est friand de saillies langagières, outrancières, méprisantes, démagogiques, à l’apparence « populaire » ou de facture autoritariste. Il le prouve une nouvelle fois, avec la rencontre de la lampe à huile et de la 5G sur la table de dissection de l’innovation - référence à une formule aimée du mouvement surréaliste. Ici, c’est plutôt du surjoué: pas nouveau et trop facile.

De façon générale, cette opposition entre les « forces du progrès » dont se targue d’être la bourgeoisie, face aux « forces du conservatisme, de l’arc-boutisme sur le passé et de la rigidité, etc. » pour désigner principalement les oppositions populaires et citoyennes à ses politique et idéologie, fait partie de la boîte à outils rhétorique de la classe dominante. Pour faire court:

> Caricaturer, disqualifier, déligitimer les opposants, critiques, proposant une autre démarche: plus c’est gros et grossier, mieux il est pensé que cela va passer.

>Servir un argument d’autorité: la 5G c’est l’innovation (on a envie de dire: et alors?) L’innovation est un mot valise (genre, l’Iphone 16 bis, c’est de l’inno) et parfois un faux-nez. Quant au donc donc son refus ou tout retard c’est de l’archaïsme, du déclinisme, de l’anti-France (progressiste), voire une 5e colonne ou un ennemi économique intérieur, c’est un air archi-pas innovant.

> Une posture d’autorité: le chef c’est moi, je sais ce qui est bon et bien, j’ai décidé, la France le fera - en balayant avec arrogance et suffisance les avis divers n’allant pas dans ce sens, ainsi que ses engagements par exemple de respecter les recommandations et propositions de la Convention citoyenne pour le climat, proposant un moratoire. > Non-respect principe de précaution inscrit désormais dans la Constitution, alors que les études et évaluations sur le sujet 5G n’ont pas encore été à leur conclusion (l’Ademe demande un moratoire, l’Agence sanitaire pour l’environnement émet des réserves!), même des opérateurs français souhaitent prendre du temps…

> Non-respect du rôle du parlement sur un tel sujet - comme sur bien d’autres, sans même parler d’un débat citoyen voire d’un referendum. > Confusionnisme utilitariste: la 5G, c’est à la fois une augmentation de débit et une extension des possibilités pour des applications. Le 1er aspect semble ne pas être porteur de risques sanitaires et d’externalités négatives écologiques, pas le 2e.

> Rapprochement inepte: opposer la France des Lumières (expression qui devient un cliché démagogique, sur fond d’ignorance et de manipulation) et la lampe à huile; rapprocher « les Lumières » de « l’Innovation », digne du Bouvard et Pécuchet, de Gustave Flaubert, stigmatisant la bêtise petite et grande bourgeoise. 

E. Macron se prend ici encore pour celui qui a pour mission historique de « faire entrer les Français et les Françaises dans l’Histoire, la Mondialisation, le Futur, etc., car elles et ils sont trop portés à se laisser vivre et regarder les saisons passer (voir discours de N. sarkozy à Dakar). Il n’innove pas dans ce registre, de com et de pub, de démagogie aussi.

Il y a une quinzaine d’années, je crois, Volkswagen avait fait paraître une publicité pour vanter un nouveau modèle, en mettant en scène quelques « sauvages » hommes et femmes, habillés de peau de bête (oui, bête et bêtise), autour d’un feu de bois, devant une  caverne. L’idée, et le commentaire étaient d’opposer le progrès de la voiture, de cette WW en particulier, et les « pas encore entrés dans l’histoire », refusant l’innovation. Quand on pense que pendant une dizaine d’années, ce constructeur (parmi d’autres) a truandé les tests d’émission de gaz de ses véhicules!  Je ne fais pas ce rapprochement au hasard, mais en pensant à la « politique de verdissement » de l’économie, selon l’expression récente de J. Castex. Exprimant la réalité de la politique écologique de ce pouvoir, dans la continuité de ses prédécesseurs, du moins sur les aspects essentiels et non pas marginaux: verdissement, green washingcomme l’on dit blanchiment. 

Maintenant, quand on songe à cette « start up nation » dont les décideurs et metteurs en oeuvre ont montré, et montrent encore, leur impéritie, leur incurie en matière de vision, de préparation, d’innovation même face à l’actuelle pandémie, leur déni de réalité, leur mépris des conséquences de leurs décisions et mesures, ce genre de saillie laisse pantois, une fois de plus (cela ne signifie pas que cette pandémie n’est pas dangereuse ni aisée à gérer). La vérité est que la 5G, c’est un marché, des profits, un pognon de dingue pour quelques-uns, particuliers et entreprises, donc c’est urgent et « il n’y a pas d’alternative ».

La véritable et nécessaire, prioritaire innovation, porte plus que jamais sur les injustices et inégalités fiscales, sociales, habitationnelles, éducationnelles, économiques, écologiques, etc. Sur les services publics et les réponses aux besoins de base et parfois vitaux de la majorité de la population. Etc. Mais là, quand ce pouvoir « innove et modernise », c’est pour faire régresser, et pas qu’un peu : code du travail, droits sociaux,  libertés publiques, autoritarisme, attisement des antagonismes, recherche de boucs-émissaires, discriminations en tous genres, etc. Dans la lignée de ses prédécesseurs, au-delà de nuances à la marge.

Depuis l’écriture de ce texte dès la lumière apportée par l’éclairant éclaireur en chef, plusieurs éléments à ajouter.

> Déni de réalité. Selon même (sic!) Le Monde et Les Echos, la 5G "réelle" (comme il y a eu le "socialisme" réel") à l'étranger, marche mal et apporte peu de nouveautés par rapport à la 4G.  Les Echos précise même que la bande de fréquence la plus efficiente risque de ne jamais couvrir l'intégralité du territoire français. En prime, pour une partie de ce territoire une connection correcte est encore non effective.

> E. Borne, alors ministre de la transition écologique, et O. Veran avaient demandé à E. Philippe de patienter, en attendant notamment l’évaluation de l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) attendue pour la fin du premier trimestre 2021. A présent que le chef a parlé, ils ne parlent plus. Or, son prérapport de janvier 2020 était clair et précis, pointant du doigt le manque de données sérieuses sur les risques sanitaires de certaines fréquences utilisées par la 5G, dès à présent et plus tard. https://www.anses.fr/fr/content/d%C3%A9ploiement-de-la-5g-en-france-l%E2%80%99anses-se-mobilise-pour-%C3%A9valuer-les-risques-pour-la-sant%C3%A9 Le gouvernement n’en tient pas compte. Il sort du chapeau une autre étude pour affirmer que tout est sous contrôle, une technique de diversion et de défaussage classique.

> Les flagorneuses et flagorneurs ont réagi à la vitesse 5G, comme d’habitude. En vedette, B. Pompili, qui assure qu’il n’y a « aucun risque sanitaire » (cela s’appelle lire dans une boule de cristal ou faire de la prophétie autoréalisatrice, ou du maquillage ou du déni de réalité). Mais elle « ose » imprimer sa différence et son autonomie, en remplaçant la lampe à huile par … la lampe à pétrole. Souvenir confus des ignominies discursives et de la répression contre les femmes combattantes de la Commune de Paris, en mai 1871, accusées de mettre le feu à coup de pétrole? Elle ajoute ceci: on a une étude, « commandée par le gouvernement » qui montre que : « il n’y a pas d’effets néfastes avérés à court terme » (et à moyen et long termes?); « en dessous des valeurs limites recommandées concernant l’exposition aux ondes électromagnétiques ». A court terme, recommandées mais pas obligatoires, pas de précision sur les fréquences concernées, rien par exemple sur la nécessité de doubler le nombre d’antennes du fait précisément des fréquences prévues, etc. Ces éléments de langage et cette rhétorique sont utilisés ici et là, y compris du côté de la Commission européenne.

> Selon le Monde, « Un rapport parlementaire publié vendredi 19 juin Initié par deux députés européens écologistes, l’Allemand Klaus Büchner et la Française Michèle Rivasi, accuse l’ICNIRP (un comité qui conseille la Commission t le Parlement européens) d’être sous l’influence des géants des télécommunications et de ne pas prendre en compte les publications scientifiques alertant des risques sanitaires liés au développement de la 5G. Il s’appuie notamment sur le travail réalisé par Investigative Europe, un collectif européen de journalistes d’investigation. » A lire les comptes rendus des travaux de la Commission euroépenne, on comprend ce qu’il en est: tout sur « compétitivité », « sécurité cybernétique », « croissance industrielle », « marchés concurrentiels », « mettre au plus tôt en place », très peu sur « risques sanitaires », « externalités négatives » en termes économiques, sociaux, écologiques (exploitation des matériaux dits rares, etc.). Quant au fait que T. Breton soit le commissaire au marché intérieur, fervent actif de la 5G, mais aussi ancien patron de Atos de 2009 à 2019, l’un des leaders mondiaux du numérique, où E. Philippe vient d’être nommé administrateur indépendant (de quoi, de qui?), ce ne sont que coïncidence.

 

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