Les librairies, non; les merceries, oui!

Les librairies restent interdites d’ouverture, depuis le début du confinement. Toutes? Certes pas. Les merceries sont autorisées, et même « incitées » à réouvrir, dès le 23 avril. Une absence de logique, de rationalité? Pas du tout. Comme bien d’autres décisions et non-décisions de ce pouvoir autoritaire et irresponsable, cet irrationnel a du sens.

Qu’est-ce qui est essentiel, qu’est-ce qui ne l’est pas? Quel commerce et lieu de production peut être sécurisé covid19, quels sont ceux qui ne le peuvent pas? Ce pouvoir, qui se targue de flexibilité et de pragmatisme, en donne depuis des mois des applications tartuffesques et ubuesques, au sens de à la fois autoritaires et contradictoires. Mais cet irrationnel est rationnel, l’exemple des librairies et des merceries est criant, affligeant et inquiétant.

Les merceries et commerces de tissus ont soudain été décrétés, le 23 avril, commerces essentiels et leur ouverture autorisée, avec effet immédiat. La différence, en termes de précautions sanitaires, avec les librairies de quartier, elles aussi de diverses superficies et configurations? Aucune. On est ici encore dans une application de type Big Brother, celle du retournement de sens, de relation de cause à effet, de logique. Souvenons-nous e quelques antécédents. Le port du masque est longtemps déclaré inutile et même dangereux (« d’ailleurs c’est compliqué de s’en servir, moi-même je ne sais pas », dixit la porte-parole du gouvernement début mars). Il faut surtout justifier leur pénurie, même si A. Buzin fin janvier dément tout manque « au cas où », et J. Salomon le 27 février assène qu’« il n’y a pas de sujet de pénurie ». Il y a «  juste quelques récents soucis de logistique », selon l’ineffable porte-parole. Oui, mais il est de plus en plus difficile et ridicule de s’en tenir à une réplique de la ligne Maginot. Alors, selon le président et son ministre, le 15 avril, « les commandes sont désormais passées ». Désormais? Elles ne l’étaient pas avant? Désormais, depuis quand? Mais, il y a souvent un mais dans ce type de déclaration, «mais il y a une différence entre la commande et la livraison, compte tenu de la compétition mondiale (appelée aussi concurrence libre et non faussée. » Là, ce n’est pas un mensonge, mais une espèce de principe de précaution et de non-déni de la réalité habillé de fausse candeur, figure rhétorique dont ce pouvoir est coutumier. Les masques seront disponibles quand, en quelles quantités? D’ici quelques semaines, répond l’autorité. Dans ces conditions…

L’ouverture des merceries-tissus est un effet collatéral de la pénurie de masques et du fiasco de la politique sanitaire de l’Etat macronien. En camoufleur patenté, il appelle cela, responsabiliser la société et partager les efforts. C’est la réquisition générale. Pas celle des ateliers et entreprises privées pouvant fabriquer masques (FFP2 en priorité), sur-blouses, respirateurs, tests, etc. Là, c’est au bon vouloir des dirigeants et des fonds d’investissement, genre bonne action et don, acte charitable et politique d’image. C’est la réquisition, on n’ose dire nationalisation ou socialisation, de la population. Toutes et tous à vos machines et nécessaires à coudre, qu’un sillon pur et grandiose de masques, de charlottes et de blouses en tissu abreuve nos villes et nos campagnes! Certes, les masques en tissu ne sont pas aussi performants que les chirurgicaux et les FFP2, selon le MS (ministre de la santé) lui-même, mais à la guerre comme à la guerre, décidé-ment. La société, avec des initiatives individuelles, habitationnelles, locales, associatives, collectives, municipales, etc. n’avait pas attendu. Experte du quotidien, constatant les mensonges, les fausses promesses et l’impéritie des autorités, elle a fabriqué des masques, pour les personnels soignants, les personnes les plus exposées ou plus fragiles en premier lieu. Avec des draps, des tissus divers, et en les mettant à disposition, en les offrant. Citons aussi les individus et petites structures professionnelles possédant une imprimante 3D, et agissant de même.

Pendant ce temps de pénurie des équipements de protection, des entreprises « ab-so-lu-ment essentielles » comme Airbus, Renault ou Michelin disposent de masques y compris les FFP2 et FFP3 (tant mieux pour les personnels, certes, mais…). Pendant ce temps les tutoriels fleurissent, avec leurs bons et moins bons côtés, le gouvernement jouant au commentateur: ça, ok, ça, pas ok, ça peut-être, etc. Pendant ce temps les informations se font plus précises, la défiance croît, les mensonges et la communication propagandiste sont accusés de plus en plus largement. Jusque, donc, cette reconnaissance en forme de défaussage du président, une pratique usuelle, le 15 avril: « Comme vous, j’ai constaté des failles, des manques, des ratés ». Comme nous? Comme tout un chacun? Comme s’il n’était pas le président, le grand anticipateur-planificateur-organisateur en chef, dont il se vante par ailleurs en France comme hors de France? Bref. Il ordonne au gouvernement, qui ne lui dit jamais rien et qui lui cache tout tout le temps, la vérité si je mens, de trouver une solution dans les 15 jours, rompez, on est en guerre nom de dieu!

Ce sera donc un remake de l’appel-réquisition des taxis de la Marne lors de la Première guerre mondiale, parce que l’Etat-major avait tout prévu, sauf le prévisible et le nécessaire. C’est donc l’appel du 23 avril, indigne d’un appel historique (18 juin 1940), aux merceries, aux mercières et aux merciers, à toute la population. Certes, selon le MS lui-même les masques en tissu ne sont pas aussi efficaces que les masques dits grand public, et encore moins que les chirurgicaux et les FFP2. Certes, il est relativement difficile de fabriquer des masques, et efficaces au mieux. Certes, cela pourrait favoriser une activité lucrative et non plus bénévole et solidaire. Certes les masques grand public (quelle dénomination!) apparaissent au compte-goutte ici ou là, à des prix on n’ose dire défiant toute concurrence, 5 euros le 1er jour, 6 euros le 2e jour dans une para-pharmacie du coin. Et il faut savoir qu’ils ne sont lavables que 12 fois, cela ne va pas arranger les budgets contraints. C’est la loi de l’offre et de la demande, la « liberté du commerce », la secrétaire d’Etat à l’économie a clairement refusé, dès le 29 mars, d’envisager un encadrement des prix des masques,. Bref, la mercerie pour toutes et tous, voilà une idée qu’elle est créative, innovante, excellente, digne de la start-up nation! Un éclairage supplémentaire de la façon dont est pensé et préparé le déconfinement. Et en même temps…

Le gouvernement avait immédiatement décidé, imposé la fermeture des librairies, et il ne revient pas là-dessus. Pas question de changer de stratégie et de retourner sa veste, ce n’est certaine-ment pas le genre de la maison M. Dans le même temps la classe dirigeante et son premier de cordée en particulier affirme son attachement aux « choses de l’esprit », au livre, au commerce de proximité, etc., le ministre de la culture étant comme d’habitude confiné dans son absence et son insignifiance. Mais, à la guerre comme à la guerre, décidé-ment. Et pendant la guerre les affaires continuent, parfois prospèrent pour certaines pendant que d’autres sont mises en danger. C’est souvent une histoire de vases communicants. Les librairies de quartier, de proximité, ont fermé, les « librairies » des plateformes, des grandes surfaces, non. Ainsi…

Contrairement aux merceries, les librairies n’offriraient pas des conditions de sécurité covid19 suffisantes? Quelle est la différence entre, disons, un commerce alimentaire ou une petite surface, alimentaire ou de bricolage, une pharmacie, une boutique telles une boulangerie et une mercerie, et une librairie? Aucune. La seule, peut-être mais pas toujours, est la tentation et la possibilité de toucher les ouvrages, de les feuilleter. Il suffit donc d’interdire cela, par exemple en recouvrant les présentoirs et étagères d’un fil plastique. Cela étant, dans les commerces alimentaires le non-toucher et le non-replacement dans les gondoles ou les réfrigérants ne sont pas toujours effectifs, parfois également l’entrée est régulée mais la déambulation à l’intérieur et le paiement en caisses ne sont pas distanciés. En revanche, côté plateformes c’est le scandale à tous les étages et à toutes les étapes, du transport collectif à la préparation voire à la livraison. En façade le gouvernement a « admonesté », « grondé » (sic), fait appel à la « responsabilité » de Amazon, cela il sait faire. Mais il a toléré. Mieux, selon le patron de Amazon France il a encouragé la poursuite de l’activité, en connaissance de cause. Il a fallu que des organisations syndicales et associatives se mobilisent et fassent appel à la justice, pour que celle-ci impose la fermeture (voir dossier Mediapart).

La librairie ne serait pas une activité et un commerce essentiels? La mercerie ne l’était pas, elle le devient? De quelle haute autorité se drape le pouvoir pour décréter l’essentiel et le non-essentiel? La sienne, uniquement, et c’est caricatural, jusqu’à accuser de défaitisme une organisation professionnelle invoquant l’impossibilité d’appliquer les gestes et précautions barrières. Pensons au C’est mon opinion et je la partage (en ajoutant: de gré ou de force, où l’on rejoint le Père Ubu dictateur) de Henri Monnier, qui intégra cette réplique dans sa pièce Grandeur et décadence de M. Joseph Prudhomme (1852), un titre très séduisant. De fait, le gouvernement n’a jamais défini les activités essentielles et non-essentielles, malgré les demandes répétées de parlementaires et d’organisations syndicales salariales. En revanche M. Pénicaud eut ce mot, qui deviendra culte: « Tout est essentiel car tout est interconnecté ». Digne d’un regretté Tout est dans tout et réciproquement. Donc sont essentielles et urgentes la construction automobile et avionnaire, la livraison de sex-toys, de meubles de jardin, de plein de trucs, de machins et de choses, sans doute également la production de drones de surveillance et d’armes de maintien de « l’ordre », il faut anticiper et être prévenant. Pour quelle raison le livre et la librairie n’entrent pas dans cette catégorie? Et, pour en rajouter, quelle différence, d’organisation et d’intérêt public avec les débits de tabac? Eux seraient indispensables à la santé mentale et psychologique des personnes, tandis que les librairies, ben non. Vous avez dit bizarre? En fait, pas tant que cela…

Il y a librairie et librairie, selon le gouvernement, et le moment covid19 ne fait qu’aggraver la situation. Les librairies de proximité, de quartier, les librairies indépendantes ou en réseau indépendant, sont fragiles et, pour reprendre ce vocable, vulnérables. Les dites librairies des grandes surfaces et centres commerciaux sont un rayon parmi d’autres, les plateformes genre Amazon et Fnac n’ont ni le même statut ni les mêmes caractéristiques, leur activité librairie est une parmi beaucoup d’autres. La décision unilatérale et univoque du gouvernement a dangereusement aggravé la différence. Amazon a multiplié son chiffre d’affaires et ses profits d’une façon hénaurme (Père Ubu, encore). Pendant ce temps les librairies, les vraies, accumulent les pertes financières, une partie de leur clientèle risque de s’habituer aux autres circuits. Des librairies vont certainement licencier, mettre la clé sous la porte et leurs locaux devenir quoi, une boutique de mode, une parfumerie de groupe, un petit-hyper filial d’Auchan, de Carrefour, un Monoprix, etc., alors qu’il en existe déjà tant, et qui défigurent les rues?

Objectivement le gouvernement favorise les grands groupes, en outre spécialistes de défiscalisation et de paradisation des profits, aux dépens des petites structures. Hélas le syndicat des libraires, arguant de raisons sanitaires, lui a donné raison. C’est d’autant plus regrettable que pour le moment aucune mesure d’aide aux librairies et structures indépendantes n’est évoquée. En outre les banques refusent systématiquement les prêts garantis par l'État aux petites structures, le gouvernement regardant ailleurs. Plus grave, cette situation est identique dans l'édition où les petites maisons sont également en difficultés et menacées de réduction d’activité voire de disparition. Certaines librairies ont suivi les recommandations de fermeture. Cette décision est certes honorable, mais évitable techniquement et dommageable, pour elles comme pour les lectrices et lecteurs. D’autres pratiquent un service réduit et adapté, avec le cas échéant une dérogation préfectorale. Par exemple, livraison à domicile ou envoi par la Poste de la commande, ou remise individualisée devant la librairie, le cas échéant à l’intérieur: ce sont des pratiques identiques à celles de commerces alimentaires. Il est essentiel que la société se mobilise. Renseignez-vous sur les librairies de votre coin, allez sur leur site ou de envoyez-leur un courriel, de préférence au téléphone car ouverture ne signifie pas présence permanente. Par ailleurs des réseaux de librairies indépendantes fonctionnent, tel https://www.librest.com/info/faq.html?id=40

Faites circuler, si vous le jugez utile. Et appréciez ce sketch de André Bourvil intitulé L’alcool non, l’eau ferrugineuse oui https://www.youtube.com/watch?v=YcuE54E9coI 

Bonnes nuits et bonnes journées. 

 

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