L'Espagne, une fiction française

Les français vivent l'Espagne comme une fiction, construite à travers des prénotions jacobines, occultant souvent leur compréhension d'un pays différent, ceci pour des raisons géographiques et historiques, qu'il faut considérer, pour comprendre aujourd'hui ce pays, et ses problématiques, qui ne peuvent être considérées avec des lunettes françaises.

Bien des Français ignorent presque tout de l’Espagne, ou n’en ont que des stéréotypes, alors qu’il s’agit pourtant un pays voisin, celui avec lequel nous avons la frontière la plus longue (632 kms) [620 avec la Belgique, mais nous avons la même attitude de supériorité condescendante avec nos voisins outre-quiévrains], alors même que beaucoup ont appris l’Espagnol (ou plutôt le Castillan) au collège et au lycée  [est-ce différent avec l’Anglais ; mais nous exprimons moins notre complexe de supériorité, sauf en ce qui concerne la cuisine, avec nos voisins d’outre-Manche], et bien que nombreux soient nos compatriotes qui fréquentent l’été des plages espagnoles.

Si bien que nous réduisons au mieux l’Espagne à des Espagnolades : la paella, Carmen, la corrida, le flamenco, et, pour les plus ouverts : l’Alhambra de Grenade, La mosquée de Cordoue, La Giralda de Séville, la Sagrada Familia et les ramblas de Barcelone, le musée du Prado et les équipes de foot du Real Madrid ou du Barça.

Mais ce pays-là n’est qu’une infime partie de l’Espagne, et nos compatriotes ignorent le pays réel. Quand bien même ils ne le reconstruisent pas d’une manière purement fictive : combien, même des amis de qualité, me décrivent l’Espagne, où, pour certains, ils ne sont jamais allés, donnant des leçons de politique et d’économie aux Espagnols. Leur représentation de l’Espagne est très souvent datée (avant les années 60/70), ou complètement imaginaire, filtrée à travers des lunettes françaises, qui leur font voir la réalité française comme ce qui devrait être, l’excellence, et par opposition ce qu’ils imaginent de l’Espagne comme négatif, à proscrire, à transformer sur le modèle français. Péché d’orgueil s’il en est, qui nous fait croire que tout ce qui est français est plus que parfait, et qu’en France tout est bien dans le meilleur des mondes ! Ne nous étonnons donc pas s’il peut alors exister parfois un sentiment anti-français en Espagne !

Cette vision de l’Espagne par les Français est donc une fiction française ; qui va faire lire la réalité espagnole à travers la réalité française, inopérante évidemment, si bien que l’Espagne sera un pays et un peuple incompréhensibles pour les Français ; qui, de plus, ne font pas l’effort d’aller à la source des informations, ne lisant pas, pour beaucoup, et ne parlant pas, ou alors un sabir touristique, l’espagnol (castillan), même beaucoup de ceux qui vont, depuis des années en Espagne. C’est pourquoi on parle de l’Espagne alors qu’il faudrait parler des Espagnes, par application de notre vision centralisatrice jacobine.

Je ne remets pas en cause, comme Français de France, le jacobinisme centralisateur de notre pays ; mais je respecte l’histoire d’un autre pays, et les volontés de ses habitants, qui sont différents des nôtres, que j’ai appris à connaître et à aimer : des paysages, des habitants, une langue et une culture ; même si j’ai un particularisme catalan et barcelonais, qui, de ce point de vue, me rend très espagnol, car, en Espagne, le régionalisme est très ancré. En France aussi certes, mais comme tradition, réaction, anti-modernité, opposition pétainiste à l’esprit des lumières, comme éloge du bon vieux temps, alors qu’il y a une modernité régionaliste en Espagne !

Mais quoique très Espagnol de cœur je reste un Français qui considère que la France c’est une langue, qui doit faire rayonner une pensée et un esprit, celui des Lumières, de la modernité, de la liberté, une France ouverte, qui n’existera que si elle ne se replie pas sur ce qu’elle croit être son identité, à préserver. Historiquement en effet la France n’a été grande que quand les modernes l’ont emporté sur les anciens ! Et quand elle a eu une vocation universaliste, qui pour n’être pas colonialiste, doit accepter la rencontre des autres cultures, s’en imprégner, en commençant par maîtriser leurs langues, dans lesquelles elles s’incarnent, et qui les modèlent.

Fiction française, l’Espagne a tenté de l’être aussi, à travers deux expériences (souvent d’importation hexagonale), qui ont cherché à faire en Espagne comme en France : la centralisation monarchique bourbonienne, apportée dans les fourgons de l’étranger : Philippe V, petit-fils de Louis XIV, et l’aventure Napoléonienne. Dans l’un et l’autre cas ce qui se voulait modernisation politique a été vicié dès l’origine, comme apparaissant l’œuvre d’un occupant, et d’élites locales devenues des collabos ; si bien que l’idée nationale s’est incarnée dans un modèle inverse du modèle français : régionalisme, état central faible, poids de la catholicité, de la tradition, par opposition aux idées de progrès et aux lumières. C’est en partie à Napoléon que l’Eglise catholique a dû de faire durer si longtemps son emprise en Espagne, car elle est apparue incarnée dans le patriotisme, dans le sentiment national, contre l’envahisseur étranger ; et Franco a chaussé les bottes napoléoniennes.

Et l’on peut d’ailleurs s’étonner, et regretter, que nombre de Français plutôt progressistes en ce qui concerne leurs options politiques, en viennent, en défense et illustration d’un jacobinisme (dont on oublie trop souvent qu’il est le reflet d’une organisation cléricale, puisque c’était le nom qu’on donnait aux Dominicains) considéré comme garant de la souveraineté nationale, par le moyen d’un Etat fort, centralisé, et par là protecteur et égalitariste, à défendre le contraire de leurs conceptions, à savoir l’absolutisme, et donc le Franquisme, pour solde de tous comptes.

Donc l’Espagne n’est pas la France ; lapalissade, certes, mais qui apparaît un nécessaire préambule, pour éviter les postures ethnocentrées.

D’abord géographiquement. L’Espagne occupe un territoire de 504 782 kms2, la France 551 600 kms2, mais pour une densité de population inférieure : 93h/kms2 contre 118 kms/kms2. Pour une population de 47 000 000 d’habitants contre 67 000 000. Un taux de fécondité nettement plus bas que celui de la France (1,33 / 2,01), avec une chute rapide (1970 : 2,88 ; 1995 : 1,16) ; ce qui va poser un problème de vieillissement de la population, alors que l’Espagne, jusque dans les années 1980 était un pays jeune (ce qui sans doute a été un des facteurs de la movida, et du bouillonnement culturel après la dictature franquiste) ; et va poser un problème de retraite, car il y a allongement de la durée de la vie, et baby-boom dans les années 60- 70 (avec l’amélioration économique), alors qu’avant ce problème ne se posait pas (espérance de vie assez faible, et surtout classes creuses dues aux effets de la guerre civile : exil : 1 000 ,000 de personnes, décès, emprisonnement massif des hommes).

L’Espagne est un pays montagneux, coupé par de nombreuses sierras (chaînes de montagne), certes modestes, mais qui cloisonnent l’espace. Il n’y a pas, comme en France, de vastes étendues de plaines, comme le bassin parisien, ou le bassin aquitain. Tout le centre du pays est occupé par la Meseta, plateau de 660m d’altitude (imaginez les Causses), qui forme Castille et Aragon. (Madrid est la capitale européenne dont l’altitude est la plus élevée : 668m). Il n’existe guère que des plaines côtières, ainsi que la huerta de Valence et la plaine de la dépression du Guadalquivir autour de Séville, ainsi que celle de l’Ebre depuis Saragosse, jusqu’à Tortosa, et son delta, mais qui reste étroite.

Mais en même temps la population est plus urbanisée, et il y a peu d’habitat dispersé. Les agglomérations sont réparties d’une manière plus équilibrée qu’en France :

Madrid : 5 843 000

Barcelone : 4 686 000

Valence : 1 695 000

Séville : 1 317 000

Malaga : 1 074 000

Bilbao : 947 000

Alicante : 710 000

Saragosse : 683 000

Saint Sébastien : 400 000

Valladolid : 384 000

Tarragone : 375 000

Cordoue : 321 000

Pampelune : 310 000


Paris : 12 405 000

Lyon : 2 238 000

Marseille : 1 734 000

Toulouse : 1 291 000

Bordeaux : 1 178 000

Lille : 1 175 000

Nice : 1 004 000

Nantes : 909 000

Strasbourg : 773 000

Rennes : 700 000

Grenoble : 684 000

Rouen : 660 000

Toulon : 611 000

Montpellier : 579 000

Lens : 539 000

Avignon : 518 000

Saint Etienne : 515 000

Tours : 483 000

Cependant les villes espagnoles ne paraissent pas dotées de plus d’atouts que les villes françaises. Ainsi du trafic des aéroports :

Madrid : 39 736 000 passagers

Barcelone : 35 217 000

Palma de Majorque : 22 770 000

Malaga : 12 925 000

Alicante : 9 638 000


Loin derrière Roissy : 62 052 000

Comparable à Orly : 28 275 000

Mais mieux que le reste des aéroports français (qui traduisent l’hypertrophie de la ville-capitale) :

Nice : 11 554 000

Lyon : 8 562 000

Marseille : 8 260 000

Comme de celui des ports :

Barcelone : 45 000 000 de tonnes (Marseille : 81 000 000)

Et pour les portes-containers

Barcelone : 1 890 000 containers

Le Havre : 2 500 000 containers

En revanche en termes de passagers :

Barcelone : 2 365 000 passagers

Marseille : 1 312 000

Valence : 379 000

Ajaccio : 302 000

Cependant plus que les villes françaises les agglomérations espagnoles animent leurs territoires, en matière éducatives, politiques, culturelles, économiques, sans qu’il y ait une hyper concentration dans la ville capitale.

La difficulté des déplacements au sein de la péninsule ibérique a donc freiné les déplacements intérieurs au pays, et mobilisé les activités et les échanges autour de villes animant des périphéries, mais communiquant peu entre les différentes aires. Les seuls déplacements intérieurs sont essentiellement constitués par la transhumance des moutons (en Castille, principalement) à partir du 13ème siècle, avec l’exportation de la laine vers Bruges principalement, ainsi que les villes hanséatiques, à partir des ports atlantiques de la péninsule : Santander, Laredo, Castro Urdiales, puis à partir du 14ème siècle, Bilbao et San Sebastian. Ces échanges seront aussi à l’origine du développement du pèlerinage de Saint jacques de Compostelle, les routes de ce pèlerinage étant quasi seules à traverser la péninsule ibérique du nord au sud. Il n’y a donc pas en Espagne au moyen-âge de routes commerciales continentales semblables à celles de foires de Champagne ou de Lyon, mais des routes maritimes, des ports de l’Ouest vers les Flandres, et des ports de l’Est, vers Marseille, Montpellier, Gênes, etc. La géographie freine donc les déplacements au sein de la péninsule.

Mais ces déplacements ont sans doute aussi été freinés par une organisation politique différente, en raison des siècles de domination musulmane. En effet les royaumes arabes en Espagne fonctionnaient comme des tarifas, royaumes autonomes séparés, obéissant à un lointain califat, situé de l’autre côté de la Méditerranée, et nullement régis par une logique de suzeraineté, comme en France. Par ailleurs les franges non conquises par les musulmans fonctionnaient comme des isolats, par nécessité, contraints à l’autonomie. Certes le système féodal, à ses débuts, était aussi un agglomérat d’isolats, la suzeraineté du roi français étant plus symbolique, théorique, qu’effective, mais les Rois de France n’eurent de cesse de réduire le pouvoir des féodaux, de rendre plus effectifs et concrets les liens de vassalité, mais aussi d’agrandir le domaine royal, en y agrégeant, pas à pas, nombre de fiefs, selon une logique d’appropriation territoriale, d’unification domaniale. La construction française s’est placée dans une perspective territoriale – par rapport à un aspect d’abord matériel, si l’on voulait raisonner en termes aristotéliciens – (avec un souci d’accès à des frontières naturelles, qui s’incarnera symboliquement dans la notion d’hexagone, la matière, le concret, précédant la forme, l’Idée), tandis que la construction espagnole s’est placée par rapport à un aspect formel (une Idée), la catholicité, s’incarnant dans la Reconquista.

Aussi la géographie et l’histoire de l’Espagne expliquent en grande partie l’absence de centralisation dans ce pays. L’Espagne n’est donc pas un pays jacobin comme la France où la Révolution, puis Napoléon, ont continué et amplifié l'effort de la monarchie, les départements n’étant pas fondés sur un sentiment d’identité commune des populations, mais sur une égalité d’accès au chef-lieu (une journée de cheval).

Par conséquent l’Espagne est une mosaïque de peuples différents, - pas plus, pas moins qu’en France -, mais sans qu’il y ait eu volonté centralisatrice et unificatrice avant Philippe V, petit-fils de louis XIV, les rois Bourbons, Napoléon, le dictateur Primo de Rivera, Franco ; autant dire des repoussoirs à la poursuite d’un effort de centralisation. C’est la raison pour laquelle les langues régionales sont restées des langues d’usage, et non des curiosités historiques et des objets archéologiques.

Ainsi pour le catalan, 64% le parlent, 90% le comprennent, y compris dans le haut Aragon ; au Levant (communauté valencienne) 50% le parlent, 80 % le comprennent ; et aux Baléares, 70% le parlent, 90% le comprennent. Pour le Galicien (proche du portugais), 80% le parlent, 95 % le comprennent. La situation est différente pour le basque, puisque 25% le parlent et 50 % le comprennent ; avec des variantes importantes ; il est parlé par 43% de la population en Guipuzcoa (San Sébastien), 20% en Biscaye (Bilbao), mais seulement 9% dans l’Alava (Vitoria) ; c’est là où il est le plus parlé que le parti Herri Batesuna, vitrine politique de l’ETA fait ses meilleurs scores.

[Ceci permet d’ailleurs de comprendre pourquoi les revendications autonomistes, si elles se réalisaient, signifieraient la fin de l’Espagne. Car derrière la Catalogne (c’est à dire les provinces de Gerone, Barcelone, Tarragone et Lérida), soit 7,4 millions d’habitants, il faut ajouter l’ensemble catalan, constitué par l’Aragon (1, 317 million d’habitants), les Baléares (1, 113 millions d’habitants) et la Communauté Valencienne (4, 959 millions d’habitants) ; compte-tenu des Pyrénées orientales (Catalogne française, depuis Louis XIII, 471 000 habitants). Quant au Pays Basque, à l’Euskadi proprement dite (2, 133 millions d’habitants), il conviendrait d’ajouter la Navarre (600 000 habitants), la Cantabrie (593 000 habitants), et peut-être les Asturies (1, 043 millions d’habitants) et La Rioja (323 000 habitants), pour des raisons d’abord économiques ; compte non tenu du Pays Basque français (Pyrénées Atlantiques – 272 000 habitants), soit donc presque 50% de la population du pays.]

L’Espagne ne s’est pas construite sur un projet territorial (regroupement progressif de fiefs), mais sur un projet idéologique (la lutte de la catholicité contre l’Islam). D’ailleurs le mariage des rois catholiques : Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon fut une union personnelle, et non une union de royaumes, l’Aragon et la Castille (ainsi que le royaume de Navarre) demeurant des entités autonomes, avec des organisations et des règles de fonctionnement administratifs et politiques différentes, même quand un même roi sera à la tête des deux royaumes.

La reconquista, qui va se développer à partir du Haut Aragon, et des limites de la Castille (la Cantabrie et les Asturies) va moins être une tentative de mettre aux pas des vassaux récalcitrants et d’affirmer une centralisation monarchique, de conquérir des territoires, que d’affirmer la pré-éminence d’une Idée religieuse. L’espace de la reconquista est celui du ciel, non de la terre.  Si bien que va demeurer une mosaïque d’organisation politique (encore qu’en France demeura la distinction entre pays d’états et pays d’élection) la centralité principale étant l’adhésion à la religion catholique, apostolique et romaine.

Il est à noter que ce développement vers l’extérieur de l’Idée de catholicité va inspirer la conquête des Amériques (qui est une poursuite de l’Idée de croisade). C’est métaphoriquement la recherche du jardin d’Eden. C’est pourquoi les richesse de l’Amérique ne seront pas mises au service du développement de l’Espagne, mais au service de la gloire de Dieu (œuvres d’art des Eglises – siècle d‘or permis par le siècle de l’or), y compris au service par Charles Quint du Saint Empire Romain germanique (tâche poursuivie par Philippe II), pour faire triompher le catholicisme contre la réforme protestante (et les tentatives des rois de France pour s’emparer de territoires – Milanais, Franche Comté, Bourgogne, rattachés au Saint Empire romain germanique), et les turques musulmans (Bataille de Lépante) ; ce qui va épuiser et pour longtemps la Castille, qui est le grand contributeur en homme et en argent de cette autre forme de croisade. La conquête des Amériques est le fait d’aventuriers de Dieu. Qui sont le pendant extériorisé d’une autre forme de conquête, intériorisée, la conquête de soi, à travers le mysticisme, version Saint Jean de la Croix et Sainte Thérèse d’Avila.

L’identité espagnole se découvre donc plus dans l’abstrait que dans le concret, dans l’idéalisme que dans le pragmatisme, (ce qui est parfaitement symbolisé par le Don Quichotte), que Balthasar Gracian, appelle el despejo, qu’on peut traduire par la désinvolture, c’est-à-dire une posture, une attitude peu centrée sur la matérialité des choses, mais plus sur une conception de l’honneur, et ceci expliquera sans doute ce que le philosophe espagnol Miguel de Unamuno appellera le « casticisme », – l’âme de l’Espagne – (qu’il cherchera d’ailleurs à combattre), c’est à dire une âpreté, une difficulté à composer, un désintérêt pour le concret, une certaine morbidité, car la mort est ce qui facilite le passage dans l’au-delà, dans l’idée pure. Ceci explique aussi qu’un autre idéalisme, celui de l’anarchisme, ait toujours été bien reçu en Espagne, et que dans ce pays révérant la mort, les luttes entre idées, philosophies, systèmes, aient toujours été vives et souvent sanglantes. Ce pays a fonctionné dans une logique binaire, entre le bien et le mal, l’enfer et le paradis, et les guerres civiles ont trouvé légitimation et structuration dans ce schéma de pensée, qui facilitait une lecture entre rouge et blanc, et la rivalité des deux Espagnes.

L’Espagne est donc le pays de l’utopie, mais d’une utopie ne cherchant pas à s’incarner dans la matière des faits.            C’est probablement pourquoi la littérature espagnole fut d’abord une poésie, qui comme l’écrit le poète Gabriel Celaya, est « une arma cargada de futuro ». En effet le roman, tel que nous le connaissons en France, n’y est, somme toute, qu’une création récente, même s’il est aujourd’hui d’une rare vitalité (qu’on songe à Javier Cercas, à Carlos Ruiz Zafon, à Almuneda Grandes, à Manuel Vasquez Montalban), car le roman est une fiction qui emprunte les caractères du concret, du réel, ce que n’est pas la poésie.

C’est la raison pour laquelle on peut penser que le développement industriel, qui suppose pragmatisme, et plus encore la recherche scientifique (encore aujourd’hui, les brevets sont majoritairement importés), ont pris du retard, alors que le développement culturel et architectural a toujours été brillant.

Cette dépendance technologique persiste encore aujourd’hui.

Il faudra donc attendre les rois Bourbons, donc des Français à l’origine, pour que des efforts de centralisation soient entrepris. Les rois Bourbons vont privilégier l’organisation castillane, et détruire l’organisation aragonaise, car Aragonais, Valenciens et Catalans, ont choisi l’archiduc Charles d’Autriche, l’adversaire de Philippe V.

Et les guerres carlistes seront certes des querelles dynastiques, mais aussi des luttes contre la centralisation, les partisans carlistes se recrutant en Navarre, au Pays Basque et en Catalogne.

Peut-être la centralisation aurait-elle eu ses chances si les souverains avaient régné sur un pays économiquement puissant. Mais le cœur du pays, la Castille, avait été épuisé, financièrement et démographiquement, pour le service du Saint Empire Romain Germanique. (C’est encore aujourd’hui une région où la densité de la population reste faible). Compte non tenu d’une épidémie de peste entre 1649 et 1652.

Et tout ça, pour rien : échec de l’Invincible armada, perte du Roussillon, des Pays Bas, de la Franche-Comté, du Milanais, du Royaume de Naples, de la Floride.

Les tentatives faites pour moderniser le pays vont être en partie des échecs, faisant par conséquent alterner moments autoritaires et moments de libéralisation, avec intervention de l’armée dans les affaires politiques intérieures, multipliant les pronunciamentos, tantôt en faveur d’une politique libérale, tantôt en faveur d’une politique autoritaire, alors même que ses prestations purement militaires ne sont guère brillantes : devant Napoléon ; mais pour rétablir le pouvoir de Ferdinand VII, l’intervention française des « cent mille fils de Saint Louis », puis la perte progressive des colonies d’Amérique du Sud, l’échec final en 1898 devant les USA avec la perte des Philippines, de Cuba, et du Costa Rica, puis déboires des expéditions au Maroc.

Après le roi Ferdinand VI (1746-1759), fils de Philippe V, Charles III (1759 -1788), despote éclairé, fait appel  à des ministres influencés par les encyclopédistes français, l’asturien Jovanellos, le castillan Campomanes, et deux francs-maçons, le comte d’Aranda, aragonais, qui procèdera à l’expulsion des jésuites, et le comte de Floridablanca, qui, inspiré par les physiocrates, mettra en place un réseau routier, inexistant jusqu’alors. Ainsi entre 1787 et 1797 le nombre de fabricants et de commerçants augmente de 250 000 en Espagne.

Vient ensuite Charles IV, souverain faible, qui laisse gouverner son favori Godoy, lequel après avoir déclaré la guerre à la France révolutionnaire de 1793, sera vaincu et contraint de céder Saint Domingue ; puis c’est Ferdinand VII, tout aussi faible, qui abdique en 1808, après les émeutes d’Ajanjuez, dirigées contre Godoy.

Après l’abdication de Ferdinand VII, Napoléon impose alors son frère Joseph sur le trône d’Espagne, Pepe Botella.

Le pouvoir Napoléonien, accepté par les élites (les afrancesados), est rejeté par le peuple et le 2 août 1808, une émeute à Madrid est réprimée par Murat, les fusillés du tres de Mayo ayant inspiré Goya. Murat, par son geste, a conféré à l’Eglise la palme du martyr et du nationalisme, et rendue suspecte l’idée de progrès

Soutenue par Wellington et les anglais, débarqués à Cadix, une junte (junto – rassemblement) animée par le franc-maçon Floridablanca, composée de libéraux s’y constitue, et de 1813 à 1815 les cortes (la chambre des députés) de Cadix, qui adopte des mesures progressistes, dont la suppression de l’inquisition, et la séparation de l’église et de l’Etat. Mais Ferdinand VII est revenu après la chute de Napoléon. Le retour de Ferdinand VII, dans les fourgons des vainqueurs de Napoléon, entraîne comme en France une restauration, et le retour d’un régime autoritaire, qui suscite plusieurs conspirations et coups d’états militaires, animés par des officiers francs-maçons, dont celle du commandant d’un corps expéditionnaire colonial, Rafael del Riego, réussit à Cadix en 1820.  Elle reprend le programme des Cortes de Cadix – il reste de cette époque l’hymne del Riego qui fut l’hymne officiel de la République espagnole de 1931 à 1939),

Riego fait de l’Andalousie une zone insurrectionnelle. Dans le même temps une révolte éclate en Galice. Si bien que le roi Ferdinand VII, effrayé, accepte la constitution libérale de 1812, adoptée par les Cortes de Cadix, rédigée par des francs-maçons.

Au congrès de Vérone, sous l’influence du ministre français des affaires étrangères, le vicomte René de Chateaubriand, les puissances confient à la France le soin d’une intervention militaire pour rétablir la monarchie, ce qui mit fin en 1823 au régime libéral, qu’on appelait celui des communeros.

Entre 1823 et 1833, durant cette période qu’on appelle « l’ignominieuse décade », la répression s’abat et Riego est exécuté.

A la mort de Ferdinand VII, ce dernier ayant aboli la loi salique, la première guerre Carliste, qui dura 7 ans, vit s’affronter les partisans de sa fille, Isabelle II, ralliée par les libéraux, et ceux de Carlos, frère de Ferdinand, soutenu par les absolutistes, ainsi que le Pays Basque, la Navarre et la Catalogne.

Les officiers francs-maçons sont très actifs durant cette période sous la régence de la reine Marie-Christine. Ils fomentent plusieurs coups d’état, toujours pour accentuer le caractère libéral du régime de la régente qu’ils soutiennent cependant. En 1835, avec le soutien de l’armée, à Madrid, une émeute populaire dirigée contre les couvents porte au pouvoir le banquier franc-maçon Espartera Mendizabal, qui confisque les biens du clergé et les vend comme biens nationaux. En 1836, à la Granja, des sous-officiers francs-maçons imposent à la régente le retour à la constitution libérale de 1812. Mais Espartera est renversé en 1843, et c’est le retour à un régime plus autoritaire, marqué en 1844 par la fondation de la guardia civil.

Isabelle II l’emporte sur don Carlos (lequel s’exilera à Bourges), et durant son règne, entre 1854 et 1868 un sentiment anticlérical, donc anticatholique en Espagne, très fort. Libéraux, modérés et progressistes (souvent des militaires, et souvent à la suite de coups d’état, - pronunciamentos) alternent au pouvoir. Ce sont souvent des troubles dans les colonies qui suscitent des coups d’états. En 4 ans, par exemple, le général Prim, progressiste, tentera 7 pronunciamentos.

Il est vrai que les colonies deviennent indépendantes les unes après les autres, les indépendantistes étant souvent des francs-maçons influencés par les francs-maçons des Etats –Unis. Ainsi Bolivar et San Martin sont francs-maçons. En 1816, c’est l’Argentine et le Paraguay qui deviennent indépendants ; le Chili en 1818 ; la Colombie en 1819 ; le Mexique en 1821 ; en 1821 également l’Equateur de Bolivar et le Pérou de San Martin.

En Septembre 1868, au cours du mouvement appelé la gloriosa, des équipages des bâtiments de la flotte, et des garnisons se soulèvent, proclament une charte des libertés fondamentales et contraignent la reine à s’exiler en France, ses troupes ayant été battues par celles du général putschiste et Franc-Maçon, Serrano. Des Cortes constituantes établissent la monarchie parlementaire, la liberté des cultes, confient la régence du royaume à Serrano, tandis que le général Prim devient premier ministre. Le trône est offert au fils du roi d’Italie, Amédée, duc de Savoie, 25 ans, qui l’accepte.

Mais le 30 décembre 1870 Prim est assassiné ainsi que l’infant Enrique.et  le roi abdique le 11 février 1873.

Une première République espagnole s’installe, marquée par une deuxième guerre carliste, et la reprise des coups d’état militaires, dont celui du général Serrano, le 2 janvier 1874, puis le 3 janvier 1874, celui du général Pavia, qui dissout les Cortes et installe la dictature, puis celui du général Martinez Campos en décembre 1874, qui rétablit la monarchie, et offre la couronne à Alphonse XII, le populaire fils d’Isabelle, âgé de 16 ans. Il meurt le 25 décembre 1885. Sa veuve, Marie-Christine, assume la régence, et met au monde le 17 janvier 1886 un héritier posthume : Alphonse XIII.

Dans le pays c’est l’alternance au pouvoir d’un parti conservateur, avec Canovas del Castillo, et d’un parti libéral avec Sagusta, dans une ambiance d’instabilité, marquée par des violences anarchistes, et une guerre désastreuse avec les Etats-Unis, qui renforce le poids des anarchistes. Canovas est assassiné. En 1898, Cuba, Costa-Rica, les Philippines sont perdus à l’issue de la guerre avec les Etats-Unis. Ce sera l’occasion pour des intellectuels, ceux qui vont former la génération de 1898, de s’interroger sur l’avenir et la résurrection de l’Espagne : le philosophe Miguel de Unamuno, les écrivains Juan Jamon Jimenez, Pio BaroJa, Azorin, Del Valle Inclan, Eugenio d’Ors, le poète franc-maçon Antonio Machado, le philosophe franc-maçon Jose Ortega y Gasset, auxquels on peut ajouter les musiciens Albeniz et Granados, et l’inventeur du modernisme, Antonio Gaudi, sans lequel Barcelone ne serait pas la même.

L’agitation dans le pays, dont ce qu’on a appelé « la semaine sanglante » à Barcelone, qui était en fait une agitation anti-cléricale conduite par le franc-maçon Francisco Ferrer, qui militait en fait pour une éducation au sein d’une école pour tous, gratuite et laïque, ainsi que  des attentats anarchistes maintiennent une instabilité qui aboutira en 1923 au coup d’état du général Primo de Rivera, lequel obtiendra la collaboration du leader ouvrier Largo Caballero.

La crise économique de 1929 est fatale à Primo de Rivera qui quitte le pouvoir en 1930. Le général Berenguer, puis l’Amiral Aznar, lui succèdent, font échec à un pronunciamento républicain et franc-maçon, conduit par la garnison militaire de Jaca. Le pays s’était pourtant enrichi durant la première guerre mondiale du fait de sa neutralité (il était exsangue et n’avait guère que cette option), mais sans moderniser ses structures, vivant en quelque sorte sur une rente éphémère.

 

            Le 12 avril 1931 les républicains remportent les élections municipales. Le roi quitte l’Espagne. Le 14 avril ; la seconde république est proclamée. On connaît la suite. Un gouvernement de coalition réunit les républicains conservateurs de Maura, les Radicaux de Leroux, les Radicaux socialistes de Manuel Azana, les socialistes modérés de Prieto, les socialistes avancés de Largo Caballero, les autonomistes galiciens et Catalans de Casares Quiroga (le père de la grande actrice Maria Casarès), qui deviendra en Catalogne le parti autonomiste, L’esquerrra, de Francesc Macia, auquel va succéder Luis Companys.  Le Républicain conservateur Alcala Zamora devient président de la République et Manuel Azana, chef du gouvernement.

Mais le gouvernement doit lutter contre l’opposition des anarchistes, et les monarchistes, dont un coup d’état, conduit par le général Sanjurjo, maçon et monarchiste, échoue. Aux élections de 1933 les conservateur du catholique Gil Robles, obtiennent un succès mais ne peuvent gouverner avec les radicaux car la gauche s’y oppose. Le soulèvement des mineurs des Asturies est réprimé par Franco, lequel est secondé par le général Cabanellas Ferrer.. En 1936, c’est le succès du Front populaire. Azana, qui va mourir en 1940 exilé à Montauban, remplace Zamora à la présidence de la République. Les socialistes s’opposent à un gouvernement de Casares Quiroga. Calvo Sotelo, ancien ministre des finances de primo de Rivera et député conservateur est assassiné. C’était le prétexte attendu par les généraux putchistes groupés autour de Franco, qui tentent de prendre le pouvoir le 17 juillet 1936, déclenchant la guerre civile, et sans doute le début de la deuxième guerre mondiale.

 

            Franco  est un dictateur chimiquement pur, qui utilise la catholicisme comme idéologie de son mouvement. Il développe une idéologie nationale catholique plus que faciste, et est d’abord un opportuniste du pouvoir avant d’être un idéologue (d’ailleurs à l’inverse des autres dictateurs de cette époque il n’est nullement antisémite, plutôt anti-protestant). Certes les régimes facistes, parce qu’ils prônent l’ordre et sont hostiles aux démocraties honnies ont sa préférence, mais il saura faire preuve de suffisamment d’ambiguïté pour ne pas compromettre son pouvoir et ne pas engager vraiment l’Espagne (au demeurant très affaiblie par la guerre civile) dans le second conflit mondial.

           

 

Franco meurt en 1975. Le roi Juan Carlos 1er lui succède, maintenant pour quelques mois le dernier gouvernement de Franco, avec à sa tête Carlos Arias Navarro (il est probable que les choses eussent été plus compliquées si ce fut son prédécesseur : l’amiral Carrero Blanco, pourtant monarchiste convaincu, mais réactionnaire patenté, assassiné en 1973 par l’ETA), le temps de préparer la transition démocratique avec Adolfo Suarez, issu du Movimiento National, apparatchik du régime franquiste, qui saura conduire celui-ci vers son auto-dissolution aidé par la modération des partis politiques et des syndicats, sortis de clandestinité (pacte de la moncloa), et par l’église catholique, notamment le cardinal Tarrancon, archevêque de Madrid-Alcala. Le prix a payer était l’acceptation de la monarchie et de son drapeau sang et or, et le non retour du drapeau tricolore de la République.

Ceci ne se fit pas sans heurt. Notamment l’ETA choisit la politique du pire par des assassinats de gardes civiles, de militaires et de magistrats de haut rang, souvent libéraux, dans le but d’inverser un processus démocratique qui lui serait défavorable ; car jusqu’alors en s’en prenant à l’état franquiste elle obtenait la sympathie d’une partie de la population. Mais des groupuscules de droite (liés aux force de sécurité assassinaient aussi des militants de gauche, dont des avocats dans le quartier d’Atocha).

 

Ce souci d’ordre (plus que le désir d’un retour à un franquisme pur et dur) est la clef de la tentative de putsch du 23 février 1981, quand le lieutenant-Colonel Tejero et un peloton de gardes civils prennent en otage les cortes de los diputados. Ceci était orchestré par le général Aranda, chef de la maison militaire du Roi, qui rêvait d’être De Gaulle, et de prendre la tête d’un gouvernement d’union nationale, à l’issue d’une tragi-comédie ressemblant à l’affaire des barricades d’Alger. Il avait, on le sait aujourd’hui, reçu le soutien des partis politiques, dont le PSOE, à l’exception notable du Parti Communiste. Il comptait sur le ralliement ou au moins la neutralité du roi Juan Carlos ; et sur l’indifférence de la population, tétanisée de peur. Il avait mal anticipé l’attitude du roi, ou plutôt celle de la reine, dont le frère, roi Constantin de Grèce, pour avoir été ambiguë lors du coup d’état des colonels grecs, avait dans l’affaire perdu son trône sans espoir de retour, et qui fut une conseillère très avisée. Il n’avait pas non plus mesuré l’hostilité du Vatican à cette aventure.

Par ailleurs la constitution du pays, entrée en application le 29 décembre 1978, avait été approuvée par référendum le 6 décembre 1978, avec 87,8% de oui, mais seulement 67,1% de participation, l’abstention ayant été massive au Pays basque et en Galice (province marquée par un conservatisme politique, associé à un certain archaïsme économique)..

 

Cette constitution établit la monarchie constitutionnelle, faisant du roi le représentant de la nation, le garant de son unité, et le chef des armées (ce qui sera utile lors du coup d’état du 23 février), avec la séparation classique des pouvoirs entre exécutif (gouvernement), législatif et judiciaire. C’est le Président du gouvernement qui propose au roi la dissolution des cortes.

 

Cette constitution entérine la régionalisation. Ainsi :

 

Article 2

La Constitution est fondée sur l'unité indissoluble de la nation espagnole, patrie commune et indivisible de tous les Espagnols. Elle reconnaît et garantit le droit à l'autonomie des nationalités et des régions qui la composent et la solidarité entre elles.

Article 3

  1. Le castillan est la langue espagnole officielle de l'État. Tous les Espagnols ont le devoir de le connaître et le droit de l'utiliser.
  2. Les autres langues espagnoles sont aussi officielles dans leurs communautés autonomes respectives conformément à leurs statuts.
  3. La richesse de la diversité linguistique de l'Espagne est un patrimoine culturel qui fait l'objet d'un respect et d'une protection spéciales.

 

C’est ainsi qu’à partir de là seront instituées 17 communautés autonomes, avec gouvernement, parlement, instances judiciaires, l’Etat central ne conservant que des pouvoirs régaliens : forces armées, relations extérieures, sécurité intérieure et politique fiscale, même si en Catalogne et au Pays basque c’est la région qui assume la sécurité intérieure (les mossos d’esquadra en Catalogne) et une bonne part de la politique fiscale.

C’est la raison pour laquelle l’Espagne a pu être de longs mois sans majorité gouvernementale.

 

Ce transfert des compétences s’est fait de manière accélérée pour les 3 communautés autonomes considérées comme des nationalités historiques (Catalogne, Galice, Pays Basque), plus lentement pour les autres, et avec des transferts dont le périmètre a été plus ou moins large, en fonction des souhaits des communautés autonomes.

Toutes ces communautés sont loin d’avoir la même taille, ayant été fondées sur un sentiment commun d’identité :

Andalousie : superficie – 17,3%  - Population  – 17,6%

Rioja : 1%  - 0,7%

Cantabrie : 1,1%  - 1,4%

Baléares : 1%  - 1,8%

Madrid : 1,6%  - 12,5%

Castille-Leon : 18,7%  - 6,7%

Pays Basque : 1,4%  - 5,6%

Catalogne : 6,3%  - 15,6%

 

 

            Elles n’ont donc pas la même richesse. Si bien qu’il y a une péréquation nationale, via un fond inter-territorial de compensation, et la dotation de l’état central correspond à :

Estrémadure : 30% du budget de la autonomia

Murcie : 18% du budget de la autonomia

Aragon : 10% du budget

Catalogne : 4% du budget (la Catalogne est une région riche avec des zones de moindre développement, Pyrénées, certaines zones de la province de Lérida)

 

            Et donc l’adhésion de l’Espagne à l’Union Européenne n’a pas entrainé pour toutes les communautés autonomes les mêmes subventions du FEDER (Fond Européen de Développement Régional), lesquelles, contrairement à l’idée reçue de nombre de Français restent modestes (moins en valeur absolue qu’en valeur relative).

            Ainsi elles correspondent à 3% du budget de l’Andalousie, 4% du budget de la Galice, 5% des budgets de Castille-Leon et Castille- La Mancha, 8% du budget de l’Estrémadure, et sont quasi inexistantes pour la Catalogne, Madrid, la communauté valencienne, les Baléares, la Cantabrie (Santander), la Rioja (Logrono).

 

 

            Le décollage économique de l’Espagne est donc dû à la modernisation des structures de l’économie nécessitée par l’intégration européenne. S’il est indéniable, il s’est traduit par une hausse du coût de la vie, une dégradation des paysages et des sols(pour produire fruits et légumes en primeur, avec des cultures sur sable), un gaspillage de la ressource hydraulique, un déséquilibre de la balance commerciale (importation massive de technologie), compensée en partie par les recettes du tourisme, considéré comme des exportations invisibles (mais le taux de couverture de la balance commerciale n’est que de 65%). Encore faut-il interpréter les chiffres du tourisme, selon qu’il est de courte ou de moyenne durée, le nombre d’entrées touristiques n’étant pas un bon critère, surtout en ce qui concerne les Portugais, ou Maghrébins (marocains essentiellement) qui traversent sans demeurer, et les français, dont bon nombre se contente de passer la frontière (des frontaliers) pour faire le plein de carburant, ou acheter alcools et tabacs moins fortement taxés qu’en France. Le poids trop important du tourisme, saisonnier, suscite le recours au travail noir (immigration marocaine et d’Amérique du sud), et s’accompagne d’un chômage conséquent, en particulier des jeunes ; comme d’une spéculation immobilière.

 

L’absence d’un Etat central fort, qui s’explique historiquement, introduit, pour certaines régions la tentation d’un passage de l’autonomie à l’indépendance, moins pour la Galice que pour le Pays Basque et plus encore la Catalogne.

Cette revendication a été accompagnée au Pays Basque d’un terrorisme violent contre l’Etat espagnol, ses représentants, mais aussi contre les symboles de son développement (ce qui pouvait symboliser son développement économique : ainsi l’attentat contre l’hypermarché Cortes Ingles à Barcelone, faisant une trentaine de victime ; attentat dissociant les revendications des Basques et des Catalans, qui ont choisi la voix pacifique de la négociation avec Madrid).

Mais le poids démographique et économique de la Catalogne (qui a la puissance de l’Autriche ou du Danemark) dote celle-ci d’atouts plus importants dans la négociation ; et qui lui permet aussi de négocier directement avec l’UE sans passer par Madrid.

La peur de l’indépendance inquiète Madrid, mais plus encore la France, qui craint que Perpignan et le Roussillon, voire Toulouse, et l’Occitanie, regardent plus vers Barcelone que vers Paris (ce qui peut expliquer les lenteurs de la liaison TGV côté français).

Mais cette peur est-elle justifiée ? Si l’on regarde les résultats du dernier référendum (illégal) organisée par la généralité de Catalogne on voit en effet que si l’indépendance est majoritaire elle associe les scores d’un parti de droite (convergencia i unio, qui gère la Généralité) et un parti d’extrême gauche, qui ne sont d’accord sur rien, pas même sur les modalités de cette indépendance ; et que les résultats sont contrastés : les grandes villes sont contre, et d’abord Barcelone, à l’exception de Gérone (mais peut-être dans cette ville la plus proche de la France, s’agit-il d’une affirmation plus anti-française qu’anti-espagnole ?) ; les provinces plus proches du reste de l’Espagne (Barcelone, et surtout Tarragone) n’y sont pas favorables, à l’inverse des provinces de Lérida et surtout de Gérone, limitrophes de la France ; les villes moyennes dynamiques n’y sont pas favorables (Réus, Tarassa, Sabadell), mais les villes en perte de vitesse, fussent-elles très au sud (Tortosa) y sont favorables, ce qui indique d’abord un vote protestataire.

Aussi l’idée que l’indépendance de la Catalogne est pour demain est d’abord une fiction française.

 

Mais n’est pas une fiction l’installation du Parti Podemos (71 députés sur 350), au sein du paysage politique espagnol et dans une moindre mesure Ciudadanos (sorte de Modem) – 32 députés, qui viennent perturber le dualisme Partido popular (droite) 123 députés, et PSOE (PS) – 85 députés, ce dernier en chute libre, mais qui ne peuvent trouver une majorité de gouvernement, même avec l’appoint des partis nationalistes basques ou catalans.

Podemos est une formation politique qui a su capter l’attente de la nouvelle génération d’une vision de la politique comme une éthique pour la cité : rajeunissement (encore que la classe politique espagnole a toujours été plus jeune qu’ailleurs), (diminution des salaires, pas plus de 3 fois le smic ; non cumul de mandats dans l’espace et la durée – pas plus d’un mandat), démocratie participative, et qui a su traduire les attentes des nouvelles générations.

Si l’on regarde de près la répartition des suffrages, on voit cependant que le PSOE reste fort en Andalousie, Estremadure, Asturies, Aragon, dans des zones rurales pauvres et de tradition ouvrière ; que le Partido Popular demeure puissant dans ses bastions conservateurs : Galice, Castille-Leon, Castille-Mancha, Cantabrie ; et que Podemos obtient ses meilleurs scores dans les zones économiquement les plus dynamiques, et où le taux d’éducation est le plus élevé : Catalogne, Pays basque, Navarre, Valence, c’est à dire sur les périphéries très urbanisées, et dans les villes, où ils ont conquis la majorité municipale : Madrid, Barcelone, Valence, Saragosse, Santiago, Cadix, et même El Ferrol ville natale de Franco, autrement dit qu’il est significatif d’une société post-industrielle, qui a intégré un autre rapport au travail, à l’emploi et à l’économie.

 

N’est-il pas plus sain d’avoir incarné ce changement de paradigme sur le mode de la modernité, voire de la post-modernité que sur le mode de la crispation identitaire, réactionnaire et traditionnaliste, comme c’est le cas dans nombre d’autres pays européens ? Certes, l’Espagne, pendant 40 ans de dictature avait donné à cette crispation, pour n’avoir point le désir d’y revenir de sitôt ! On dira que les anciens pays du bloc de l’Est aussi, et qu’ils cèdent aux sirènes réactionnaires, mais c’était sous couvert d’un discours trompeur, qui faisait passer la crispation pour le mouvement, en toute mauvaise foi.

Et en Espagne la tradition fut toujours plus anarchiste que soviétiquement marxiste, le komintern ne s’y étant implanté à la faveur de la guerre civile que par suite de l’abandon par les démocraties : France et Royaume-Uni, qui avaient laissé tout l’espace à l’Union Soviétique. C’est peut-être cet aspect libertaire, et somme toute mystique, qu’incarne aussi le mouvement Podemos. C’est sans doute pour contrer cette mystique, efficace – notamment aux élections municipales de Madrid et Barcelone -, qu’en Catalogne, Puigdemont, dans une opération très politicienne, destinée à contrer Podemos, et dans la perspective de conserver le pouvoir au sein de la Generalitat de Catalogne, a orchestré une autre mystique, celle de l’indépendance, sur un terrain certes fertile, compte tenu de cette réalité éclatée des Espagnes, rencontrant l’appui objectif de Rajoy et du roi Felipe VI, l’un chaussant les bottes de franco, et l’autre celles des rois bourbons, orchestrant un conflit identitaire, plutôt qu’un affrontement idéologique de modèles économiques.

On peut considérer que la lecture française de ces événements, compte tenu de leur conception fictionnelle de l’Espagne, a été peu pertinente, et, qu’en tout cas, elle s’est située dans les modèles qu’on orchestrait, sans prise de distance critique.

 

 

 

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