Les lapsus à répétition des serviteurs de la macronie.

Chassez le naturel, il revient au galop, dit l’adage populaire. Sous les éléments de langage, rugit le vrai des pratiques, des objectifs, des faits. JP Delavoye vient d’en offrir quelques exemples sur France Culture à propos de la contre-réforme des retraites. Avec quelques lapsus qui ne font pas rire, qu’il faut prendre au sérieux. C’est du mentir-vrai.

Il y a les affirmations renversantes, au sens de défier la logique et de renverser, au mieux d’affaiblir, le contrat social et démocratique. Par exemple, la sécurité est la première des libertés, ce qui légitimerait les pratiques policières et juridiques les plus violentes et liberticides. Le dictateur du roman 1984 de George Orwell assénait : l’esclavage c’est la liberté. Ou, la flexibilité et la liberté de licencier (tranquillement) c’est la contribution (automatique) à l’embauche et à la sécurité des salarié.es. Aucune étude sérieuse ne le documente, même les économistes furieusement macroniens n’en fournissent pas, et pour cause : cela fait 30 ans que la réalité illustre l’inverse - certes la précarisation à en-marche forcée du marché du travail sécurise… les employeurs et les financiers. Ou encore, dans un État de droit il n’y a pas de violences policières. Mais un État favorisant à outrance de telles pratiques n’est plus exactement un État de droit, plutôt un État qui prend des droits avec le droit. Sans oublier cette perle du Big Boss : Je ne crois pas à la pénibilité au travail parce que le travail c’est l’accomplissement de soi… donc je supprime le mot et rogne les structures et les moyens financiers liés aux conditions de travail. Ces quelques exemples, ruisselant à partir de la pensée présidentielle, renvoie directement au Big Brother de Orwell. Qui  répétait qu’il ne désignait pas la seule Union soviétique stalinienne, contrairement à ce qui est colporté, mais également et surtout les pays dits démocratiques.

Et les lapsus? Certains peuvent faire rire, beaucoup doivent mettre la puce à l’oreille et inquiéter. Depuis Sigmund Freud, cette catégorie du langage et de la pensée verbalisée est estimée révélatrice, dévoilante de visées, de pensées, de réalités qu’il est jugé préférable d’occulter, de camoufler, d’habiller avec plus ou moins de couches. Freud la décrit comme "l'émergence de désirs inconscients, d'un conflit intérieur et de pensées refoulées ». Se rappeler la passion heureuse de la « droite décomplexée »… et d’une gauche incertaine complexée. Il a titré son ouvrage : Le mot d’esprit en rapport avec l’inconscient. Mot d’esprit? C’est trompeur. C’est le cas, quand il est volontaire, il s’agit alors de l’humour, art noble et appréciable, dont l’une des fonctions est de questionner, dénoncer, proposer. Je ne développerai pas plus ici*. Les lapsus macroniens relèvent du non-humour. C’est quoi le non-humour en novlangue? C’est la vérité du programme et des pratiques. C’est l’expression du déni des faits et de la réalité des actes. C’est la violence symbolique, la stigmatisation, le mépris, l’hypocrisie.

 

Si E. Macron et ses troupes ne sont pas les premiers à ce jeu, ils s’y délectent. Et, il faut le reconnaitre afin de mieux en prendre la mesure, Macron le manie avec un art certain. En général, quand cela ne craque pas, par exemple avec les illettrées, les fouteurs de bordel, les jojo le gilet jaune, les ceux-qui-ne-sont-rien, etc. Il avait du reste résumé la chose lors de la campagne électorale, en disant que son livre programme Révolution (entendre contre-révolution) « n’était pas sorti tout sale… seul de (mon) cerveau ». Un sale programme, en effet. Un programme salé pour les classes populaires, mais qui sale (pour reprendre une de ses expressions) pour les classes possédantes et exploitantes. Pas tout seul?  C’est vrai. Sous l’égide entre autres de l’Institut Montaigne, cercle de réflexion ultra-libéral, plus généralement des cercles de pouvoir économiques et financiers ayant largement alimenté sa campagne (voir le livre de Julia Cagé Le prix de la démocratie et ceux du journaliste Marc Endeweld).

Et JP Delavoye? Ses parcours politique et discours sont placés sous le signe de la flexibilité. Représentatif donc de la « haute macronie ». Il fut chiraquien, médiateur de la République, président du Conseil économique, social et environnemental. En 2010-2012 il alerte l’opinion et les politiques sur l’augmentation du nombre et de la diversité des personnes en situation de pauvreté,  il tire la sonnette d’alarme sur la précarité en France. Il faut le citer pour apprécier sa position actuelle, car l’amnésie et le girouettisme ont des limites. Dans son dernier rapport comme médiateur de la République, en mars 2011, il décrit une société souffrant de burn-out, d'épuisement psychique et physique. « Ce mal-être et ce déséquilibre psychique des personnes sont une des fragilités particulières de la France qui n’est pas prise en compte par les politiques (…), s’ils ne prennent pas la mesure de la désespérance, le risque est le repli sur soi, la perte des valeurs républicaines et le vote en faveur des extrêmes et en particulier du Front National (…) Il y a aujourd'hui 12 à 15 millions de personnes pour qui les fins de mois se jouent à 50 ou 150 euros près ». Comment peut-il soutenir un gouvernement qui aggrave, et avec quelles intensités, la situation (APL réduite, contrats aidés supprimés, lignes ferroviaires « secondaires » supprimées, hausse continue des tarifs de péages d’autoroutes, désindexation des aides sociales et des pensions de retraites, « assouplissement » du code du travail, etc.) ? Comment peut-il mettre en oeuvre une contre-réforme des retraites visant à diminuer à la portion congrue la part de la répartition et de la solidarité au profit de la capitalisation et de l’individualisation (un marché « juteux », comme pour les complémentaires santé, les maisons de retraite, etc.)? Une « transformation » donnant au pouvoir la possibilité de décider du montant de la valeur des points cotisés, afin d’ « équilibrer le budget » national. Il est haut-commissaire à la réforme des retraites auprès de la ministre des Solidarités et de la Santé Agnès Buzyn depuis le 14 septembre 2017. Il a multiplié les réunions et les rencontres, dans le registre de Macron lors du « grand débat ». De belles promesses, l’affirmation de l’écoute voire de la prise en compte de remarques et suggestions, des flous sur les interprétations et les dispositifs. Et au final, comme son président : J’assume, je poursuis, c’est indispensable, j’ai raison.

Aux Matins de France culture le 22 juillet, les lapsus de Delavoye sont … parlants et illustrent le mentir-vrai de ce pouvoir. Extraits : « Nous renforçons la répartition en limitant la solidarité entre salariés en dessous de trois plafonds de 120 000 € (…) Pour le reste c’est au contraire la capitalisation qui est aujourd’hui, heu hein… de la répartition avec une capacité pour chacun de liberté de choix, chacun aura la faculté de pouvoir jouer sur son épargne (…). » Jouer sur son épargne? Mais ce n’est pas un jeu pour la majorité de la population. Précisément, la mise en place de systèmes mutualisés et solidaires comme la retraite et l’assurance maladie, ont été conçus pour empêcher les risques de « jeu », au sens de jouer en bourse, faire confiance aux fonds de placements, etc., que les crises économiques et financières récurrentes, intégrantes au système capitaliste mettent à mal. Sauf pour les spéculateurs, les compagnies bancaires et d’assurances. En outre , que signifie avoir la faculté, mais pas les moyens ou très peu? Encore un affaiblissement de la solidarité, un élément de la dégradation des conditions et donc de l’espérance de vie en bonne santé, une prime au privé.

M. Delavoye entre ainsi avec brio dans la bande des lapsuseurs macroniens. M. Pénicaud présente le 19 juin la (contre-réforme de l’assurance chômage, destinée en priorité à intensifier le contrôle des chômeurs, à durcir donc réduire l’accès aux allocations, à imposer des offres d’emploi « raisonnables ». La propagande officielle est de favoriser le retour à l’emploi et une meilleure « prise en charge » (sic) des chômeurs. Pénicaud vante la « troisième volet de transformation du monde du travail (en faveur de la) flexibilité dont a besoin le marché et à une (et non pas : la) sécurité pour les salariés », avec l’objectif que la France « gagne la bataille de la compétence et de l’emploi ». Vint le Grand Moment : « C’est une réforme résolument tournée vers le travail, vers l’emploi, contre le chômage et pour la précarité ».

M. Castaner, alors porte-parole du gouvernement, justifié l'augmentation de la taxe sur le diesel. « Dès le 1er janvier, les Français, les travailleurs en particulier, verront une augmentation de leur feuille d’impôt ». Il voulait dire : de la feuille de paie.

R. Ferrand, président du Groupe des députés LREM, rapporteur général, 26 juin 2018, Assemblée nationale, examen par la Commission des lois du projet de révision constitutionnelle « pour une démocratie plus représentative, responsable et efficace » (des mots, encore des mots, toujours des mots!). « Je crois que tous les points de vue qui ont été exprimés augurent bien de la richesse des dégâts ». Au lieu de débats. On ne saurait mieux dire.

G. Collomb, alors ministre de l’intérieur, septembre 2017, Commission des lois de l'Assemblée nationale. Il est question de la loi Sécurité intérieure  et lutte contre le terrorisme, opportunément synthétisée médiatiquement en « loi antiterroriste » afin de faire oublier ses aspects dangereusement anti-social. « Sur la sortie de l'état de droit, vous savez que le Conseil...heu de l'état d'urgence, bien sûr. » Bien sûr bien sûr. La loi d’exception est devenue une loi ordinaire, par la grâce (sic) d’une ordonnance et d’une assemblée béni oui oui.

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