Vous avez dit « prise d’otages »? (1)

L’accusation de prise d’otages fait partie du fonds de commerce du discours de la domination. Elle est utilisée comme une arme de diffusion massive contre les grèves, les occupations de lieux de travail ou de ronds-points, plus généralement contre tout mouvement social déterminé. Et si c’est celui qui le dit qui l’est, preneur d’otages et adepte du chantage?

Le sens du vocable otage, ainsi que celui des expressions associées prise et preneur d’otages, avec extension vers violence, chantage et sabotage (d’une politique…) est précis et radical. Il l’est d’autant plus pour au moins cela: La France a connu plusieurs actes de prise d’otages ou-et de terrorisme, de diverses intensités et natures. Citons ceux du RER Saint-Michel en 1995, plus récemment de l’hyper-cacher de Vincennes, du café le Carillon et du Bataclan, de Nice. On pourrait donc penser que, pour des raisons sémantiques, factuelles et contextuelles, ces expressions soient maniées avec le plus grand soin et non pas dégainées avec un mélange insoutenable d’insouciance, de démagogogie, d’hypocrisie et d’indécence. De populisme, au sens propre du terme. Deux rescapés du Bataclan l’ont dénoncé, l’un face à un éditocrate https://blog.francetvinfo.fr/fais-pas-com-papa/2018/02/28/sncf-prise-dotage-peut-on-utiliser-la-metaphore-en-cas-de-greve.html l’autre envers le président https://blogs.mediapart.fr/cedric-maurin/blog/080719/lettre-ouverte-emmanuel-macron-non-la-greve-nest-pas-une-prise-dotage.

GUERRE AU TERRORISME SYNDICAL,  CLAME LE DISCOURS DOMINANT

E. Macron a fait partie, comme conseiller présidentiel puis ministre de l’économie, d’un gouvernement ayant usé fortement  et systématiquement de la rhétorique prise d’otages-violence. Il n’innove pas (sic!), preuve le débat musclé à l’Assemblée nationale entre Jaurès et Clémenceau http://www.jaures.eu/ressources/de_jaures/violence-des-pauvres-violence-des-maitres-1912/ Précisément, deux ministres de l’intérieur ont pris Clémenceau comme référence dans le maintien de l’ordre. Non pas le « jeune Clémenceau » socialiste radical, mais le briseur et réprimeur violent de grèves. Ce sont MM. Valls et Castaner. Vous avez dit bizarre?

Le retour en 2016 en dit beaucoup. Ont alors lieu diverses initiatives contre la contre-réforme du code du travail, appelée Valls-El Khomry-Macron, président F. Hollande. En mai des raffineries et des dépôts de carburant sont bloqués, des transports sont « perturbés ». La séquence politico-médiatique est typique. Le 23 mai E. Macron appelle à « laisser avancer (...) une France qui travaille, une France qui produit, une France qui croit en son avenir ». Une France non fainéante, non réfractaire, non grognante, que certains suivez-ma-pensée s’emploieraient à ne pas laisser avancer, pire, à immobiliser par la force. Le ministre des finances Michel Sapin qualifie l’action d’ « illégitime ». Il joue sur le double sens du mot : qui ne remplit pas les conditions requises par la loi, le droit; qui n'est pas justifié, pas fondé. C’est à peine plus euphémisé que la formule aimée de l’actuel président, Vous n’avez pas le droit (pas de raison) de vous plaindre, de faire grève, de contester ma politique éclairée.

Quant à M. Valls premier ministre, il inscrit son discours dans le registre non seulement du hors-la-loi, mais du crime. Il est cohérent avec une déclaration antérieure, en tant que ministre de l’Intérieur, énoncée début février 2013, qu’il est intéressant de citer généreusement, tant elle a fourni les éléments de langage postérieurs. « Il ne s’agit pas de criminaliser les syndicalistes. Le droit de manifester, de faire grève, le droit d’expression sont constitutionnels, j’y suis profondément attaché, mais le désordre n’est pas une bonne chose. Les explosions sociales, il faut essayer de les comprendre, mais on ne peut pas les admettre (…) On peut essayer de comprendre les raisons qui poussent des hommes et des femmes au désespoir mais on ne peut pas casser l’outil de travail. » La figure du "oui mais" est si répétitive, qu'elle laisse apparaître le vrai sens du discours. Il ne s'agit pas, mais quand même si. Un peu comme récemment, Ce n’est pas illégal, mais (les femmes portant un foulard). Remarquer dès à présent l’usage du vocable blocage, pour l’opposer à la libération (de la société des talents, des premiers de cordée, de l’envie de devenir milliardaire…), à la liberté d’entreprendre et à la flexibilité (au profit de la classe exploitante), etc. Le slogan actuel rabâché en mode perroquet, « Le droit de grève oui, le droit de bloquer non » voudrait réduire la grève à, par exemple, du « dialogue concertatif », des pétitions et des cahiers de doléances, dont en outre il n’est pas tenu compte ou qui sont manipulés.

QUAND LE GRAND PATRONAT ET LES EDITOCRATES

DENONCENT LA CGT-TERRORISTE-DAESH

De son côté P. Gattaz, alors président du Medef, se lâche contre la CGT et son secrétaire général, considéré comme le « bloqueur en chef », en quelque sorte le « chef du complot ». « Oui, le droit de grève est autorisé, oui le droit de manifestation est autorisé, mais le droit de blocage du pays est illégal, ils sont hors la loi, donc il ne faut absolument pas céder. (…) C'est de la violence, il faut être contre la violence, contre les blocages ». Dans sa bouche cela est pour le moins disons audacieux, quand on songe aux fraudes sociales et fiscales du grand patronat, aux évasions fiscales, aux violences des licenciements, restructurations, optimisations et autres pratiques managériales en vue de « maximiser les possibles », la définition du progressisme selon E. Macron. Passons. Il appelle le gouvernement à « ne pas céder au chantage, aux violences, à l'intimidation, à la terreur (…) Faire respecter l'Etat de droit, c'est faire en sorte que les minorités qui se comportent un peu comme des voyous, comme des terroristes ne bloquent pas tout le pays ». Usant de la ficelle langagière de l’excuse-je-rigole, il dit regretter l’emploi du seul vocable terroriste, « inapproprié ». Mais assume, autre rhétorique et posture très macronienne, le fond de sa diatribe. En d’autres termes il maintient son accusation. Remarquons l’actuel relatif silence du patronat, il est si bien parlé et servi par le pouvoir politique et médiatique.

L’éditorialiste en chef du média ultra-libéral le Point, Franz-Olivier Giesbert, synthétise le discours des éditocrates. Il écrit que « La France est soumise aujourd'hui à deux menaces qui, pour être différentes, n'en mettent pas moins en péril son intégrité : Daech et la CGT. Il va sans dire que ces deux organisations minoritaires ne sont pas de même nature, rassurons tout de suite la police de la bien-pensance. Mais, sur le plan tactique, elles peuvent avoir recours aux mêmes armes. L'intimidation, notamment. » Il va sans dire, mais. Organisations minoritaires. Armes… De son côté le député LR Jean-Pierre Giran affirme que « Honnêtement (sic!) il ne faut plus traiter ces casseurs comme de simples agités qui viennent dans une manifestation casser un abribus ou une vitrine. Il y a tentative de meurtre contre les gardiens de la République que sont les policiers. Cela est intolérable parce que si on laisse faire, il n'y a plus de limite et plus de société. [...] De mon point de vue, ce qui se passe là, c'est du terrorisme, ce sont des 'Daesh' de l’intérieur. » Luc Ferry, éphémère ministre de l’Education et s’auto-proclamant esprit d’élite, appela les policiers à se servir de leurs armes, au cours du mouvement des Gilets jeunes - avez-vous entendu une intervention officielle, une mise en examen pour appel à usage d’armes contre des citoyens? Concluons ce rappel avec le désormais membre du Conseil constitutionnel par la grâce présidentielle, Alain Juppé. Son compte Twitter mentionne « Des millions de Français pris en otages. Il faut que cela cesse. » 1995, 2016, 2019 et suite, un expert, vraiment.

Ce langage, ces postures, ces pratiques, tout cela fait système et rend compte d’une classe en lutte, en lutte violente.

 IL FAUT DES TUEURS, IL FAUT FAIRE LA REVOLUTION,

A THEORISE LA CLASSE DOMINANTE

Remontons en arrière, afin d’éclairer encore plus le langage, la pratique et la logique du moment présent. En 1998 a lieu la mise en place de l’expérimentation des 35 heures. Le dirigeant du CNPF, Yvon Gattaz, le père de Pierre, y est violemment opposé - lui et ses successeurs en comprendront rapidement la façon d’en organiser les bienfaits collatéraux pour l’ultra-libéralisme et ils ne souhaiteront pas abolir cette loi, mais « l’aménager ». Il déclare qu’« Il faut des tueurs, nous sommes en guerre ». Pas la guerre économique, autre cache-politique pro-profits, mais la guerre sociale. Les « lutteurs et tueurs de classes » Denis Kessler et Ernest Antoine Seillière, qui sera en 2012 poursuivi en justice pour abus de bien social et fraudes fiscales, prennent le commandement. D. Kessler est alors l’idéologue du patronat, il deviendra le dirigeant d’une importante société assurantielle et financière privée… Il énonce avec clarté le programme de classe et de casse, qui ne tarda pas à être entrepris par la droite comme par la gauche de gouvernement, selon ses souhaits; « Le mot qu’il faudrait utiliser, c’est le mot “révolution”, car c’est une révolution qui commence. Gauche ou droite au pouvoir, nous allons passer les années qui viennent à démonter pièce par pièce ce qui avait été monté depuis la Libération. Ça, c’est fini. Un autre cycle s’ouvre et ça sera très différent. » Il fait référence au programme du Conseil national de la Résistance, appelé Les Jours Heureux, comportant notamment la création et l’amélioration de la protection et des droits sociaux dans et hors de l’entreprise, l’interdiction des conglomérats industriels, l’indépendance des médias, la nationalisation des grandes banques et sociétés d’assurances, plus généralement l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ». Que E. Philippe le cite comme source d’inspiration, en dit long sur l’hypocrisie et le cynisme de cette classe.

Le modèle social français, les précédentes présidences l’ont mis à mal. L’actuel président tente de le renverser peu ou prou. Il « n’aime pas le vocable » et il considère ses dispositifs comme « éculés ». Et quand c’est éculé, il convient de s’en séparer et de le remplacer, n’est-ce pas. Son livre programme paru en novembre 2016 est intitulé Révolution, il faut comprendre contre-révolution et contre-réformes. C’est la feuille de route écrite par Kessler, actualisée par la Commission Attali de 2012 dite Libération de la croissance (sic!)  dont il fut rapporteur général.

Il est légitime et impératif que ce programme réactionnaire déclenche une réaction… dans le bon sens du mot et de la chose. Il n’y a pas d’autre solution possible, comme disait M. Thatcher!

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