« Prise d’otages », retour à l'envoyeur (2)

Le pouvoir politique use et abuse d’éléments de langage visant à jouer sur l’émotion, la peur, les antagonismes. Prise d’otages est l’un d’eux, en connexion avec violence, blocages et bloqueurs. Pratiquer la démarche de l’arroseur arrosé, du renvoi à l’envoyeur n’est pas seulement amusant. Elle donne à voir la réalité de la réalité.

Affirmons ceci d’emblée. Le capitalisme, et encore plus le capitalisme ultra-libéral et financiarisé, est un preneur d’otages déterminé, intransigeant, violent, récidiviste et animé d’une haine certaine contre tout et toux ceux qui lui résistent et proposent d’autres possibles. Pour assouvir sa soif d’accumulation de richesses au profit d’une extrémité-minorité, il prend en otages et violente l’immense majorité des humains, les vivants non humains et plus généralement la planète, mer, terre, ciel. Ces actes assumées, prétendument pour la « bonne cause », s’expriment par des guerres, militaires et sociales, des écocides, des violences symboliques. Mais également par une série de mesures quotidiennes ou structurelles, euphémisées en « réformes » et même, ce qui pour le coup prend tout son sens, en « réformes structurelles », c’est-à-dire s’attaquant aux conquis sociaux, aux droits démocratiques, constitutionnels et humains. Le discours lui-même, dont la fonction est de légitimer la « feuille de route », expression du registre militaire, participe à cette démarche guerrière, implicite et parfois explicite, de plus en plus. Un préfet parlant de son camp face à une manifestante, c’est un signal lumineux. Voyons-en quelques faits très actuels.

APPLIQUER A LA CLASSE DOMINANTE

LE PROGRAMME DE LA CLASSE DOMINANTE

Pour commencer, avez-vous jamais entendu ceci (voir la première partie) : « Il ne s'agit pas de criminaliser les créateurs et diffuseurs de produits toxiques financiers, pharmaceutiques, chimiques et matériels, les exfiltreurs de patrimoines, les fraudeurs et évadeurs fiscaux (et leurs experts), les vendeurs d’armes utilisées contre les populations, etc. Mais de rétablir la justice fiscale et sociale, de faire rentrer les recettes fiscales dues et qui manquent cruellement à l’Etat pour remplir sa mission d’Etat social, il s’agit de combattre et de sanctionner de façon dissuasive les fraudes fiscales et sociales, les rémunérations de toutes sortes hors-sol qui constituent autant de sources de désordres publics et d’atteintes à l’intérêt général,  il s’agit d’interdire les bradages de biens nationaux à des intérêts privés, de respecter et de faire respecter les droits humains et les traités internationaux, etc. Bien sûr que non.

JE N’AIME PAS LE MOT, JE LE SUPPRIME

ET JE RECONFIGURE LA REALITE

E. Macron a théorisé ce défaussage et cette irresponsabilité, en utilisant de façon à la fois stupide et hypocrite la figure rhétorique du syllogisme, qui dans ce cas revient à faire du sophisme de bas étage et à prendre les gens pour des illettrés, des abrutis, des à-pédagogiser à haute dose. Ainsi selon lui, « Répression, violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit ». Or ce qui est inacceptables, ce sont les actes, la réalité désignée par les mots. Précisément, 1 mort, 24 personnes éborgnées, 5 mains amputées, plus de 300 blessés, 50 journalistes agressés et blessés, pour ne parler que du mouvement des Gilets jaunes, à quoi il convient d’ajouter par exemple les violences récurrentes, avec blessés et morts, dans les banlieues populaires. Il y a là une espèce de prise en otage du langage, de violence contre lui et contre les citoyens e parlant. Comment appeler les paroles et actes dans le but d'intimider, de faire peur, de dissuader, de violenter, si ce n’est l’exercice d’une espèce de terreur. Avec le même cynisme le président supprime, tue le vocable pénibilité (au travail) et le droit qui va avec, car il « n’aime pas le mot, cela sous-entend que le travail est une douleur » alors qu’il n’existe « pas d’autre voie pour l’émancipation ». En fait il s’agit de supprimer ce qui gène financièrement et fonctionnellement le patronat, et de réduire la protection des travailleurs. Mais être dans la démarche de vouloir conformer la réalité à la théorie, au dogme, n’est-ce pas au mieux de l’hubris et de la schizophrénie, au pire une espèce de terreur contre la réalité et les citoyens? C’est affirmé et pratiqué de diverses manières et de façon récurrente, le moment clé étant peut-être le fameux « Qu’ils viennent me chercher » lancé lors de l’affaire BenallElysées.

« JE SERAI INTRANSIGEANT

ET D’UNE DETERMINATION FAROUCHE… »

La liste du retour à l’envoyeur ressemble à un inventaire à la Prévert, puisqu’elle est longue, actualisée en permanence et regroupe des éléments très divers. En voici quelques-uns, décrits succinctement et sans respecter un ordre, évidemment.

> La politique de nassage des manifestations, c’est la prise d’otages de l’ensemble des manifestants au prétexte de les sécuriser et d’empêcher les « éléments radicalisés » de nuire. Quand on voit les vidéos montrant la tolérance voire la complicité voire la confusion (euphémisme) entre ces dits casseurs et les forces de l’ordre, l’argument est d’autant plus fallacieux. Rappeler encore que les traités internationaux interdisent les «sanctions et punitions collectives, or ceci en est une forme.

> Des policiers maintenant plusieurs heures en détention 151 jeunes scolaires, à genoux et les mains sur la tête, dans une cour d’école et face à un mur, cela s’appelle comment?

> La pratique du dit maintien de l’ordre fondée sur « le contact » et l’utilisation forcenée, inappropriée, disproportionnée d’armes tels des grenades lacrymogènes contenant du TNT et des produits chimiques dont la nature et la proportion sont gardée secrètes, des armes dites sub-létales mais relevant du registre militaire et dont l’utilisation est largement dénoncée y compris par son fabricant et des institutions internationales, c’est une pratique d’intimidation, de diffusion de la crainte, de dissuasion, au final de terrorisation.

> Une dite réforme de l’assurance chômage qui va à la fois augmenter la difficulté de son accès et réduire le montant des allocations, alors même que la moitié des chômeurs seulement n’en perçoivent pas, que le nombre de précaires et de travailleurs pauvres augmente de façon inquiétante, avec les conséquences dommageables en termes de conditions de vie, c’est, pour reprendre le terme du dirigeant réformiste modéré de la CFDT, une tuerie. Et une espèce de chantage à l’acceptation de conditions de travail et de rémunérations indignes et indigentes.

> La garde à vue prolongée préventive de personne afin de les empêcher de manifester et d’exercer librement leur droit de circulation et d’expression, c’est une espèce de prise d’otages.

> La réduction du budget des hôpitaux publics, se traduisant par la suppression de 100 000 lits, la suppression ou la réduction de services, de personnels, l’insuffisance des moyens techniques… c’est la prise en otage de la santé de la population et de son espérance de vie en bonne santé. C’est la prise en otage des personnels de santé, obligés d’en faire toujours plus avec toujours moins, les exposant au burn-out, au suicide, à la démission. C’est le chantage à aller vers le privé pour être bien soigné, ce qui du reste n’est pas toujours le cas, la cupidité financière étant ce qu’elle est.

> La loi Sécurité et lutte contre le terrorisme, loi d’exception rhabillé en loi ordinaire, conjuguée à la loi Secret des affaires, c’est un outil d’intimidation de tout mouvement social ainsi que des structures de contre-pouvoirs comme certains médias, ainsi que des lanceurs d’alerte, menacés pénalement et financièrement.

> La précarisation de la société, en particulier dans le monde du travail et de l’emploi, c’est la prise en otage des personnes et en particulier des jeunes, des femmes, obligées d’accepter les conditions de travail et de rémunération les plus contraignantes et dégradées.

> L’utilisation de la thématique conjuguée immigration-identité nationale, c’est la prise en otages d’une partie de la population. D’une part celle concernée par l’essentialisation et la stigmatisation, migrants, résidents non-citoyens, descendants d’immigrés du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest en premier lieu, puisque le sous-entendu est islam, et si j’ose dire, donc terrorisme, terroriste et 5e colonne. De l’autre, une partie de la population sensible au registre de l’émotion, de la peur, du « mensonge autorisé », de la figure du bouc-émissaire. Ce qui conduit régulièrement à des agressions verbales et physiques, des violences de discriminations, des attentats contre des personnes et des lieux.

> La contre-réforme du Code du travail, c’est l’intimidation  voulue des salariés, la prise en otage de leur capacité et volonté de résister aux diktats et aux violences du patronat.

> La réduction des dotations financières aux collectivités, c’est la prise en otages des élus et des populations, avec le chantage à l’acceptation des politiques et exigences du pouvoir central, sous peine de réduction de ces dotations, ou de l’obligation de les remplacer par l’augmentation des impôts locaux ou la mise en place de nouveaux.

> La prise en main par l’Etat de l’Assurance chômage, de la Sécurité sociale, des systèmes de retraite (si cela est le cas!), c’est la volonté de supprimer la gestion paritaire, de soumettre ces droits et protections à ses choix politiques et budgétaires, en mettant les citoyens et les corps intermédiaires concernés pieds et poings liés, avec le baillon en prime. Et « inciter » par la force à aller voir du côté du privé. Inciter, responsabiliser, suggérer, recommander, ces vocables sont du registre de la violence quand ils concernent les classes populaires, de l’endogamie et de l’entre-soi quand ils sont échangés entre membres des classes possédantes et dirigeantes.

> La construction et l’entretien de l’opposition entre E. Macron et ML Le Pen, entre le progressisme et l’illibéralisme, avec en outre les plus grands flou, abstraction et contre-vérités sur ces termes, c’est la prise en otages des citoyens, de leur liberté de penser et de voter.

> L’évocation utilitariste de référentiels historiques tels le Conseil national de la résistance et Pierre Mendès-France pour légitimer une politique et une pratique résolument contraires à ces référentiels, c’est la prise en otage de ces référentiels ainsi que la volonté de soumettre une partie de la population sous couvert d’arguments d’autorité et de légitimité.

> Le projet de contre-réforme des retraites, fondée sur la capitalisation individuelle et l’affaiblissement du modèle solidaire mutualisé, c’est la volonté d’organiser la crainte de l’avenir et de capter la plus grande partie des 300 milliards qui seraient alors disponible pour les fonds privés, en jouant sur la peur de l’avenir.

> L’accusation de « dérive dans l’exercice du droit de grève » contre des salariés du public, c’est de l’initimidation.

> L’accusation de paresse et de non-responsabilisation envers les chômeurs et les bénéficiaires des aides sociales, les retraités… et le discours sur les contreparties, le devoir de se prendre en charge, de faire un effort tout en réduisant encore la solidarité, n’est-ce pas du chantage?

> Les centaines de milliards d’aides, d’exonérations et défiscalisations au profit des grandes entreprises et transnationales ainsi que des fortunés, c’est la prise en otage de recettes fiscales et l’atteinte plus ou moins grave à l’existence des services publics d’intérêt général, donc à la population et en particulier la plus démunie.

> Les 15 000 morts par an pour cause de chômage, les 40 000 décès prématurés pour cause de pollutions, les 1000 accidents de travail dont 400 mortels par an, les 9 millions de Français dont 3 millions d’enfants sous le seuil de pauvreté, les 6 millions de chômeurs, les 4 millions de mal-logés, les 900 000 sans logement stable, les 4,8 millions de personnes recourant à l’aide alimentaire…

Chacune et chacun peut compléter et préciser cette liste. Le pouvoir n’a jamais autant gouverné par la peur, l’antagonisation, les violences, l’insulte, le mépris, l’exclusion, le chantage.

ET PUISQUE LA CLASSE POSSEDANTE CITE

SANS VERGOGNE JAURES…

« Maintenant, c’est le sabotage partout : il n’y a pas une seule de ces violences commises inévitablement dans la classe ouvrière combattant à l’heure des conflits, à l’heure de la crise, à l’heure de la souffrance, il n’y a pas une seule de ces violences qui ne soit affublée tragiquement du mot de «sabotage».  http://www.jaures.eu/ressources/de_jaures/violence-des-pauvres-violence-des-maitres-1912/

« Nous ne sommes pas, nous ne pouvons pas être les dupes de l’hypocrisie sociale des classes dirigeantes. […] Ce qu’elles entendent par le maintien de l’ordre, ce qu’elles entendent par la répression de la violence, c’est la répression de tous les écarts, de tous les excès de la force ouvrière ; c’est aussi, sous prétexte d’en réprimer les écarts, de réprimer la force ouvrière elle-même et laisser le champ libre à la seule violence patronale. Ah ! Messieurs, quand on fait le bilan des grèves, quand on fait le bilan des conflits sociaux on oublie étrangement l’opposition de sens qui est dans les mêmes mots pour la classe patronale et pour la classe ouvrière. Ah ! les conditions de la lutte sont terriblement difficiles pour les ouvriers! Un geste de menace, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. (…) Ah! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. Cela ne fait pas de bruit; c’est le travail meurtrier de la machine qui, dans son engrenage, dans ses laminoirs, dans ses courroies, a pris l’homme palpitant et criant ; la machine ne grince même pas et c’est en silence qu’elle le broie. Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité.[...] (Assemblée nationale, 2005)

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