Le malus c’est bonus pour l’équilibrus

Le pouvoir veut faire croire que l’équilibre dans sa contre- réforme des retraites, c’est comme celui de la balance de la justice. Mais chaque citoyenne et citoyen a en tête cette balance déséquilibrée, symbole de l’injustice, sans parler du bandeau sur les yeux quand le pouvoir est autoritaire. La figure bonus-malus est éclairante sur l’im-posture

Beaucoup d’informations ont été dites et écrites sur cette contre-réforme qui s’ajoute aux autres et entend contribuer au démantèlement systématique du programme national de la résistance, selon le souhait dès 1998 de l’ancien idéologue en chef du CNPF, conseil national du patronat français, opportunément requalifié en lyrique Medef. La figure du malus et du bonus pour assurer le dit équilibre, déséquilibré par une série de mesures en faveur des classes possédantes, n’est pas qu’un outil d’imposition, ou d’incitation selon le nouveau vocable chéri de la macronie. C’est un élément constitutif de son idéologie et de sa politique. De toutes façons la question n’est pas celle de l’équilibre, mais de la captation par les intérêts privés des sommes destinées à la retraite par répartition, pour déséquilibrer encore plus, pour renverser le modèle et les conquêtes sociales. Bonus pour les uns, malus pour les autres, et vice versa selon les cas.

Si vous faites partie des classes possédantes, exploitantes  et dirigeantes, vous avez droit aux bonus octroyés par des conseils d’administration fonctionnant en endogamie et sans contrôle ni en général ni en particulier quand l’Etat est actionnaire. Le cas Ghosn est caricatural mais pas unique, disons universel dans ce milieu. Vous bénéficiez également des bonus octroyés par les lois de finances votées, hum, décidées et ordonnancées. Suppression de l’ISF, abaissement du prélèvement sur le capital de 45% à 30%, etc. Ceci pour responsabiliser et inciter à investir… dans les placements spéculatifs. Ou à ne pas s’évader fiscalement, le malus dans ce cas n’ayant jamais été dissuasif voire appliqué, autrement dit c’est un double bonus.

Si vous faites partie des classes laborieuses, populaires et  exploitées, vous avez également droit à des « bonus » pour vous responsabiliser et vous inciter à. A traverser la rue, mouiller votre tee-shirt, cesser d’être dans la paresse, accepter la compétitivité et les heures sup même non rétribuées, etc. Pour cela, par exemple le pognon de dingue, euphémisme indécent pour politiques et aides sociales, est diminué ou supprimé, ses conditions d’accès durcies, de même avec l’assurance chômage. Cela peut donner le sentiment, un sentiment attention, d’être un malus, mais c’est une erreur de compréhension due le cas échéant à un déficit de pédagogie. C’est en vérité et en réalité un bonus, puisque cela va et pousse dans le bon sens. C’est une bonus action, pour votre bien et celui de la nation, de la patrie.

Le malus c’est pas bonus pour l’équilibrus… dans certains cas.

Si vous faites partie des classes favorisées, au sens actif du mot et des pratiques, vous ne bénéficiez pas de malus. Ainsi en cas d’utilisation dans l’excès de contrats courts et même très beaucoup courts, de rémunérations indécentes et hors du commun, de licenciements abusifs pour raisons boursières ou de rentabilité générale, de non-bienveillance, euphémisme facilement décryptable, de refus d’appliquer telle disposition réglementaire, etc. Vous vous mettez en grogne, si j’ose dire, vous murmurez à l’oreille de qui de droit et le pouvoir vous entend, vous comprend, vous satisfait. Mais attention, il vous est imposé, parfaitement!, l’incitation au devoir d’exemplarité et de respect de l’éthique, l’Ethique vous dis-je. Que vous appliquerez, comme de bien entendu, selon les codes et autres chartes du même nom, en toute confiance concertée, partagée et négociée. Sinon il y aura malus, sanction et loi, si si, vraiment.

Si vous faites partie des classes défavorisées, au sens actif du mot et des pratiques, les mauvais malus sont supprimés, mais voui! Par exemple votre retraite sera calculée sur toute votre carrière et non pas seulement sur 25 années, ce qui est réducteur donc dommageable, mauvais, pas bonus du toutus. Ou vous pouvez désormais négocier en face à face avec votre employeur, comme deux adultes majeurs, consentants et responsables, et non pas subir des décisions venues de la branche professionnelle voire d’une loi nationale donc bureaucratique et coupée de la réalité du terrain, donc mauvaise, malus. N’est-ce pas tout bon pour tout le monde?

Si vous faites partie des classes dominantes, entreprises bancaires, assurantielles ou financières, vous avez droit à un bonus de premier rang, disons de premier de cordée. Son nom de code? Alea moral. Que la langue est belle! Joli camouflage, surtout avec l’adjectif moral, un des fleurons du discours actuel, au côté de responsable, juste, équilibré, bienveillant, comme avec le substantif capitalisme. C’est la garantie quasi 100% que si l’entreprise est menacée de faillite et quelles qu’en soient les causes, l’Etat la supportera et le supportera financièrement. En y mettant un pognon de dingue. Et les dirigeants seront grondés, ce sera un sacré malus pour leur amour-propre et leur carrière, si si. Bref, aléa moral égale permis de spéculer à tout va et sans risques tout en gardant le moral.

Si vous faites partie des classes dominées, vous avez droit à un malus de premier choix, en particulier face aux aléas de la vie. De toutes façons, si alea il y a vous en êtes responsable, donc la cause est entendue, le sentiment n’a rien à y voir, là, il faut faire face à la réalité. Ainsi si vos ressources financières sont faibles, pour cause de chômage, d’emploi précaire ou à temps partiel, de salaires pauvres pour travailleurs pauvres ou pour n’importe quelle raison, vos frais bancaires sont conséquents. Ils rapportent quelque 5 milliards par an aux banques, malgré la demande  gouvernementale d’exemplarité avec menace de loi si non respect (voir ci-dessus) C’est normal, il faut respecter la morale et les bonnes moeurs. Si vous spéculez avec votre santé, en buvant du diesel, en fumant des clopes, en bouffant de la junk food, en refusant de considérer que le travail n’est pas une douleur, et même est un plaisir autorisé, une émancipation, c’est votre problème. L’Etat ne peut ni ne doit tout, c’est bien connu.

Ce serait un film. Le bonus, le malus et le truandus.

Les exemples ne manquent pas. Ils ne datent certes pas de cette présidence, mais il est avéré qu’elle pratique en mode accéléré, durci, autoritaire et systémique. Les bonus sont donc, en vertu des lois naturelles et pragmatiques, pour les boni people, les premiers de cordée, les talentueux, les entreprenants, les ceux-qui-réussissent, qui ont les passions joyeuses et heureuses, etc. Les malus sont pour les mali gens, les mauvais, les malotrus, les manants, les gueux, les méchants, la foule haineuse, les ceux-qui-ne-sont-rien, qui ont les passions tristes. Rien de nouveau dans le nouveau monde. Du darwinisme dénaturé. Du darwinisme social. C’est la vie, et comme vient de le rappeler le premier ministre, c’est le monde tel qu’il et va, il faut s’y adapter. Posture logique pour un adepte de Friedrich Hayek, inspirateur du forum de Davos et dont le maître livre, la Route de la servitude, est sur sa table de chevet. Hayek, qui disait préférer une dictature d’idéologie libérale à une démocratie sociale. Quitte à soutenir le coup d’Etat de 1973 au Chili, pour aller dans le bon sens. Qui souhaitait que les syndicats, du moins ceux des travailleurs, pas des patronats, soient « à la bonne place », ainsi que l’a récemment énoncé Macron, c’est-à-dire collaborationniste, soumis ou réprimé. Il est en effet diverses formes dé-démocratisation, de coup d’Etat et de régime autoritaire. 

En bonus, je recommande le livre Récidive de Michaël Foessel, sur l’année 1938, qui évoque et décrypte ses liens, résonances, échos, affinités avec 2018, disons avec le moment actuel.

 

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