Georges GUINGOUIN : Un humaniste pragmatique

Georges Guingouin, surnommé le Préfet du maquis, anima la Résistance dans la région de Limoges, avec pragmatisme et réalisme. A travers cette figure qu'il faudrait réhabiliter, on peut inscrire toute action humaine selon un schéma de conception de la société entre esprit des Lumières et esprit des anti-Lumières, et s'interroger sur les déterminants de tels choix. C'est l'humanisme en actes.

 

 

Evoquer Georges Guingouin, ce n’est pas de faire exclusivement œuvre de commémoration, ou comme on dit aujourd’hui remplir un devoir de mémoire, ni même faire œuvre de réhabilitation d’une personnalité maltraitée par la réalité, et trop oubliée, au regard de l’importance de son action ; ni uniquement retracer la vie d’un homme, fut-elle exemplaire, susceptible d’être proposé comme modèle pour des temps de doute, mais de chercher à éclairer, à travers l’histoire d’un destin personnel, inscrit, comme le disait Malraux, « dans la grande lutte des ténèbres », et qui se plaça résolument du côté de l’esprit des Lumières, quand régnait celui des anti-Lumières, et qui sut toujours conjuguer le pragmatisme de l’action, l’idéalisme des convictions, avec l’intransigeance de la vertu morale, quoi qu’il ait pu lui en coûter.
Georges Guingouin est né le 2 février 1913, à Magnac-Laval, dans la Haute Vienne. Son père, sous-officier de carrière, est mort pour la France au tout début du conflit mondial, tombé le 28 août 1914. Il est donc orphelin de père à l’âge de 1,5 an. N’ayant pas de souvenir de ce père, il va le reconstruire d’une manière mythologique, d’où peut-être une admiration pour le professionnalisme militaire, qu’il s’efforcera de mettre en œuvre dans la résistance, un intérêt pour la tactique, et, formons-en l’hypothèse, une insensibilité aux thèses pacifistes dominantes, d’ailleurs plus développées parmi les anciens combattants – qui auraient tellement souhaité que le premier conflit mondial fut « la der des der » - que dans la génération postérieure. Sa mère est institutrice. Enfant sans histoire, mais doté d’une taille inhabituelle pour l’époque, il est surnommé « le grand », déjà très tôt par ses camarades de classe, puis plus tard, au moment du maquis. Il est scolarisé à l’école primaire de Bellac, puis intègre l’école normale d’instituteur de Limoges. Appelé sous les drapeaux en 1934, il effectue son service militaire à la 6ème compagnie du train, basée à l’Ecole militaire de Paris, ce qui lui permettra de percevoir très directement les dangers que font courir les ligues factieuses à la République, contribuant possiblement à lui forger une attitude de vigilance et un esprit anti-munichois.
De retour à la vie civile, il est nommé instituteur à Saint Gilles les Forêts (Haute Vienne), et s’inscrit au Parti Communiste Français. Très vite ses qualités d’organisateur le font désigner comme secrétaire des sections communistes de la région d’Eymoutiers. Lors du second conflit mondial il est mobilisé le 23 août 1939 dans un régiment du train ; et réussit à se replier lors de la débâcle des armées françaises en mai-juin 1940. Il est blessé le 17 juin 1940, et évacué sur l’hôpital de Moulins sur Allier, d’où il s’évade avant l’arrivée des allemands car il refuse d’être fait prisonnier.
Revenu dans ses foyers son appartenance au Parti communiste lui vaut d’être révoqué par le gouvernement de Vichy. Dès septembre 1940 il devient donc un opposant au régime du Maréchal Pétain. Il édite et diffuse des tracts contre l’Etat Français, forme des groupes clandestins (reconstituant un appareil communiste clandestin), confectionne de fausses cartes d’identité, pour des proscrits (communistes certes, mais aussi juifs), facilitant leur exfiltration à travers la zone dite libre, et organisant des filières pour des soldats évadés. Somme toute, bien que membre du Parti Communiste Français, il est hostile au pacte germano-soviétique.
En février 1941 il échappe de peu à des inspecteurs de police français venus l’arrêter, et décide alors de prendre le maquis. Il vit une vie d’errance, tantôt dans des souterrains ou des carrières, tantôt dans des granges charitables, tantôt dans des bâtiments abandonnés, tantôt dans des cabanes au fond des bois, en permanence traqué par les forces de répression de Vichy. Malgré tout il réussit à mettre sur pied, faire vivre et grandir une organisation clandestine, qui fait fonctionner une imprimerie clandestine, et procède à divers coups de mains, vite qualifiés d’attentats terroristes. Sa première action, le 1er octobre 1941, consiste à enlever le stock de cartes d’alimentation de la mairie de Saint Gilles les Forêts. Pour cela il est condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité le 26 janvier 1942.
Sa liberté d’action l’amène à s’opposer de plus en plus fréquemment aux responsables clandestins du Parti communiste, à tel point, qu’à tort ou à raison, il craint la trahison, voire l’élimination physique, directe, ou indirecte, par suite d’une dénonciation, si bien, qu’un temps, il envisagera même de partir pour Londres. Mais les allemands ayant envahi la zone sud, il demeure en Limousin, commençant à développer une résistance militaire contre l’occupant et ses collaborateurs, dans les zones d’Eymoutiers, Saint Léonard de Noblat, Saint Germain les Belles.
Le 10 décembre 1942 il fait sauter la botteleuse d’Eymoutiers, donnant ainsi le signal d’une campagne visant à priver l’armée allemande (qui utilise encore de nombreux moyens hippomobiles) d’un approvisionnement facile en fourrage. Le 13 mars 1943 il détruit le viaduc de Bussy-Varache, sur la ligne SNCF Limoges-Ussel-Le Mont Dore. Dans la nuit du 9 mai 1943, à la demande du haut-état-major allié (car en avril les avions de la RAF n’ont en trois bombardements successifs causé que des dégâts minimes à l’usine identique de Colombes) il détruit les installations de l’usine de caoutchouc du Palais sur Vienne, entravant son fonctionnement durant 5 mois, et privant ainsi l’occupant de 1500 tonnes de cette indispensable production. Il faut souligner que cette usine est distante de 45kms de sa base située dans la forêt de Châteauneuf, qu’il s’y rend accompagné d’un seul camarade : René Duval, et qu’au retour les deux hommes échapperont de peu à une embuscade tendue par la gendarmerie. Le 14 juillet 1943 il sectionne le câble reliant la base navale de Bordeaux à l’Etat-Major de la Kriegsmarine à Berlin. L’occupant demande au gouvernement de Vichy d’engager une action contre le maquis de Guingouin, et cette région du Limousin qu’il nomme « la petite Russie ». Ce à quoi s’emploient sans grand succès des forces de répression aux ordres du général Bois : 15 escadrons de gardes mobiles, 12 escadrons de GMR (qui ne seront pas plus efficaces aux Glières), ainsi que des forces supplétives de la gendarmerie. Ce qui n’empêche nullement Guingouin de poursuivre ses actions, et en août 1943, il détruit des batteuses, perturbant ainsi la livraison de blé aux allemands. Celui-ci est redistribué à la population, comme le stipulent des affiches placardées dans la région, signées de l’appellation « Préfet du maquis ».
En janvier 1944, pour encadrer les réfractaires du STO, de plus en plus nombreux, qui rejoignent les résistants, il fait former, par des sous-officiers de carrière, souvent membres de l’ORA, 120 volontaires, réunis au château de la Ribérie, à Saint Gilles les Forêts, qui suivent un véritable entraînement militaire. Ceci va permettre de structurer en bataillons et compagnies la 1ère brigade de marche limousine, qui, sous les ordres du colonel Guingouin, regroupe membres des FTP, de l’armée secrète, de l’ORA.
Contre cette force de plusieurs milliers d’hommes, les allemands dépêchent la division du général Brehmer, mais Guingouin refusant un combat par trop inégal, disperse ses unités, et les allemands ne rencontrent que le vide à la place d’un combat frontal qu’ils espéraient décisif. Et le 28 mars 1944 les troupes de Guingouin réussiront ce tour de force de capturer des officiers allemands de la commission d’armistice en inspection dans la région de Limoges.
C’est alors que les nazis retirent du front de l’Est la division blindée SS Das Reich, dans la perspective de pacifier le sud de la France. Lors du débarquement, celle-ci, engluée dans les combats de guérilla, ne pourra rejoindre à temps le front de Normandie, son absence se faisant cruciale, fut-elle lourdement payée des massacres nombreux dont elle jalonna son itinéraire, et d’abord Tulle et Oradour sur Glane, ou Argenton sur Creuse et Maillé.
Après la guerre, d’aucuns rendirent Guingouin indirectement responsable de ce massacre, car certains de ses combattants avaient notamment capturé l’un des héros de la Das reich, le sturbanfurher SS (lieutenant-colonel) Kampfe. Après l’avoir fait rechercher le général Lammerding, commandant de la division, avait fait la proposition de l’échanger contre 40 résistants ; ce qui pouvait être un marché de dupes, mais que Guingouin était prêt à accepter, quand, ayant appris le massacre d’Oradour, il refusa finalement, ordonnant que le SS soit fusillé. Dans les mêmes moments ses hommes libèrent des internés des camps de Saint Paul d’Evaux et Nexon, leur évitant peut-être la mort, et sûrement la déportation.

Au moment du débarquement, Guingouin refuse d’appliquer les consignes des responsables FTP voulant que la résistance s’empare des villes, évitant peut être à Limoges de subir le sort de Tulle, mais aussi de Guéret, ou de Murat, ou de Saint Amand Montrond, et les représailles consécutives à des libérations trop anticipées.

Cependant en juillet 1944, l’Etat-Major allemand décide d’en finir avec les maquis : en Limousin, comme à Saint Marcel, au Mont Mouchet, comme aux Glières ou dans le Vercors. La brigade du Général Von Jesser, forte de 2500 hommes, avec canons et avions, renforcée des garnisons de Tulle et de Limoges, ainsi que de la 2ème cohorte de la Milice de Limoges se prépare à anéantir le maquis de Guingouin. Le colonel Guingouin est informé le 9 juillet 1944 de la mise en place de ce dispositif à partir d’Ussel, et en suit la progression. Le 14 juillet 1944 il a reçu en plein jour, près de Sussac, un parachutage massif d’armes par 35 forteresses volantes de l’US Air Force, et il ne souhaite pas que ces armes tombent aux mains de l’ennemi. Du 17 au 24 juillet 1944, des combats opposent ses troupes à l’ennemi au Mont Gargan et dans les alentours. Le matériel sera sauvé. L’ennemi (on le saura par des documents trouvés au moment de la libération) y perd 7 officiers, dont 1 commandant, et 342 soldats, tués ou blessés, les forces de Guingouin perdant 97 hommes, tués, blessés, ou disparus. Sans doute les résistants n’ont-ils pu empêcher la progression de l’ennemi, mais ils n’ont pas été détruits, et l’occupant n’a pas les moyens de se maintenir durablement sur la zone. C’est pourquoi l’avantage paraît être resté du côté du maquis.
Le 3 août 1944, le colonel Guingouin, chef militaire de la 4ème brigade FFI, fait encercler Limoges avec 8500 de ses hommes, obtenant sans effusion de sang la reddition du commandant de la garnison : le général Gleiniger. Même si le 19 ème régiment de police SS se mutine, assassine Gleiniger, et parvient à fuir la nasse, 350 hommes et 13 officiers de la garnison se rendent à Guingouin, qui assure, durant un temps, les pouvoirs civils et militaires à Limoges, avant de les remettre au représentant du Général de Gaulle.
Guingouin, victime d’un accident d’automobile le 20 novembre 1944, gravement blessé, sera alors hospitalisé, et réformé le 4 avril 1945. Il sera fait compagnon de la libération le 19 octobre 1945 par le Général de Gaulle, qui, à cette occasion, qualifiera Limoges de « capitale du maquis ». Guingouin en 1945 sera élu maire de Limoges, et le restera jusqu’en 1947.

Mais commence pour lui le temps des difficultés, avec le désir de revanche des attentistes culpabilisés, des vichystes non repentis, des collaborationnistes non épurés : celui de certains politiciens locaux écartés d’une mairie dont ils se sentaient propriétaires, même s’ils n’avaient pas tous brillé par leur courage durant l’occupation ; celui d’apparatchiks du parti communiste, insatisfaits de son comportement d’homme libre désobéissant à leurs consignes ; celui de policiers et de magistrats, revanchards nostalgiques de l’Etat français qui avaient enquêté sur ses différentes actions de résistance et l’avaient, pour celles-ci, condamné à plusieurs reprises, dont les haines recuites et accumulées étaient restées intactes. Qu’on songe aux accusations portées contre lui – un sanguinaire, adepte de l’épuration sauvage, et du massacres d’innocents, n’ayant d’autres fautes que de n’être pas communistes ; un stalinien de la pire espèce – par le député socialiste Jean le bail, dans le journal « Le Populaire du Centre » ! Pas plus que Léon Bétoulle, qui vota les pleins pouvoirs à Pétain, ce qui ne l’empêcha pas d’être révoqué comme maire de limoges, avant d’être réélu, après la guerre, celui-ci ne se distingua pendant l’occupation, l’un comme l’autre, étant parfaitement attentistes, à la différence de Louis Longuequeux, futur maire de Limoges, qui fut résistant. Jean Le Bail, normalien, agrégé de philosophie – il y en eut quelques autres qui firent de mauvais choix -, fut d’ailleurs suspecté d’avoir refusé d’héberger son condisciple Jean Cavaillès, recherché par la Gestapo, qui sera finalement arrêté et fusillé.
A la veille de Noël 1953, Guingouin est convoqué comme témoin par un juge d’instruction à Tulle, et incarcéré à la prison de Brive la gaillarde, où, passé à tabac par les gardiens, il est quasiment laissé pour mort, avant d’être transféré, quasi-agonisant, à la prison Saint Michel de Toulouse. Comme Jean Zay avec sa femme Madeleine, son épouse Henriette, assure une présence vigilante et réconfortante, et les résistants de Haute Garonne, emmenés par certains qui, déjà, agissaient pour Zay : Jean Cassou, Jean-Pierre Vernant, Serge Ravanel, Claude Bourdet, se mobilisent pour sa libération, ainsi qu’un tout jeune avocat : Roland Dumas, mais aussi Henri Lafarge, Vénérable Maître de la loge « Les artistes réunis » à l’Orient de Limoges. Un non-lieu est prononcé le 13 décembre 1959.
Libéré, il peut reprendre son métier d’instituteur, mais dans l’Aube, département d’origine de sa femme. Il prend sa retraite en 1969. Il honore de sa présence les cérémonies ayant lieu en Limousin, tandis que, comme tant d’autres, il explique aux collégiens et lycéens ce que fut cette époque et les raisons de son combat. Lorsqu’en 2002 on lui remet la cravate de commandeur de la légion d’honneur, dans son village de Saint Gilles les Forêts, il estime que ce prétexte n’est pas suffisant pour que quelques-uns festoient aux frais du contribuables, et il refuse de participer au banquet, s’installant avec son épouse et sa fille, sur un banc de la place pour saucissonner. Un caractère à l’évidence, qui s’éteindra le 27 octobre 2005, un peu plus d’un an après son épouse.

Dire tout cela, et en rester là, serait faire uniquement œuvre de commémoration. Mais il faut aller plus loin si l’on veut que l’histoire éclaire le présent.

D’abord questionnons-nous sur le pourquoi de cette importance prise aujourd’hui par ce « devoir de mémoire », au point qu’il existe même des lois mémorielles, qui imposent une vérité officielle, au risque de stériliser toute recherche historique, mais aussi de mettre à mal la liberté de pensée et d’expression ?
Parce que nous savons depuis la 1ère guerre mondiale, ainsi que l’écrivait Paul Valéry, que « désormais nos civilisations sont mortelles », que la technique peut les détruire, ce que l’usage guerrier de l’atome, mais aussi du génie génétique, est venu conforter, nous imposant une sorte d’heuristique de la peur, selon la formule de Hans Jonas, dont participe le devoir de mémoire, qui est une manière de responsabilité pour un autrui à venir sans cesse rappelée. Et de fait la première guerre mondiale est le premier conflit dont le souvenir est entretenu, qui suscite une expression monumentale démultipliée : les monuments aux morts. C’est un passé qui ne s’efface pas, une césure entre un avant et un après, un passé embelli parfois (la belle époque), reconstruit comme un mythe du bon vieux temps d’avant, et un avenir redouté, qui finit par faire craindre l’évolution, le mouvement, le progrès, le changement et ce qui les permet, la science, la raison, et finalement « les lumières ». Tel est le risque du culte des morts, vécu comme un enracinement, comme le soutient Barrès, qui détermine, selon lui, l’âme d’un peuple, ce culte des morts pouvant prendre finalement, à l’extrême, la forme d’un repli communautaire
La 2éme guerre mondiale et la Shoah n’ont pu que contribuer à renforcer cette suspicion envers la technique, et donc les moyens d’un progrès, qu’on a vu alors mis au service de la déshumanité, et à entretenir la nostalgie d’un c’était mieux avant, quand on ne s’étripait qu’à la lance, l’épée, ou l’arbalète.
Pour autant la shoah, qui est également une rupture, hécatombe s’il en est, apparaît d’une autre nature que celle qu’introduit le 1er conflit mondial. En effet ce dernier est une rupture technique, qui permet de penser que l’homme peut s’auto-détruire comme vivant, alors que la shoah est d’abord une rupture intellectuelle, dans laquelle c’est moins l’homme que l’humanité, capacité à se penser soi-même, à s’imaginer un destin commun et universel, qui a été détruite. C’est pourquoi ce devoir de mémoire envers la shoah pourrait être moins un culte rendu à des morts particuliers, dont on préserve l’avoir été singulier, qu’une affirmation d’un principe d’humanité, d’une abstraction pensable, un peu comme une révélation, mais indéfinissable, autrement qu’à travers ses atteintes que sont les crimes contre l’humanité.
Penser la shoah est alors moins une exigence de commémoration qu’une exigence de compréhension. Le « plus jamais ça » ne peut pas reposer sur la seule indignation ; inefficace (on le voit bien avec la montée du Front National), mais nécessite une analyse approfondie, à laquelle contribue la réflexion historique.
L’histoire, dit-on pourtant, ne se répète jamais, mais le passé permet de mieux comprendre le présent. Et de ce point de vue nous sommes dans une situation qui ressemble à celle d’avant de la dernière guerre mondiale : crise économique, insatisfaction sociale, échec des politiques de gauche et de droite, renvoyées dos à dos, (qu’on se souvienne de la désillusion du Front populaire), et assimilation de la classe politique dans son ensemble, devenue « tous pourris » à quelques corrompus, comme lors de l’affaire Stavisky, montée d’un extrémisme populiste (voire faciste), qui cherche des boucs-émissaires, (l’étranger, l’immigré, qui remplace le juif, l’Europe et la mondialisation, qui remplacent les « deux cents familles »), perte de confiance dans l’expression démocratique (l’abstention), et les replis communautaires, de divers groupuscules (religieux) qui refusent la démocratie et la République, comme le faisaient les ligues factieuses. N’y-a-t-il pas aussi dans ce qui s’opère aujourd’hui d’une tentative unanimiste, celle du refus du ni droite ni gauche, ou du gauche et droite confondues une similitude, avec un refus portant là sur les idées, au mieux obsolètes, erronées, voire dangereuses, alors que pour les populistes le refus porte sur les hommes ?

Il est évidemment nécessaire de s’interroger sur les contextes (socio-économiques notamment) à l’œuvre dans ces phénomènes de montée des extrémismes de toutes natures. Mais les contextes n’expliquent pas tout, et sans doute pas toujours ce qui détermine les choix individuels d’un individu. Dès lors si nous avons à agir dans l’ordre politique, par rapport aux contextes, nous avons individuellement, comme maçons, à nous positionner par rapport à certains principes qui peuvent faire la différence dans le choix de l’action.
Pourquoi Guingouin agit-il comme il l’a fait ? Pourquoi certains, en rupture avec leur milieu, leur éducation, leurs traditions (ainsi Daniel Cordier, Maurassien, militant de l’action française, et même De Gaulle) font-ils des choix qui peuvent ne pas sembler dans la logique de ce qui aurait dû être déterminant pour eux ? Pourquoi d’autres, anciens communistes (Doriot), socialistes (Déat), syndicalistes (Belin), ou certains, anciens dreyfusards, membres de la Ligue des Droits de l’homme ou de la Lica, militants des partis de gauche, ou même adhérents du comité de vigilance des intellectuels anti-facistes, - pas tous certes, mais quelques-uns suffisent -, feront-ils le choix du régime de Vichy, voire de la collaboration, voire d’un antisémitisme plus ou moins actif ? A l’évidence il est difficile de sonder les reins et les cœurs ! Mais on peut penser qu’il existe aussi des bains intellectuels, des habitudes de pensées, des prénotions qui semblent tellement évidentes qu’on ne les critique plus, qui altèrent la vigilance, et qui peuvent prédisposer à l’un ou l’autre choix, encore qu’on peut objecter bien des contre-exemples. Chez les élèves du philosophes Alain, ce fut la mystique de la paix à tout prix, qui obscurcit les esprits, même les plus avisés, même les mieux informés, qui n’eurent pas tous la lucidité et le courage de la rupture de Simone Weil.
Pour être schématiquement bref, je dirai que ces habitudes de penser se classent en deux catégories : celles qui imprègnent la pensée des Lumières, et celles qui imprègnent la pensée des anti-lumières. Il existe en effet un clivage très net entre les lumières et les anti-lumières, qui va irriguer la pensée, et probablement influencer les comportements.
A l’évidence dans la vie quotidienne, dans l’univers du concret et du pratique, les distinctions sont moins nettes, et les superpositions et interpénétrations plus fréquentes. Mais dans l’ordre de la pensée, ils doivent, ce me semble, faire preuve d’un radicalisme intellectuel absolu, et ne pas accepter la compromission, fut-ce au nom de la distinction pratique/théorique, utilitarisme/principisme, car ce serait déjà un début d’abdication.
Il n’est pas dans mon intention – qu’on me comprenne bien – de dire que tous ceux qui évoquent certains des thèmes propagés par les penseurs des anti-lumières, appartiennent eux-mêmes à cette mouvance de pensée, mais de les appeler, de nous appeler, (car je m’inclue dans cette exigence) à une certaine vigilance critique, en demeurant toujours d’une extrême réserve face à des thèmes, dont il faut toujours se rappeler les pensées qu’ils servent aussi à défendre, et comment aussi ces pensées les instrumentalisent et les systématisent, thèmes donc à n’utiliser qu’avec circonspection. En quelques mots trop brefs, quelles sont donc les distinctions entre les penseurs des Lumières, et ceux des anti-lumières ?
Les lumières, c’est considérer l’homme dans son humanité, en tant qu’il est sans qualité, comme Idée, abstraction universelle, qui ne saurait se définir uniquement par des particularités culturelles, religieuses, nationales, voire linguistiques ; et qui, de ce fait, dispose de droits naturels, inaliénables, égaux pour tous : ce qu’on appelle le socle des droits de l’homme ; qui fait le pari du progrès, donc de l’avenir ; donc de la raison ; mais aussi de la science. C’est celui qui affirme une liberté absolue, qu’il ne restreint que de sa propre volonté, librement, par l’effet d’un contrat social, émanation de lui-seul, servitude peut-être, mais volontaire, et qui témoigne de l’exercice de sa volonté ; pour qui l’homme doit être la mesure de toute chose, et qui, comme Kant, décide, par lui-même, avec sa seule raison, de prouver jusqu’à l’existence de Dieu, s’affirmant ainsi son égal, voire son rival. C’est choisir Voltaire, Condorcet, Rousseau, Kant, et postuler l’autonomie. Ce qui est sans doute être idéaliste, mais considérer qu’il est des principes supérieurs à toutes les réalités contingentes, qui doivent au moins être de l’ordre de l’espérance. Certes il existe des structures inconscientes, mais la pensée des lumières doit y appliquer aussi la raison et l’analyse, pour n’en être pas la dupe, même si l’on peut en demeurer, d’une certaine manière le jouet, l’effet, un je du jeu. De ce point de vue, Freud est un penseur des Lumières, qui complète Descartes, quoi qu’en dise Michel Onfray.
Les anti-lumières, à l’inverse, c’est l’homme incarné dans une civilisation, dans le relatif, le particularisme des communautés, qui s’enracine dans un terroir, une langue, un passé, qu’il contemple avec nostalgie, une mémoire singulière qui le différencie des autres plus qu’elle ne le rapproche ; qui revendique l’émotion, mais aussi une prépondérance, in fine, de son corps biologique, et surtout qui refuse de penser qu’il puisse s’en abstraire et s’en libérer ; ce qui dès lors l’amène à concevoir les hommes non en terme d’humanité, mais en terme de race ; ou en terme de qualités substantielles, dont le critère sexuel, biologique, puis comportemental, est l’une des principales, ouvrant la possibilité de la discrimination positive – ce qui peut se défendre, mais substitue une composante d’équité à la place de l’égalité ; au nom certes de l’efficacité ; et de la réalité ; qui est donc d’abord pragmatique, voire utilitariste, et qui fonctionne par référence à des déterminants extérieurs, qu’il admet, accepte, et auquel il se soumet. C’est un romantique, qui fait le choix de Taine, de Renan, de Jung contre Freud, et qui postule l’hétéronomie, même s’il est capable d’indignation, de révolte, et d’un désir de changement.

Il y a, évidemment, dans mon propos, un effet caricatural, et tout est naturellement plus compliqué, , car nous sommes tantôt plus l’un ou plus l’autre, mais c’est à dessein que je grossis le trait, pour que nous ayons une grille d’analyse simple, même simpliste, et qu’il faudrait bien sûr préciser par d’autres réflexions, mais grille susceptible aussi de permettre une lecture des événements du quotidien. Je fais en effet de cette distinction autonomie/hétéronomie un postulat général, mais comme tout postulat, il reste une esquisse, un schéma, une formule, un repère grossier, tracé à grands traits, comme il en est de ce qu’on inscrit sur un post-it ! Mais dans l’action, comme celle qu’incarna Guingouin, il nous faut parfois de ces simplifications, pour ne pas se tromper au moment de décider, de décider pour le mieux, pour le bien, avec un « je ne sais quoi », un « presque rien », comme dirait Jankélévitch, qui fait que l’homme restera homme ou deviendra bête.

 

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