E. Philippe aime F. Hayek, qui apprécie les dictatures.

E. Philippe a déclaré le 5 mars s’inspirer de l’économiste ultra-libéral Friedrich von Hayek. Il a précisé son ouvrage préféré : La Route de la servitude. Tout un programme, en effet. Mais servitude pour qui? Par quels moyens? Aux dépens de quoi? Hayek affirmait préférer un dictateur libéral à la démocratie. La référence de E. Philippe en dit beaucoup, en clair et en pratique.

La Route de la servitude : un programme économique, social et politique.

> Du point de vue économique, la chose peut être résumée ainsi. Le seul programme économique possible, le fameux TINA There is no alternative fondé sur une pseudo analyse « scientifique » de la vie, de la société et de l’efficacité, est celui conjuguant notamment la concurrence, la compétitivité, la liberté d’entreprendre, la réduction du « coût du travail ». Dans le dogme, dans l’idéologie, cela semble beau comme l’antique. Dans la réalité, dans la vraie vie, c’est mensonge et manipulation. Cela ne fonctionne pas, sinon pourquoi les crises économiques et financières à répétition, le chômage de masse, la précarité, l’austérité désormais quasi permanente à plus ou moins forte intensité, entre autres maux. Surtout, pourquoi alors les subventions, aides et exonérations aux (grandes et transnationales) accordées sans contreparties pour quelque 200 milliards d’euros par an, pourquoi les dizaines de milliards de défiscalisations en faveur des grandes fortunes, qui les utilisent pour spéculer? Pourquoi la non-lutte résolue persistante contre les fraudes et évasions fiscales? Il est vrai que Hayek ne disait pas : moins d’Etat, mais plus d’Etat… au profit de la classe bourgeoise et capitaliste. Mais la présentation a le mérite de présenter la bourgeoisie et la classe capitaliste comme étant dans … la servitude de son rôle historique, pour « la bonne cause ». la sienne.

> Du point de vue social, la chose se résume ainsi. Les porteurs de ce dogme sont les seuls capables et légitimes pour appliquer ce programme « vital ». Ils doivent être déterminés afin de combattre les paresseux, les laxistes, les réfractaires, les etc. Ils peuvent le cas échéant faire de la « pédagogie », euphémisme pour éléments de langage, discours officiel et communication relayés par les médias dominants et les souteneurs du pouvoir. En face, ou en bas, les classes laborieuses et exploitées doivent accepter la servitude du seul programme économique et politique possible. A l’origine, l’économie était appelée : économique politique, et non « science économique », ce qui en dit beaucoup sur la réalité.

> Du point de vue politique, en effet, l’inspirateur du Forum de Davos a développé le projet d’une démocratie limitée, dans laquelle la répartition du travail et des richesses, de même que la monnaie, seraient soustraites à la décision politique (au sens délibératif) et aux aléas électoraux. Il a suggéré le droit de vote une seule fois dans la vie à 45 ans! De même, à ses yeux le syndicalisme et plus généralement toutes les institutions fondées sur la solidarité sont la résurgence de "l’idée atavique -expression pour le moins ambiguë- de justice distributive", menant inéluctablement à la ruine de "l’ordre spontané du marché" (euphémisme pour économie de marché capitaliste). Dans cet ordre d’idée, dans cette idée de l’ordre, il considère que ce sont les « valeurs » des entreprises qui doivent irriguer la société et les individus, et les faire fonctionner, ce qui a été repris dans les années 1990 par les idéologues du Medef, déjà. Lors de l’élection de Macron, P. Guattaz ne s’exclamait-il pas « être sur un nuage »? En effet, avec la start-up nation, le code des affaires mis en oeuvre par Macron, l’entrisme des classes économiques et financières au coeur des institutions, l’affaiblissement des services publics et les dénationalisations, etc., le programme hayekien est… en marche, en marche forcée, en marche par la force. Alors qu’il tient du monde ancien et ne cesse d’être invalidé par les faits.

Car que faire, pour appliquer efficacement ce programme? Que faire quand les populations contestent, proposent et organisent d’autres possibles? Quand elles refusent la « pédagogie » et les arguments d’autorité? Il n’y pas d’autre alternative : utiliser la violence, celle de la classe dominante et possédante. Car il faut conformer la société, et donc les populations, au dogme ultra-libéral. Par tous les moyens,

Hayek a ainsi défendu, logiquement, le coup d’Etat, violent, de Pinochet au Chili contre le président Salvador Allende, légalement élu et ayant commencé à engager diverses réformes en faveur des classes populaires, réduisant dans le même temps les inégalités et accroissant le développement économique (Aujourd’hui, même le FMI reconnaît que les programmes d’austérité accroissent les inégalités et que les inégalités sont néfastes au développement économique, mais E. Macron n’a pas dû lire ces analyses, ou plutôt il les a rangées dans un placard tant elles dérangent sa « pensée complexe ».) Il précisa ainsi lors d'un voyage dans le Chili de Pinochet, épaulé par les Chicago Boys (économistes ultra-libéraux) : "Je préfère personnellement un dictateur libéral à un gouvernement démocratique qui ne serait pas libéral."

Or donc, que pratiquent et prônent E. Philippe et E. Macron? La politique du pire, et de pire en pire. Violence dans les mots, les « arguments » et les interpellations langagières, inutile ici de développer. Violence des ordonnances, du déni de la négociation avec les syndicats de salarié.es et les associations, etc. Transformation d’une loi d’exception en loi ordinaire, vote d’une autre loi liberticide dite « anti-casseurs ». Utilisation massive d’armes relevant de la guerre, ayant déjà provoqué de graves et irrémédiables blessures et refus de cesser leur utilisation, pratiques policières volontairement violentes (celles pratiquées depuis des années dans les quartiers populaires), dénégation des condamnations et demandes du Défenseur des droits, de la Ligue des droits de l’homme, des experts de l’Onu sur les droits humains, de Amnesty France, entre autres. Cela relèverait de la « violence légitime de l’Etat », expression attribuée à Walter Benjamin. Or celui-ci parlait de « violence légale » au sens où c’est l’Etat, le pouvoir en place qui la met en oeuvre, mais cela ne signifie pas ipso facto qu’elle soit légitime, au contraire. Il évoquait de plus le droit imprescriptible et reconnu par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, de refuser la soumission, y compris par des actions le cas échéant d’une violence légitime, une violence nécessaire face à celle du pouvoir. Et maintenant, ces déclarations inquiétantes à plus d’un titre :  « Tous ceux qui de facto (?) protègent les casseurs, qui les encouragent ou les glorifient (?) devront prendre leur responsabilités (?) (…) J’ai demandé à la garde des Sceaux d’augmenter le montant de la contravention encourue en cas de participation à une manifestation interdite ». 

La démocratie va-t-elle bientôt être présentée comme une maladie infantile, atavique? Devra-t-on disposer d’une carte de manifestant et d’opinion, avec perte de points et rattrapage dans des séances de pédagogie? Sera-t-il encore possible de participer à des manifestations, sachant que toutes peuvent, de facto, être l’occasion de cassage, de pillage et d’affrontement avec les forces de l’ordre (d’autant plus  présents quand le pouvoir de facto joue sur les affrontements, les cassages, afin de développer son discours et légitimer ses pratiques, ceci ne relève pas de la « théorie du complot, je vous en prie merci).

PS. il faut aborder le roman Soumission de M. Houellebecq à cette aune. Il est en effet tentant pour les tenants et les souteneurs du pouvoir capitaliste de dénoncer telle prétendue soumission (aux « corporatisme, modèle social dépassé, assistanat, islam », etc.) afin de camoufler et légitimer en même temps la véritable tentative de soumission, celle à l’ordre établi, opportunément présenté comme l’ordre républicain.

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