Antoine-Laurent FEE : un humaniste au temps de Napoléon

Antoine-Laurent FEE, qui sera un naturaliste important et reconnu, fut aussi un humaniste discret. Aide-pharmacien dans l'armée de Napoléon durant les campagnes d'Espagne, il se montre critique. Ce natif d'Ardentes, près de Châteauroux, est le parfait contraire de cet autre natif de la ville : le Général Bertrand, qui accompagna l'empereur à Sainte Hélène, et qui contribua à forger la légende.

Antoine- Laurent FEE : le regard lucide d'un conscrit d'Ardentes sur les erreurs de Napoléon en Espagne

 

D'une manière générale les Français connaissent mal l'Espagne, ni son histoire, ni sa géographie, ni sa culture, se limitant le plus souvent à ses plages et quelques postures qu'on pourrait qualifier de folkloristes : les tapas, la paella, le flamenco, la corrida. Certains connaissent ses peintres : Murillo, Velasquez, Goya, Dali, voire Picasso ; plus rarement ses écrivains, au moins Cervantes et son Don Quichotte, ses musiciens : Sor, Albeniz, Manuel de Falla ; peut être ses chanteurs d'opéra : José Carreras, Montserrat Caballe, Placido Domingo, ou de variétés : Paco Ibanez, Julio Iglesias ; peut être plus ses sportifs, en tennis : Rafael Nadal, en cyclisme : Miguel Indurain, et naturellement son équipe nationale de football, ainsi que les équipes du Real Madrid et du Barsa, ainsi que les noms des deux stades mythiques de ces équipes : Santiago Bernabeu à Madrid et Camp Nou à Barcelone. Ce faisant, alors même que la dynastie régnante est d'origine française, les Bourbons, descendants de Philippe V, roi d'Espagne, et petit-fils de Louis XIV, en n'ayant de ce pays une vision romantique, ou pétrie de préjugés, ils commettent l'erreur commise déjà en son temps par Napoléon, qui inaugura en Espagne son déclin, au moment de ce qu'on nomme la guerre d'indépendance, et où l'armée française fut défaite par un peuple en armes, aidé il est vrai par l'Angleterre, inaugurant, à travers ce qu'on peut nommer une forme de résistance, une forme de guerre du faible contre le fort, appelée à un grand développement : la guerilla.

Les Berrichons, et plus particulièrement les Indriens, devraient, mieux que les autres français, connaître cet épisode d'une histoire sanglante ( qui allait en connaître d'autres, avec la terrible guerre civile conduite par les nationalistes de Franco contre la Deuxième République, et son gouvernement légitime, entre le 17 juillet 1936 et le 1er avril 1939, prélude et répétition de la Deuxième guerre mondiale), car l'un des leurs, Antoine Laurent Appolinaire FEE, né à Ardentes en 1789, servit comme officier de santé dans l'armée napoléonienne en Espagne, et nous a laissé des souvenirs, qui montrent combien l'espoir de libération apporté par les troupes françaises se transforma en un cycle d'oppression, répression, exécution, et comment les Espagnols sont passés de l'admiration pour Napoléon et les Français, à la haine. Sans aller jusqu'à cette extrémité de la haine, lui aussi se montrera désenchanté face à l'action de l'Empereur en Espagne, écrivant : « Personne ne saurait à quel point était puissant l'ascendant qu'exerçait sur nous l'Empereur... Les événements d'Espagne mirent pourtant un terme à cette confiance aveugle, ils nous ouvrirent les yeux et nous donnèrent à réfléchir... ».

Mort en 1874, il avait publié en 1856 un ouvrage, rédigé bien avant cette publication, peu après l'action, qu'il n'avait pas remanié, pour garder au récit son authenticité : Souvenirs de la guerre d'Espagne, dite guerre d'Indépendance – 1809-1813 – Berger-Levrault et fils – Paris et Strasbourg – 1856, à propos duquel le grand historien contemporain Jean Tulard, spécialiste reconnu de l'épopée napoléonienne écrit : « Son récit de la guerre d'Espagne est particulièrement riche en tableaux et anecdotes qui éclairent les épisodes les plus cruels des campagnes de Soult et Massena ». Le succès du livre l'amènera à retourner en Espagne en 1859, publiant un récit qui se veut une comparaison de la situation du pays à cinquante ans de distance : L'Espagne à cinquante ans d'intervalle – 1809-1859, Paris, Michel Lévy frères, 1861. Il est à noter que son intérêt pour l'Espagne était demeuré, puisqu'en 1873, un an avant sa mort il publiera des Etudes sur l'ancien théâtre espagnol – Firmin Didot frères, fils et cie – Paris – 1873.

Arraché à sa famille et à son village par la conscription, il se retrouve projeté en Espagne, d'abord en Andalousie où sa division est établie en Février 1810, dans la petite localité de Chiclana. Servant à l'armée comme pharmacien, en raison de la pénurie d'officiers de santé, il est affecté à l'hôpital militaire de la localité, et couche chez l'habitant, plutôt bien loti, car il est hébergé chez l'Alcalde (maire), en raison de son statut d'officier, mais surtout du préjugé favorable dont il bénéficie en tant qu'officier de santé, à qui l'on fait crédit de tempérance et de bonnes mœurs. Il restera un an en Andalousie, quittant Chiclana pour Cadix et Séville. Il suivra ensuite l'armée, pour Avila, Toro, Salamanque, Cuenca, participant à la bataille de Vitoria . Même s'il connu les horreurs d'une guerre qui n'en manqua point, il ne participa pas à la sanglante répression de l'insurrection madrilène par les troupes de Murat, immortalisée par Goya, dans ses tableaux « dos de mayo », « tres de mayo », ni dans les intrigues de la cour du roi fantoche , « Pepe Botella », « Jojo l'ivrogne », Joseph Bonaparte, frère de Napoléon, mis par son frère sur le siège de Ferdinand VII, roi d'Espagne après l'abdication de son père Charles IV, leurs majestés espagnoles étant placées, en quelque sorte, en résidence surveillée au château de Valençay.
Rentré en France il deviendra un spécialiste de la botanique, notamment des cryptogames, c'est à dire des fougères, et sera nommé à la chaire de botanique de la faculté de médecine de Strasbourg. Cet intérêt pour la botanique transparaît dans ses souvenirs sur l'Espagne, consacrant des pages à la géologie, mais aussi la flore et la faune de ce pays. En 1824 il sera élu membre de l'Académie de médecine, et en 1874 présidera la société botanique de France. Il écrira de nombreux ouvrages de biologie, dont en 1828 un code pharmaceutique ou pharmacopée française.

Dans ses écrits relatifs à son expérience dans l'armée napoléonienne, on trouve trace d'une certaine nostalgie de la quiétude du foyer familial, qu'il retrouve peu ou prou au sein de la famille espagnole dans l'habitation de laquelle il est logé par suite d'une réquisition, « je retrouvai, en arrivant à Chiclana, un peu de cette tranquillité à laquelle j'avais été forcé de renoncer en quittant la France ». Il décrit le pays avec l'oeil d'un peintre et la précision d'un géographe, sans omettre la corrida qui n'a pour lui aucun attrait, et qu'il juge comme étant un spectacle cruel. On retrouve cette écriture quasi à l'acide dans sa description de l'ennui qui saisit la troupe, lequel est un poison plus démoralisant que la guerre elle-même ; « notre armée s'égrenait par le feu de l'ennemi, par les maladies, quelquefois même par le suicide. La nostalgie, cette incurable mélancolie, qui fait rêver les douceurs de la patrie, en même temps qu'elle ote tout espoir de la revoir jamais, ce mirage trompeur qui ne finit qu'avec la vie, nous enlevait aussi beaucoup d'hommes. (…) L'armée pouvait battre les espagnols, lutter avec succès contre les Anglais ; mais un ennemi plus redoutable la domptait peu à peu. L'ennui, qui tue et qui stupéfie à la manière des poisons narcotiques, s'emparait peu à peu des meilleurs soldats ».
Mais il décrit aussi une problématique de la résistance à l'ennemi, certes différente de celle qu'on retrouvera plus tard dans le roman de Vercors, Le silence de la mer ; mais qui montre des réactions de même nature face à une occupation ennemie, d'un balancement entre résistance et collaboration : « La famille espagnole avec laquelle j'allais habiter, se composait du père, don Ambrosio Munoz, patriote exalté, qui aurait voulu nous voir tous aux antipodes, et qui exprimait sa haine de l'étranger avec une énergie et en franchise d'expression toute nouvelle pour moi. Sa femme avait une grande douceur de manières ; elle trouva que je ressemblais à son fils (…) et me traita comme si je l'eusse été en effet. Elle avait trois filles : l'aînée, Inez, n'habitait pas avec la famille ; elle épousa un capitaine du 96 ème régiment, et, au départ de l'armée, elle suivit son mari en France. La seconde, Maria, avait le caractère de son père, et portait la haine du nom de français jusqu'à l'exaltation. Quoiqu'elle ne fût pas précisément belle, elle le devenait aussitôt quand elle chantait, d'une voix éclatante, les grands airs patriotiques, qui appelaient la nation aux armes. (…) Elle veillait sur sa plus jeune sœur avec une sollicitude inquiète, ne craignant rien tant que de la voir afrancesada. Cependant j'adoucis ce caractère farouche, et elle devint affectueuse, sans cesser d'être patriote. J'étais un Français, mais, après tout, je n'étais pas un combattant ».
Les Afrancesado(s) (a-s), qu'on pourrait qualifier de pro-français, furent en effet considérés comme des traîtres, de ceux qu'à une autre époque on appela des « collabos ». Ils étaient à l'origine une minorité éclairée, adeptes du progrès, des réformes, des découvertes techniques et scientifiques, désireux d'une évolution du pays à l'image des transformations apportées par la révolution française, dont ils souhaitaient importer certaines modalités, notamment en matière de réduction de l'importance et de la place apportée au clergé. Le grand peintre Goya, par exemple, appartenait à cette minorité. Ils furent soutenus, au début de leur action, par le peuple, qui leur sut gré d'avoir renversé le favori honni et corrompu, Godoy, titré prince de la paix, et d'avoir contribué à l'abdication du monarque, au profit de l'infant Ferdinand VII, qu'on imaginait roi constitutionnel et despote éclairé. Même si la suite montra que Ferdinand VII, revenu sur le trône à la chute de Napoléon, était un monarque absolu, le peuple ne pardonna jamais à Napoléon de l'avoir écarté du trône au profit de son frère, le falot Joseph Bonaparte, et de l'avoir retenu en France où il l'avait attiré par des manières quelque peu frauduleuses, sous prétexte d'une rencontre et de discussions. C'est l'attitude de Napoléon qui attisa le sentiment nationaliste espagnol, dont s'empara clergé séculier et régulier, devenu alors un peu « l'avant-garde du prolétariat », qui redonna à l'église catholique sa prépondérance sur la société espagnole, et qui contribua à ce clivage des deux Espagne, catholique, monarchiste, traditionaliste, arriérée, d'une part, et d'autre part, laïque, républicaine, progressiste et moderniste, clivage qui allait sous-tendre toute l'histoire à venir de ce pays, dont la guerre civile et le franquisme furent un peu l'acmé. Peut-on dire que ce clivage a totalement disparu aujourd'hui ? Peut-on dire qu'il ne reste pas chez les Espagnols une méfiance vis-à-vis de ses voisins français, dont il trouve qu'ils continuent à les considérer avec la même condescendance que celle manifestée en son temps par Napoléon ?
Le récit de l'Indrien FEE montre avec précision ce basculement de l'opinion publique espagnole envers les Français : « Avant la guerre que Napoléon fit à l'Espagne (…), les Espagnols avaient pour l'Empereur une admiration sans bornes. C'était même, chez certains enthousiastes de cet homme extraordinaire, une sorte d'idolâtrie, qui n'allait rien moins qu'à mettre son image à côté de celle des les plus révérés. Il fut salué à son entrée en Espagne du beau nom de libérateur. On étais las de cette cour dissolue, où régnait, en souverain, le Prince de la Paix. L'abdication du roi, ainsi que son départ, furent donc regardés comme des événements heureux. L'espoir de l'avenir reposait sur la tête de Ferdinand, dont nul ne soupçonnait encore la nullité intellectuelle et la stupide cruauté. Quand ce prince, objet de tant d'amour, eût passé la frontière, et que les desseins de l'empereur sur l'Espagne eurent été dévoilés, la haine -et une haine espagnole- remplaça dans tous les cœurs les sentiments de sympathie et de bienveillance que les espagnols ressentent pour nous (…). Quelle faute ou même quel crime ! Nous pouvions avoir un allié fidèle, nous nous fîmes un ennemi irréconciliable ; et deux cent mille hommes, les meilleurs soldats du monde (…) tombèrent (…) sous la balle ou le couteau des guérillas ».

Ce texte, lucide, équitable, objectif, pourrait aussi être d'une actualité brûlante, questionnant possiblement certains engagements actuels de la France. Il éclaire en tout cas, et permet de comprendre, les convulsions futures de l'Espagne. Il constitue un travail d'historien, fécond, qui mériterait d'être redécouvert. Il montre aussi que tous les Indriens ne partageaient pas totalement l'admiration sans limite du Général Bertrand pour Napoléon, et qu'il peut être fait appel à d'autres sources que la sienne, ou même celle, plus critique, du Talleyrand de Valençay, pour faire vivre Napoléon dans le souvenir des habitants de l'Indre.

 

 

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