Distanciation sociale? Une expression si révélatrice.

On aurait pu dire, oh bien des choses. Distanciation physique, sanitaire, personnelle, de précaution. Et pourquoi pas distanciation solidaire, dans un oxymore approprié à l’air du temps. Ou simplement: distanciation. Mais l’adjectif social a été retenu.

Du moins il a été évité: éloignement social. Or c’est bien cela qui se cache et resurgit en encore plus fort et grave en ce moment covid19,. Au quotidien et en perspective dans les « jours d’après », qui sont déjà là.

Les deux formes principales que prend la distanciation sanitaire sont le confinement et l’écart, l'éloignement entre personnes. Le confinement est profondément inégalitaire. Quoi de commun entre, par exemple, les personnes étant parties dans une résidence secondaire, de plus ou moins grandes superficies intérieure et extérieure, et les confinées obligées dans des appartements, en outre de superficie, dispositifs externes et confort très différenciés. Il y a là une distanciation sociale au sens propre du terme, une séparation entre les conditions d’existence en société, dont l’origine est antérieure au moment covid19. De son côté la distance, l’écart entre personnes n’est pas identique pour toutes. Par exemple, en tendance générale les cadres et professions intermédiaires peuvent télétravailler, évitant ainsi la promiscuité ou l’impossibilité d’être en écart, dans les transports et les lieux de travail. La plupart des personnes au travail ne le peuvent pas, parce que, ainsi que l’a énoncé avec une cynique franchise le patron français de Amazon, « il faudrait changer l’organisation du travail ». Traduire par: on s’en fout, cela coûterait trop cher et prendrait trop de temps. Il en est de même dans de très nombreuses entreprises et services publics, bien au-delà des services hospitaliers. Il y a donc là également une distanciation sociale-professionnelle antérieure au moment covid19 mais qui, comme pour le confinement, est encore plus évidente et marquée qu’avant les jours présents. Il sera du reste important d’ausculter les situations sociales, en y intégrant les lieux d’habitation, des morts et mortes, et comparer avec l’écart d’espérance de vie, surtout de vie en bonne santé, entre cadres et non-cadres, travailleur.es de l’industrie et du tertiaire, personnes de faibles ou fortes ressources financières, etc.. Dans le moment covid également, il y a les favorisé.es et les défavorisé.es…

Cette distanciation sociale-là relève de la différence ou de l’inégalité sociale, produite, entretenue et aggravée depuis des décennies par la politique (néo ou ultra-) libérale. S’y ajoute, on n’ose dire en même temps mais c’est le cas, une indifférence sociale. Elle est traduite dans les paroles et les actes ainsi que les non-actes, qui restent évidemment des actes. Pour faire court, ce pouvoir politique et économico-financier n’en a rien à faire de la majorité de la population et en particulier des classes populaires, sauf pour les exploiter, presser le citron (le capital humain!), les faire produire du profit. Rien de neuf en la matière, l’emploi répété du vocable sacrifices prend dans ce cadre tout son sens: ce pouvoir les sacrifie, à son idéologie et à son programme résumé ici par les maximes: l’économie (capitaliste, celle des profits et des profiteurs), l’humain ensuite. Les sacrifie également du fait de son incompétence, de son irresponsabilité, de son mépris en matière de préparation stratégique et de stocks de matériels, sans parler de la réduction forcenée des services publics, dont les lieux de santé. Il est crié à la classe dominante, et ce n’est pas d’aujourd’hui: crise sociale, crise sanitaire, crise écologique, etc., et elle répond: crise économique, crise de la compétitivité et de l’attractivité, crise la croissance. Cela s’appelle aussi, mettre à distance la question sociale, par la sémantique et par la pratique - une application du « pragmatisme » macronien.

La distanciation sociale confirme sa réalité dans ce moment covid19. Ainsi, la classe possédante refuse une réelle « modération » de ses dividendes, rémunérations variables, et bien entendu le rééquilibrage minimal de l’injustice fiscale dont elle bénéficie. Pas question de « faire du social », cela serait un mauvais signal, pour les investisseurs et pour la responsabilité individuelle ainsi que pour les « jours d’après ». Faire des dons, de la charité, de l’image, soit, mais pas plus.  Et le pouvoir politique acquiesce, quoi d’étonnant!, tout en faisant, évidem-ment de grandes, vertueuse et indignées déclarations. Rien non plus de contraignant et d’ordonnancé, et encore moins de punitif, il ne manquerait plus que ça, sur la réorientation de chaines de production, la nationalisation ou scoopisation d’entreprises liquidées pour raisons financières (alors que leurs équipes sont spécialistes de la fabrication de gel, masques, bouteilles d’oxygène, respirateurs), le rétablissement de l’ISF, un « effort financier exceptionnel », etc. C’est à chacun selon sa conscience, son civisme, son éthique, son « code », on connaît la chanson. Accusation de « défaitisme » par la ministre du travail, injonction et même sanction conte les inspectrices et inspecteurs du travail, « incitation » avec menaces plus ou moins voilées et organisées à aller travailler, non-fourniture des équipements de précaution sanitaire, etc. Comme d’habitude il y a une grande, hénaurme distance entre les efforts demandés, euphémismes pour imposés, aux classes laborieuse et populaires, et ceux suggérés s’il-vous-plaît aux possédants et aux fortunés. Distance directement proportionnelle à celle entre, disons, ceux qui ne sont rien ou si peu, et ceux qui réussissent, selon une formule Macron. Entre ceux qui prétendent savoir et être habilités (ne pas confondre avec être compétents) à dire et à diriger, et les autres, illettrés, Jojo, réfractaires, paresseux, refusant de traverser la rue pour, etc. Cette distanciation sociale porte des intitulés précis, tels sécession, traitement différencié, inégalitarisme, discrimination, rupture d’égalité, séparation, séparatisme et communautarisme des classes possédante, exploitante et dirigeante.

La guerre sociale se poursuit pendant la « guerre au virus », prenant à peine d’autres formes qu’en « temps de paix ». C’est logique, si l’on considère qu’il n’y a plus de distance entre le « temps de paix », qui est celui de la « guerre économique » (expression qui en dit long) prenant des formes guerrières et pas seulement en paroles, et le « temps de guerre en temps de paix », celui contre « le terrorisme », les « preneurs d’otage » (travailleur.es et certaines organisations syndicales), les « délinquants et criminels des banlieues »,  la « foule haineuse », les « séditieux-insurrectionnels-ennemis de la République », les « ennemis de l’intérieur manipulés par l’extérieur », etc. L’utilisation par les forces de l’ordre (noter que l’adjectif public ici n’est pas utilisé) de tactiques, d’équipements et d’armes relevant du militaire et de la guerre, est significative. Le nouveau, d’une certaine façon, est qu’elle n’est plus réservée aux « banlieues », même si dans le moment covid ces dernières continuent à être… favorisées, privilégiées de ce point de vue. On pourrait dire que les forces de l’ordre et de la domination mettent en oeuvre la doctrine du contact désormais officialisée, afin de faire respecter, d’imposer la distanciation sociale, la politique de différenciation sociale menée par le pouvoir. Et que le pouvoir réfléchit, prépare, met déjà en oeuvre les éléments de sa politique de contrôle social, de dé-démocratisation, de confinement des esprits, des colères, des révoltes. La « loi d’exception d’urgence sanitaire » en est une mesure forte, avec dès à présent des mesures dérogatoires en matière de droit du travail, et ses ordonnances « à venir » à la discrétion du gouvernement et du président. Se souvenir de la loi d’urgence contre le terrorisme et la sécurité intérieure - l’intitulé est significatif- passé en loi ordinaire, présenté par G. Collomb alors  ministre de l’intérieur, par un formidable lapsus: « Je vous propose de sortir de l’Etat de droit… heu, de l’état d’urgence ».

Social? En veux-tu en voilà, forcé-ment. L’adjectif social est en plein emploi, il a pris un tour compulsif dans le discours dominant. Le plus souvent utilisé comme un cliché, dénaturé dans son sens et par sa pratique. Il lui arrive également de le supprimer ou de le remplacer. C’est le cas, symbolique, d'Etat social écarté au profit de Etat providence, une pure création langagière au même titre que « économie sociale de marché », vantée par le social-libéralisme. Or la Constitution énonce que la France est un Etat social, ce qui correspond au Contrat social (et non contrat providence!) initié par Jean-Jacques Rousseau, repris par les Constituants de 1789, et qui fonde la République et la démocratie. Depuis les années 1980, tous les pouvoirs et le discours dominant mettent en avant l’Etat providence. Providence, comme divin, venu d’en haut (les premiers de cordée…), ruisselant, faisant penser à don, charité, bonne action.

Social est pourtant utilisé sans compter, le plus souvent en contradiction avec la réalité. Il s’agit d’euphémiser, camoufler, tromper. Plan social, pour plan de licenciements. Mouvement, conflit social, pour lutte, grève, sous ses diverses formes. Dialogue social, pour échange d’informations et d’idées, demandes impératives et exigences (du gouvernement), délivrance de la feuille de route, sachant que le vocable et la chose négociation ont été exfiltrés, que concertation est à peine supporté (alors quand il est question d’une espèce de conférence newGrenelle pour les « jours d’après », le doute est permis, pour dire la chose poliment). Partenaires sociaux, pour faire croire que les salariés et les patrons, notamment ceux des grandes entreprises et des transnationales, sont égaux comme les partenaires… sexuels (bon, passons sur le rapprochement, mais penser à la « rupture par consentement mutuel », qui cache une grande violence), que l’entreprise n’est pas le lieu d’exploitation mais d’émancipation individuelle et collective (Macron). Comme si les intérêts antagoniques et les classes, leurs luttes, n'existaient pas. Lien social, avec son indissociable vivre-ensemble. Vivre ensemble, de façon séparée, à distance -géographiquement, financièrement, socialement. Sans faire société. Ainsi que le remarquait je ne sais plus qui, Les vaches vivent ensemble, il leur arrive de faire du social, mais les humains sont censés faire société. Des murs sont du reste construits pour cela, des murs fiscaux, des murs symboliques, des murs parfois en dur. Vivre dans un même « espace » (pas dans les mêmes quartiers), mais séparés par les conditions financières, habitationnelles, éducationnelles, etc., bref sociales. Il est facile de comprendre pour quelles raisons il a été substitué à par exemple lien de solidarité et, comme cela est une redondance, à solidarité.

Quant au modèle social français, il comporte certes de la redistribution, comme faite par un « père de famille bienveillant », mais pas la juste répartition des richesses produites. La redistribution dont le discours dominant ne parle pas avec ce vocable, ce sont les aides, subventions, exonérations, crédits, réductions de fiscalité, etc. dont les grandes entreprises et les multinationales, les fortunés bénéficient à coups de centaines de milliards par an. Qui sont autant de dépenses publiques, qui creuse le déficit public… Mais le vocable répartition, des richesses produites, des « fruit de la croissance » est peu employé, il est mis à distance. Il y a une raison. La distance s’est accrue de quelque 10 points en 15 ans en faveur des fortunés.

Pour terminer cette revue succincte du vocable social, penser aux cotisations sociales, remplacées par « charges » (sans sociales, le vocable seul suffit), pour faire entendre le « fardeau du coût du travail » et faire disparaître la dimension sociale, solidaire et mutualiste de cette partie du salaire brut. Dans cette même logique, le discours dominant refuse l’expression dumping social, il ne veut pas entendre parler de justice sociale, il ne comprend pas ce que signifie l’insécurité et la vulnérabilité sociales*. La démocratie sociale, il n’en veut pas. Le mot d’ordre Vive la Sociale le hérisse, le crispe, déclenche une réaction, au sens propre et figuré.

Mettre à distance le social, encore et encore. Les moments de crise sanitaire sont toujours l’occasion pour les pouvoirs en place de tenter de corseter, de contrôler encore plus la société. Cela s’appelle le contrôle social, l’ordre social - avec sa variante ordre public, intéressante si l’on songe à ordre privé, ordre des intérêts privés. Nous y sommes. C’est une opportunité, après les luttes des Gilets jaunes, celles sur les retraites, les résistances dans les quartiers populaires, les ZAD et autres expérimentations et actions de résistance et de mise en oeuvre de possibles sociétaux, notamment. Avant les luttes à venir. Après ses prédécesseurs, en encore plus déterminé et violent le pouvoir macronien a cherché à mettre la question sociale, la société et les luttes sociales à distance. A coups de stigmatisations, de mépris et d’arrogances, à coups d’une violence d’Etat inouïe, à coups de décisions juridiques liberticides. Quoi qu’il en coûte, en effet. Ce ne sont bien entendu pas les discours, mais les actes qui comptent. Les sociologues Stéphane Baud et Michel Pialoux ont publié Violences sociales violences urbaines en 2003. L'ordre des mots et des causes est essentiel. La question sociale est plus que jamais prioritaire et déterminante. Reste la question des forces sociales, individuelles et collectives, pour imposer la justice sociale, sous toutes ses formes et dans tous ses aspects.

* Robert Castel, L'insécurité sociale, Qu'est-ce qu'être protégé, La république des idées Le Seuil 2003.

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