Variations autour de la pipe de M. Macron

« Qui veut faire l’ange fait la bête », selon le philosophe Blaise Pascal : les mauvais penchants ressortent. Qui veut faire Tartuffe se retrouve tête de pipe, individu laid, grotesque et borné selon le dictionnaire. Ainsi va E. Macron, sans honte ni vergogne, voulant « parler peuple », comme lui et ses souteneurs le vantaient quand il accusait des salariés licenciés de « foutre le bordel ».

« C’est de la pipe » a donc dit le président le 14 janvier en évoquant la demande de presque 80% de personnes en faveur du  rétablissement de l’Isf. Pourcentage à comparer avec celui des votant.es pour lui, de plus pour diverses raisons : 20%. Déjà, du mépris et de l’autoritarisme démocratiques, si j’ose cet oxymore. Et les médias dominants d’entonner le refrain, à l’image de L’opinion, qui titre : « Grand débat national: Emmanuel Macron part en reconquête et c’est pas de la pipe! ».

Déjà, il y a du vulgaire dans l’expression. Cela ne saurait étonner de la part d’une personne parlant ainsi de son métier dans la finance : « D’une certaine manière, on est comme une prostituée. Le boulot, c’est de séduire. » Wall Street Journal du 9 mars 2015. Les travailleur.es du sexe apprécieront. Je n’en rajouterai pas sur cet aspect.

Sa langue a-t-elle fourbé, je veux dire : fourché, était-il dans le désir de dire : pipeau? En tout cas, c’est osé, de la part d’un individu qui, dans ses métiers de conseiller économique puis de ministre, de candidat puis de président, en a énoncé à la pelle, des omissions, des contre-vérités, des artifices, des non-dits, des promesses (pipeau envers les classes populaires, mais pas pipeau envers la classe qui l’a porté au pouvoir). Qui a réussi à jouer de la flute et, dans des circonstances dont il a su tirer profit (le terme est approprié, surtout quand on sait qui et pour combien a contribué à sa campagne, comme le démontre Julia Cagé), a réussi à se faire élire. Il faudrait un peu de décence, arrêter de « fumer la moquette » et de (se) raconter des craques, M. le président!, pour reprendre votre autre expression.

Mais qui donc raconte du pipeau et des craques, si ce n’est celui qui en accuse à tout propos ses opposants? La nouvelle PPP ou « petite phrase populiste » de M. Macron fait penser au célèbre Ceci n’est pas une pipe, la légende du tableau de René Magritte intitulé La trahison des images (1929) montrant une pipe, instrument à fumer du tabac. La peinture n’est qu’une représentation, de la peinture-telling, de même que M. Macron utilise du story-telling, qui n’a rien à voir avec la réalité, qui en est le plus souvent du déni ou le contraire. En d’autres termes, il persiste dans son oeuvre d’enfumage. D’un côté, des craques, du craquage, de la casse des services publics, des justice fiscale, sociale, démocratique, écologique, etc. De l’autre : la captation, la prédation, le touche-pas-au-grisbi, au cash, la caste, l’oligarchie, la ploutocratie : laristo-castie.

4 milliards d’euros n’améliorerait pas la vie d’un seul Gilet Jaune, ose M. Macron? On a envie, pour rester courtois, de lui répondre par cette répartie de l’écrivain Jules Renard en 1905 : « Si l’argent ne fait pas le bonheur, rendez-le! » Donnez-le-moi, pourrait dire à M. Macron, chacun.e des chômeur.es ou mal-logé.es vivant en dessous du seuil de pauvreté, etc., et cela fait environ 9 millions de personnes, dont environ 3 millions d’enfants. 4 milliards, par an, c’est au choix des centaines de milliers d’emplois utiles aux individus et à la collectivité, en particulier ceux qui manquent dans les services publics. A comparer avec, par exemple, les budgets de la politique de la ville et du logement, l’éducation nationale, les lignes secondaires de chemin de fer, etc. C’est plus que le total annuel de la suppression de 5 euros par mois de l’Aide personnalisée au Logement pour 6,5 millions de personnes en difficultés. C’est juste un peu moins que la non-indexation du livret A sur l’inflation: 0,75% moins 1,6% minimum, cela fait beaucoup moins pour leurs possesseur.es la plupart des classes populaires, et quelque 6 milliards en plus, par an, un autre casse du siècle, en faveur des banques et de leurs grands actionnaires et actions de spéculation. Bref, 4 milliards, par an, cela fait beaucoup en moyenne pour chaque assisté.e fiscal.e. En 10 ans, cela fait 40 milliards de pertes de recettes fiscales ou de dépenses publiques (sauf si les choses prennent une autre tournure).

Ce président n’innove décidément pas. « Si vraiment je pensais que l’économie française irait mieux si je passais à un million d’euros, je vous assure que je le ferais », lançait M. de Margerie, au forum Libération de Rennes le 30 mars 2013. Il était alors le patron de Total, entreprise présente dans divers paradis fiscaux « pour accompagner ses clients » et ayant réussi à payer pendant des années zéro franc ou euro d’impôt. Inutile d’évoquer sa politique de verdissement, ici. Une déclaration populiste, au sens de démagogique. Admirer le vraiment. Certes ce passage de 4-5 millions d'euros annuels (hors bonus, stock-options et autres friandises) à 1 million ne sauverait pas l'économie française, à défaut de la décence des dirigeant.es économiques et de leurs supporters politiques et idéologiques. Mais cela rapporterait chaque année quelque 3-4 millions d'euros, qu'une association oeuvrant dans le social emploierait utilement, à l'heure où les aides aux associations ne cessent d’être amputées. Et si par exemple les 200 patrons ou dirigeants aux salaires équivalents agissaient de même, cela ferait 400 millions d'euros par an. Et si tous ces dirigeants ultra-rémunérés tel, choc de l’actualité, M. Ghosn, ne se rétribuaient pas à coups (et couts pour les salarié.es de l’entreprise et des citoyen.nes) de dizaines de millions d’euros annuels, cela compterait. Qu’attendent donc ces personnes pour organiser une caisse de solidarité au profit des plus défavorisés?  Qu’attend donc le pouvoir pour imposer un revenu maximum, ou un écart de 1 à 20, bon, à 30 après dialogue social, tant l’écart est un trouble à la conscience et à l’ordre public? Entre autres idées.

A propos de M. Ghosn, justement, et au fond de toute cette craque du discours dominant, rappelons cela. « M. Ghosn, qui gagne beaucoup d’argent, avait dit, si je ne m’abuse (sic!), que si cet accord (maintien de site et d’emploi, avec subventions à la clé) était signé, il ferait un sacrifice (sic) sur sa rémunération. On l’attend. M. Ghosn doit faire ce geste (…) c'était du donnant-donnant (resic) ». Quel joli discours. L’entreprise a licencié, a fermé des sites pour en implanter dans des pays à « bas coûts de travail et de droits sociaux », de même que font les entreprises recevant les CICE et autres cadeaux fiscaux. Qui enfumait ainsi? P. Moscovici,  le 27 mars 2013. Le même qui affirmait qu’il était hors de question de faire subir aux « entreprises » des contrôles et obligations. Le même qui, aujourd’hui, affirme qu’il n’y a aucun paradis fiscal dans l’Union européenne. Même les Pays-Bas, où M. Gons semble avoir mené ses juteuses affaires? Même le Luxembourg, Malte, Chypre, la Belgique, l’Irlande….? E. Macron lui aussi est contre les contreparties demandées aux entreprises et particuliers recevant du cash tout azymuth, contre les contrôles et les sanctions. Tout est dans tout, tout se tient, tous se tiennent, décidément.

Et s’il n’y avait que l’ISF! Rappelons encore et encore ceci qui n’est pas de la pipe, sauf pour les plus hauts revenus et fortunés. Prélèvement forfaitaire unique abaissé de 45% à 30% : 1,5  milliard. Suppression de la taxe sur les dividendes : 2 milliards. Baisse de l’impôt sur les bénéfices des entreprises (premiers bénéficiaires, les grandes et transnationales, qui paient de toutes façons de 0% à 10%) passant de 28% à 25% : 15-17 milliards. Et il faut ajouter les milliards du CICE, dont l’inefficacité coûteuse est une vérité non alternative, les milliards des exonérations sociales entreprises, des niches fiscales, sans contrôle ni contrepartie contrairement à ce qui est exigé des chômeur.es, des bénéficiaires d’aides sociales. Pour ne parler que de cela.

Plus que jamais, avec M. Macron les classes possédantes et dirigeantes peuvent effectivement chanter la comptine :

J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas.

J'en ai du fin et du bien râpé,

Mais ce n'est pas pour ton vilain nez !

J'ai du bon tabac dans ma tabatière,

J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas.

Ce qui est de la pipe et des craques, ce sont les arguments avancés par EM, que même ses souteneurs idéologiques ne peuvent les légitimer. Inutile de revenir sur cette arnaque du « ruissellement-premiers de cordée », que des institutions non fouteuses de bordel comme le FMI ou l’OCDE ont commencé à critiquer… tout en continuant à « recommander » ou imposer les « réformes structurelles », tout en indiquant qu’elles créent et renforcent les inégalités et que les inégalités sont préjudiciables pour la croissance. On aimerait rêver. On attend toujours les « études scientifiques » montrant la validité de cette fable ruissellement bon pour l’emploi, la croissance&co, inventée par un conseiller de Ronald Reagan pour faire passer les baisses d’impôts, les défiscalisations et déréglementations en faveur des grandes fortunes, des grands actionnaires et des « hauts » dirigeants d’entreprises.

Prenons aussi l’exemple de la casse du code du travail, ie des droits sociaux des salariés, des chômeurs, des précaires, etc. Il paraîtrait   qu’il est trop « lourd et rigide » et n’a jamais été modifié? Il a subi quelque 165 modifications entre 2000 et 2013, la plupart pour « flexibiliser et sécuriser ». Comme pour l’ISF&co il paraîtrait que c’est pour la bonne cause, celle de l’emploi-croissance-compétitivité&co? L’une des références (libérales) en gestion des ressources humaines et des politiques sociales est Raymond Soubie, conseiller de présidents (de la République et de grandes entreprises). Sur C dans l’air du 26 juin 2017, à la question de savoir s’il y a « des exemples de dérégulation du droit du travail ayant permis de réduire le chômage et la précarité des salariés », il admet, après un silence éloquent : « Euh non… ». Le 21 septembre  2017 au 7-9 de France Inter, l’économiste Philippe Aghion, chantre du libéralisme économique, un des inspirateurs économiques de F. Hollande et conseiller du président Macron, répond ainsi à la question : « Y a-t-il un lien prouvé et démontré entre la facilité à licencier et la facilité à embaucher ? » : « Je pense qu’il y a eu des études, je ne peux pas vous dire quelle étude, mais enfin c’est prouvé, c’est établi ». Selon lui « c’est prouvé », comme le « vu à la télé et approuvé ». Ahurissant, sans être étonnant. Il préfère dire cela que de reconnaître qu’elles existent, mais pas dans le sens de ce qu’il prône, au contraire.

Un autre argument pipe&craque pour défiscaliser et avantager à tout va le « haut du panier », c’est la « fuite des talents et des capitaux ». D’après les chiffres de Bercy, il y a environ chaque année un solde (entre les départs et les retours) de 600 départs de hauts revenus ou-et patrimoines. Un chiffre stable, quelle que soit la politique de défiscalisation! Surtout Bercy évalue le manque à gagner, la perte de recettes fiscales, à 170 millions par an. Donc, pour ne pas perdre 170 millions, l’oligarchie opère une dépense publique, c’est le terme, de 4 milliards, par an. Une bonne affaire, mais pour qui? Il faudrait encore parler des quelque 60 milliards par an de pertes de recettes fiscales dues aux fraudes (pas des pauvres et des chômeurs, là ce sont vraiment des craques), que Macron exonère, indulge à coups de « droit à l’erreur », de suppression des salariés du public spécialisés dans la lutte contre ce type de fraudes. Incompétence ou complicité au moins idéologique? Les deux en même temps?

La conclusion est avérée. E. Macron s’intoxique avec cette pipe et ces craques et, surtout, entend continuer à nous la faire fumer par procuration ou directement, à nous enfumer l’esprit! Et quand il y a contestation et révolte, à enfumer avec des gaz lacrymogènes (dont les pouvoirs refusent d’indiquer la composition…), et à mutiler avec des armes dont certaines sont interdites dans de nombreux pays européens et qui mutilent, dont le retrait est demandé par le Défenseur des droits notamment. Inquiétant. Alors oui, ça s’indigne, ça craque, ça branle dans le manche, ça se révolte. Les classes pauvres et populaires et même moyennes ont lancé la lutte. Face à quoi le pouvoir sort le « grand débat », du pipeau et des craques pour de vrai, et en même temps la violence d’État illégitime à défaut d’être légale…et encore faudrait aller y voir de plus près. Dans l’ancien monde il y avait le sabre et le goupillon (pouvoir de l’église catholique). Dans l’ancien monde nouveau, il y a le sabre et le houspillon (Selon le dictionnaire CNRTL, houspiller : « Traiter d'une manière brutale un être humain, un animal en le secouant, en le tiraillant, en lui donnant des coups. Accabler (quelqu'un) de reproches, de critiques, d’invectives.» )

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