Le coup d’État enmêmetemps, selon la classe Macron.

« Ici, tout n’est que calme, luxe et volupté » poétisait Charles Baudelaire. Le président « philosophe et historien » a lancé, de là-bas le Tchad : « Tout doit être ordre, calme et concorde ». Quelques nuances de gris macronien s’ajoutent ainsi aux précédentes. Sidérant et inquiétant.

Il est utile de faire deux ou trois rappels, rappels à l’ordre des choses et à l’ordre du jour1, afin d’inscrire le moment actuel en France dans un contexte et une historicisation plus vastes (voir mon billet précédent Arguments d’autorité et autoritarisme).

L’ordre règne, tel est le leitmotiv et le cri de victoire lancé, par exemple, par les Versaillais et la classe bourgeoise après les massacres et déportations de la Commune de Paris; par le pouvoir après les émeutes ouvrières de la afin de juin 1848 0; par les pouvoirs politiques (dont les sociaux-démocrates) et militaires contre le mouvement révolutionnaire allemand en  janvier 1919 et les assassinats, notamment, de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht; par Pinochet, la CIA et la classe de grands propriétaires fonciers et capitalistes au Chili en 1973, suivi de l’assassinat du président élu Salvador Allende et de la répression militaire qui suivit; etc. L’ordre règne, se sont réjouis la Troïka (FMI, Commission européenne et BCE) et les États de l’UE, dont la France hollandaise, après le coup d’Etat financier et démocratique contre le peuple grec. L’ordre doit régner, s’appliquent à concrétiser les dirigeants actuels en Hongrie et Pologne, pour ne parler que de l’UE car le mot d’ordre et la pratique sont présents dans de nombreux pays de par le monde, sous des formes plus ou moins douces. Le capitalisme a toujours eu besoin d’ordre.

Et la France? Il est plus que temps de remplir les pointillés et de mettre en connexion une série d’éléments qui forment un tout cohérent, dynamique et vraiment inquiétant. En voici quelques éléments, succinctement évoqués.

Cela s’appellera-t-il « l’appel du 23 décembre 2018 », pour faire penser à l’appel londonien du 18 juin 1940 du général De Gaulle? Macron juge-t-il que la France, la République sont si menacées? Entend-il se présenter comme en même temps « le bouclier et le glaive », l’« homme providentiel », à l’égal de Pétain pour justifier son régime (voir ci-dessous)? Est-ce une simple concomitance, une espèce de concordance des temps s’il lance cet appel de ce pays de la Francafrique dirigé par un président en même temps premier ministre et soumis à une répression  violente contre les réfractaires, pardon, les opposants? Un pays où la politique d’austérité règne, où les manifestions sont interdites, la capitale étant quadrillée par les forces de police et l’armée (à qui les industriels français vendent sans vergogne des armements, comme pour l’Arabie saoudite, l’Egypte et autres pays démocratiques), où les partis politiques soutenant les manifestions peuvent être suspendus temporairement avec menace d’une interdiction définitive, où les dirigeants du mouvement citoyen Iyina sont emprisonnés et subissent des mauvais traitements. Vous avez dit bizarre, ou hasard?

Depuis le début du mouvement populaire Gilets jaunes, le discours dominant (politique et médiatique) de l’ordre contre « les factieux, séditieux, casseurs, esprits pétainistes (on y reviendra), violents, délinquants, putchistes, lyncheurs de policiers, etc. » a été soutenu. Ceci n’est certes pas nouveau, comme méthodologie des grands mots et de la dramatisation pour disqualifier tel ou tel mouvement social. Se souvenir par exemple de M. Valls sous la présidence Hollande cherchant à  criminaliser, par les mots, l’envoi des forces de l’ordre et la justice, les grévistes, occupants d’usines, déchireurs de chemises de DRH, etc. Ou encore du blanc seing de B. Cazeneuve envers les gendarmes dont l’action a provoqué la mort de Rémi Fraisse lors de la lutte contre le barrage de Sivens (dont la construction a par la suite été dénoncée pour conflits d’intérêts et irrégularités par la justice). Se souvenir encore des discours ("CGT Daesh et terroriste", a lancé P. Gattaz alors patron du Medef, repris en boucle avec délectation) et des pratiques contre les  manifestants contre la contre-réforme du Code du travail, des systèmes de retraites. Sans parler de la violence au quotidien, symbolique et factuelle, contre les « territoires perdus de la République », ne désignant pas les fraudeur.es et évadé.es fiscaux, mais les habitant.es des quartiers populaires et de leurs habitant.es Se souvenir des envolées de Sarkozy contre les « pauv’cons » et déclarant sa volonté de (se) débarrasser de « la racaille ».

Il y a une logique dans tout cela. S’il y a volonté de sédition, si la République est en danger, alors l’Etat d’exception est légitime, et les moyens correspondants également. Or, que se passe-t-il actuellement? C’est la présence de blindés dans les rues de Paris. C’est l’appel à une justice « la plus sévère » par le président et le premier ministre, garants pourtant de l’indépendance de cette justice (alors qu’il demande « l’indulgence » pour Benalla, sa conception de l'ordre et des privilèges, et la pratique de fait contre les évadeurs-fraudeurs fiscaux, les entreprises les plus polluantes, etc.). C’est cette loi d’urgence d’exception devenue par ordonnance une loi ordinaire, dont le titre comporte l’expression « sécurité intérieure » et le contenu des dispositions liberticides dénoncées par beaucoup d’experts, dont la Ligue des droits de l’homme, le Défenseur des droits, Amne sty international, la Commission aux droits de l’homme de l’Onu, le Syndicat de la magistrature. Des dispositions permettant, par exemple, de faire taire des journalistes et lanceur.es d’alerte, d’arrêter et d’assigner à résidence de façon préventive et discrétionnaire, de permettre des « investigations » à domicile hors décision de justice, etc. Les moyens pour faire régner l’ordre sont ainsi disponibles. Il faut avoir en tête l’hypocrisie dangereuse de Cazeneuve justifiant la loi d’urgence et ajoutant qu’il valait donc mieux qu’elle ne tombe pas dans de « mauvaises mains ». Le processus ne serait-il pas engagé?

De quel « ordre » Macron veut-il parler? L’adjectif « public » est absent, et cette absence est une présence éclairante. Certes, l’ordre public peut servir pour de mauvaises raisons et causes. Mais évoquer seulement « l’ordre » prend tout son sens. Pas seulement parce que Jupiter a décidé de gouverner par ordonnances, y compris sur des questions ne figurant pas dans son programme, telle la contre-réforme du service public ferroviaire. Par exemple, cités dans le désordre! :

  • Ordre bancaro-fiscal. En nommant à la tête de la Banque de France un ancien haut dirigeant de BNP-Paribas, la première banque française en nombre de filiales dans les paradis fiscaux. Un représentant donc de cet ordre dont les intérêts privés vont à l’encontre des intérêts publics et, au fond, de l’ordre public. Frais bancaires discrétionnaires et abusifs, taux non revalorisé du Livret A provoquant une spoliation des épargnants, dans leur immense majorité de milieux populaires, de quelque 6 milliards d’euros (par an). Impôt sur le revenu de plus en plus dégressif, défiscalisations et exonérations en tous genres au profit des fortunés. Etc.
  • Ordre juridique. Contre-réforme de la justice, avec entre autres l’amoindrissement de la présence et du rôle des juges d’instruction, des magistrats, des tribunaux, algorithmatisation des peines, internetation des relations entre les personnes et la justice, accroissement de la tolérance (envers la classe possédante) avec les tribunaux commerciaux dont le cas Tapie est emblématique, intégration du plaider-coupable et persistance du « verrou de Bercy » autrement dit une justice d’exception et discrétionnaire. Etc.
    • Ordre social. Avec la contre-réforme du Code du travail, accentuant la soumission des salarie.es, la précarisation, la diminution et la suppression de leurs organes de défense dans le cadre du « regroupement »  des Comité hygiène santé sécurité et des Délégués du personnel dans des dits Comités sociaux et économiques aux moyens affaiblis, diminution du nombre de médecins du travail, loi dite secret des affaires qui permet aux entreprises de mener leurs affaires en toute opacité et d’interdire la recherche et la divulgation d’information. CICE, exonérations de tous ordres, sans contrôle ni contrepartie. Etc.
    • L’ordre éducationnel. Pas seulement le retour à l’avant Mai-68, avec par exemple 1% d’enfants des classes populaires dans les filières dites d’excellence, retour acté par Parcours sup et ses algorithmes opaques (mais dont les effets néfastes sont documentés). La mise au pas du Conseil supérieur des programmes et du Conseil national de l'évaluation du système scolaire, avec des « experts indépendants » nommés d’en haut, la culture de « l’évaluation et de la valeur ajoutée » (les mêmes vocables utilisés par la ministre de la justice pour vanter sa contre-réforme). La nomination à la tête du Conseil scientifique de l'Education nationale de S. Dehaene, spécialiste de sciences cognitives et neurosciences, dont M. Blanquer est friand, forcément (permet de second ariser voire exclure les conditions sociales des enfants et de leurs parents), un spécialiste adepte de la mise au pas (silence et respect de l’autorité) des enfants dès l’école primaire comme il l’a exprimé dans les Matins de France culture du 24 octobre 2018. Des vigiles et forces de l’ordre brisant la franchise scolaire et universitaire. Et ce moment symbolique de 150 jeunes à genoux, mains sur la tête, pour avoir targué un abri-bus avec un mot d’ordre anti pouvoir, et ce policier s’exclamant « Voici une classe bien sage ». Etc.
    • Ordre médiatique. Avec 9-10 milliardaires des ordres économico-industrialo-bancaro-fiscaux possédant quelque 90% des médias.
    • Ordre policier. Avec l’utilisation systématique, inappropriée et disproportionnée des nassages, grenades lacrymogènes, grenades assourdissantes (contenant surtout une bonne dose de TNT), flash-balls, occasionnant blessures plus ou moins graves et pérennes. Il est inquiétant que les autorités étatiques aient grandement insisté sur de possibles morts lors de l’acte 4 et 5 des Gilets jaunes, comme pour prévenir et se prémunir. Et bien entendu, les contrôles au faciès, la présence offensive, oppressante et stigmatisante dans les quartiers populaires (appelés banlieues et même : banlieues difficiles, sensibles!) avec son lot de blessas, traumatisés et morts. Etc.
    • Ordre post-démocratique. Avec tout ci-dessus, et la présidentialisation à l’extrême, le privilège renforcé ou créé de castes et leur captation des institutions étatiques, la volonté de contre-réforme constitutionnelle dont notamment la réduction du nombre (et de moyens) de l’Assemblée nationale. La délégitimation et la mise à l’écart des syndicats de salarié.es, surtout des moins « réformistes et d’accompagnement ». Les attaques contre, voire la criminalisation des acteur.es et formes de lutte « non ordonnées », comme la ZAD de l’aéroport de Nantes. Le refus de toute proposition venant des parlementaires de l’opposition radicale ou pas, avec une assemblée nationale play-mobil ayant la « reconnaissance du ventre » et de plus menacée, en paroles voire en exclusion de la majorité présidentielle en cas de critique, contestation, non vote « les yeux et l’esprit fermés ». L’inégalité financière des votes, comme démontré par Julia Cagé (Le Prix de la démocratie). Etc.

L’ordre évoqué par Macron et sa classe est celui du fric, de l’exploitation, de la domination, de la répression, de la violence sous toutes ses formes. C’est celui des ordres, ceux que la Révolution française a cherché à renverser et à abolir. Cela s’appelle aujourd’hui castes, oligarchie, ploutocratie - novlangué en élite, z’experts, compétences, premiers de cordée et autres éléments de langage. C’est l’ordre de la revanche contre les et de destruction des conquêtes sociales imposées grâce à des luttes, y compris parfois plus ou moins violentes, forcément car les ordres dominants et possédants ne lâchent rien « généreusement ».

Le « désordre » des GJ? Faut-il le préciser : les paroles et actes xénophobes, racistes, antisémites n’ont aucune excuse. Cela étant, ils sont largement minoritaires et leurs auteurs le cas échéant exclus des rassemblements. Il est inévitable qu’un tel mouvement en recèle, mais ce n’est absolument pas sa « marque ». Il est aussi classique que les pouvoirs en place, politiques et médiatiques, et les « bons esprits » les mettent en avant, ainsi que les casseurs et pilleurs opportunistes, pour disqualifier ce type de mouvement et appeler à l’ordre. Le mélange avec par exemple la décapitation symbolique ou coupage de tête du président, est risible et apparaît pour ce qu’il est : une diversion et une utilisation orientée (mais se rappeler qu’il pense que « le peuple français n’a pas voulu la mort du roi », à la figure duquel sa monarchie présidentielle se réfère…). Ce serait plutôt la reprise d’un chant célèbre : Ah ça ira ça ira, les aristocastes à la lanterne! Et c’est moins violent que de se faire traiter, et mal, d’illettrés, de gens qui ne sont rien, de paresseux et de profiteurs, de non-volontaire pour traverser la rue, de fauteurs de bordel par le président et ses souteneurs (traduction de l’anglais supporters). Ou de subir la précarisation, la baisse des revenus disponibles, la dégradation et la suppression de services publics, etc. Quant à l’épisode dont s’est servi Macron, il faut le resituer. Les motards ont, apparemment, jeté ces grenades dangereuses (dont l’utilisation est condamnée par l’Union européenne et qui ont été interdites… mais il faut liquider le stock!), alors qu’ils n’étaient pas menacés et que les manifestants étaient calmes (E. Philippe a dû reconnaître qu’une enquête serait menée, mais d’expérience on connaît la chanson).

Des esprits « sachants et éclairants » ont évoqué Pétain afin de disqualifier les GJ. Cela s’appellerait donc le point P, comme le point Godwin ou le point Hitler, ce moment où l’artillerie lourde est sortie. Mais cet esprit est du côté du pouvoir actuel. Ce n’est pas un hasard si Macron a tenté d’inclure le « bon P » dans les commémorations du 11 novembre. Je suggère d’aller y voir dans ses discours aussi, notamment celui du 11 octobre 1940. Où il, Pétain, appelle au « redressement » (contre « l’hédonisme, la paresse, le relâchement » dont le peuple français se serait rendu coupable… avec l’aide d’éléments étrangers indésirables, suivez mon regard, en particulier lors du Front populaire). Où il appelle à l’ordre (nouveau), à un « nouveau monde ». Et au travail, à l’abandon de la lutte des classes et de l’opposition capital travail, à une espèce de « dialogue social entre partenaires ». A une « identité française » épurée - là, la tentative de Macron de refaire le coup sarkozyste de immigration-identité nationale-bouc émissaire a, pour le moment, fait long feu. Etc.

N’y aurait-il pas comme un air de … famille, entre l’ancien Travail Famille Patrie, et le nouveau Ordre Calme Concorde? L’ordre, donc? Oui, chiche, celui de la justice fiscale, sociale, écologique, démocratique, éducationnelle, habitationnelle, etc. Et là, y a du boulot, vite vite. (25 12 2018)

O- Lire le formidable Napoléon le Petit, de Victor Hugo, sur son coup d’État, à son service et à celui des classes possédantes.

1-Lire L’Ordre du jour, d'Éric Vuillard, Goncourt 2017, autour de cette réunion des possédants et dominants allemands décidant de mettre leurs moyens financiers et médiatiques au service de l’accession de A. Hitler à la Chancellerie.

2- http://www.encyclopedie.bseditions.fr/article.php?pArticleId=160&pChapitreId=24028&pSousChapitreId=24031&pArticleLib=Discours+du+11+octobre+1940%A0%3A+l%92ordre+nouveau+%5BR%E9gime+de+Vichy%3A+textes+officiels-%3ETextes+officiels%5D 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.