Jean Guéhenno : un humaniste tranquille mais intransigeant

Jean Guéhenno, intellectuel un peu oublié aujourd'hui, mériterait d'être redécouvert, car sa vie et sa pensée, incarnent les valeurs de notre République, et sont comme un éloge de la raison, de l'éducation, de la culture, au service de l'affranchissement, l'épanouissement et la libération des hommes.

 

 

 

 

Qui lit encore aujourd’hui Jean GUEHENNO (1890 – 1978) ? Et pourtant dans notre monde mondialisé, déshumanisé, qui perd progressivement le sens des valeurs, peut-être même tout sens, au point que l’homme n’est plus qu’un consommateur, de plus en plus soumis à la tyrannie de l’objet éphémère, jusqu’à lui-même devenu un objet, une marchandise, nul ne pourrait contester que la vie et la pensée de cet homme – de cet intellectuel, qui, par modestie, et aussi parce qu’il n’était pas un héritier, aurait certainement refusé qu’on le désignât ainsi - seraient utiles pour retrouver des raisons de vivre, et croire encore aux chances de l’homme et de la raison. Cette belle figure d’humaniste, qui devait tant et tout à l’éducation et à la culture : celles transmises par sa famille, et par une école au service de l’affranchissement, de la libération, de l’épanouissement, comme à la rencontre des autres, pourrait être proposée comme un hymne, moins désuet qu’on ne l’imagine, à la liberté et au progrès. « Changer la vie » avait-il choisi comme titre d’un de ses ouvrages, tellement il croyait que l’homme avait ce pouvoir, après avoir pu changer la sienne par le travail et l’éducation. Puissions-nous donc retrouver vite cette exigeante et incessante volonté d’amélioration et de perfectionnement matériel, intellectuel et moral.

Jean GUEHENNO est né à Fougères, en Ile et Vilaine, en 1890. Sa famille est originaire de Pontivy, dans le Morbihan ; mais le grand-père est venu avec toute sa famille habiter Fougères, la ville de la chaussure. Son père, Jean-Marie, est chaussonnier ; sa mère, née Angélique GIROU, est piqueuse. Jean est le deuxième enfant du couple ; un premier enfant est mort en bas-âge ; en fait il se prénomme Marcel-Jules-Marie ; c’est à l’âge de 20 ans, après la mort de son père, qu’il se fera appeler Jean.

Très jeune, comme c’est souvent le cas dans ces familles ouvrières où les deux parents travaillent dur, mais qui forment déjà par leur compétence technique, une aristocratie ouvrière, ses parents l’envoient en nourrice chez une grand-tante, à Péïné : « les femmes de la ville ne pouvaient pas élever elles-mêmes leurs enfants. A leur machine qu’elles ne quittaient guère, même pour manger, elles piquaient des chaussures tout le jour, dix à quinze heures, assemblaient les claques et les quartiers. Elles pédalaient, et rroû et rroû, et la machine tournait, et le pain se gagnait. Ma mère, tant qu’elle le put, m’éloigna de ces misères, et jusque vers ma douzième année, je revins toujours à Péïné, aux vacances. C’était au bout du monde, au fond du temps, le paradis. Sur le versant d’une lande boisée qu’elle regardait, à la limite des prairies qui s’étendaient au-dessous d’elle, une vieille masure avec un toit montant de chaume sur lequel poussait l’herbe. Les hivers et les étés, les pluies et les soleils avaient pourri et noirci le chaume. Elle était là depuis des siècles, un vieux refuge pour une vieille femme usée, et le dernier avant l’éternité. Point de terre attenante. »
Tout est dit en peu de mots, simplement ; sans effets, ni grandiloquence.

La famille habite une pièce unique, au troisième étage d’un faubourg ouvrier. Au fond un jardin, un poulailler ; presque l’opulence. Dès cinq heures du matin la mère pique des chaussures, jusqu’à onze heures du soir. Le père est à l’usine. En rentrant de l’école le petit Jean découpe des doublures. Le dimanche, quand viennent les amis, on pousse l’ouvrage pour faire de la place. Les amis, ce sont Villefranche la Liberté, Montpellier la Franchise, Paris la Probité. Le père de Jean est compagnon du Tour de France : c’est Pontivy la Justice. Si l’on en croit son fils, le surnom était mérité : « il avait besoin de croire à la générosité des hommes. Sans elle, toute sa pensée s’écroulait. Non, on ne travaille pas comme on vole, contre les autres, aux dépens des autres. Ce sont les riches qui ont inventé ces histoires et qui voudraient nous forcer à penser comme eux. Il y a toujours eu, et il y aura toujours des hommes qui aiment le travail. Ceux qui l’aiment continueraient de l’aimer, même s’il n’y avait pas de beurre, même si l’on supprimait la fortune. Mais on nous mène comme on mène les ânes, en nous tenant une carotte sous le nez. Ceux qui tiennent la carotte déclarent que sans elle personne ne pourrait plus avancer. Ils mentent ».
Pontivy la Justice est un Républicain, alors même que la République a encore de nombreux adversaires. C’est un homme de progrès : Jean va fréquenter l’école ; il va même aller au collège. Et pourtant, dira-t-il, il vit dans une maison sans livres. Le père de Jean GUEHENNO fut aussi le premier ouvrier à être élu au conseil municipal de Fougères, en 1889, et il sera réélu en 1891,1892,1896,1900. Il fonde également l’un des premiers syndicats ; c’est un homme libre.

Mais en 1904, Pontivy la justice tombe malade. Jean GUEHENNO doit alors travailler pour faire vivre la famille. A 14 ans il rentre à l’usine. Comme il est allé à l’école on en fait un employé de bureau.

Puis c’est l’hiver 1906-1907. Les patrons des usines de chaussures, inquiets de la montée en puissance des syndicats, ont créé un syndicat jaune, avec lequel ils ont négocié à la baisse le prix payé pour chaque paire de chaussures montée. Les ouvriers refusent. Les patrons décident le lock-out. « Alors l’honneur parla à tous de la même manière. On ne pensa plus au pain, au froid, à l’hiver, aux enfants, et, de tous les quartiers de la ville, les ouvriers montèrent à la bourse du travail, où, dans un grand meeting, on décida l’arrêt immédiat du travail, pour protester contre le chantage et la provocation ».

Fougères s’enfonce dans une grève, qui va durer trois mois. La faim s’ajoute au froid ; « c’était une affaire de pain, bien sûr, mais autant une affaire d’honneur, un dur combat. On savait qu’on aurait faim. On prenait un effroyable risque. Fût-on vainqueur, quelque chose serait perdu : des journées de travail et de paie qu’il ne serait pas question de retrouver. Personne n’y eut même pensé, car cette perte et la souffrance qui en résultait devaient être le prix même de la victoire ». Cette grève va forger la conscience humaniste de Jean GUEHENNO qui toute sa vie sera fidèle à ses origines, et qui en même temps sera déchiré par ce qu’il perçoit comme un peu une trahison de ses origines dans son évolution personnelle. C’est pourquoi il tentera toujours de parler au nom de ces hommes sans nom, de ces hommes sans voix, ces « Calibans », comme il les nomme, écrivant un ouvrage passionné « Caliban parle », et cherchant à faire de la culture pour tous un moyen de libération des hommes. « J’ai souvent pensé que la plus grande et la plus émouvante histoire serait l’histoire des hommes sans histoire, des hommes sans papiers, mais elle est impossible à écrire. Ils sont passés comme des troupeaux d’ombre sur les chemins de la terre et l’on y chercherait en vain la trace de leurs pas. Ce qu’ils ont laissé tous ensembles, les monuments, quelques temples, quelques pyramides, autorisent seulement le rêve. Les pierres nous aident à dater les siècles, mais les maçons qui les manièrent n’ont pas d’âge, pas plus que les vastes terres défrichées, cultivées, la campagne humaine ».

A Fougères la grève continue. « La ville devint triste. Son silence avait changé : c’était le silence de la peur ». La troupe est là, en effet, pour maintenir l’ordre, dont on sait qu’elle pourrait tirer. Et puis, un jour, une rumeur : Jaurès va venir ! Est-ce vrai ? On ne sait. Mais toute la ville se porte à la gare. Foule immense et digne, océan de misère. L’adolescent Jean GUEHENNO est là, avec les autres. Soudain un long cri, la voix de l’espoir : Jaurès est descendu du train. Il parlera tout à l’heure sous le marché couvert. Jean GUEHENNO nous dit : « et puis sa voix se fit plus grave : il évoqua tous les malheurs que subissaient en ce moment les hommes, les terres ensanglantées, la guerre qui, comme une nuée, montait sur l’horizon et roulait vers nous, un univers furieux que seuls pouvaient exorciser notre bon sens et notre volonté. Alors seulement vers la fin de son discours il nous nomma de ce nom plus chargé de tendresse : camarades, et pour la première fois j’eus le pressentiment de notre vrai destin ».

Jean GUEHENNO allait rejoindre la Gauche ; la Gauche, pas un parti de Gauche ; en effet l’homme était trop libre pour appartenir à un parti ; il fuyait les consignes, les structures et les mots d’ordre.

Pour sortir de sa condition, changer sa vie, il décide de passer le baccalauréat ; pari fou ; il travaille le jour à l’usine et étudie la nuit ; mais pari gagné. On lui accorde une bourse pour qu’il puisse suivre des études universitaires. Il sera khâgneux au lycée de Rennes afin d’y préparer le concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure. Aux vacances il revient voir sa mère, et son père, qui, à l’hôpital, n’en finit pas de mourir. En juillet 1910 il échoue au concours d’entrée à Normale Sup. Pour ne pas perdre de temps il passe en octobre sa licence de philosophie. Son père est mort en septembre, et c’est comme s’il devait prendre une revanche sur la vie. Au mois de juin suivant il est reçu à Normale Sup. Il va y entrer boursier, et il appartient à la même promotion que Maurice Genevoix. Il apprend le grec, lit avec passion, et en sort en 1914, agrégé de lettres classiques ; l’année terrible… C’est la guerre !

Mars 1915 ; dans la tranchée, l’officier GUEHENNO est avec ses hommes ; soudain il chancelle : une balle vient de le frapper en plein front. Il s’en tire. Devenu inapte il rééduquera à l’arrière des soldats devenus aveugles. Comme tant d’autres de sa génération : Genevoix, Dorgelès, Barbusse, par exemple, le souvenir des tranchées va le marquer pour toute sa vie. « J’ai fait la guerre, sans l’aimer, comme presque tous, et comme j’ai pu ; j’ai eu la chance d’être blessé ; je n’ai jamais accepté ni le titre, ni la pension d’un ancien combattant ; les guerres n’ont jamais illustré que notre sottise, et tout cela a fini par ces statues ridicules dans les villages en l’honneur des pauvres morts, et par ces autels du mensonge que les nations élèvent pour se cacher à elle-même leur bêtise ».

En 1917, avec la révolution russe, il croit qu’une grande lueur d’espoir et de fraternité s’est levée du côté de l’orient. Cette illusion sera de courte durée, même s’il aurait tellement voulu qu’il en fût ainsi. En effet en 1920 le congrès de Tours, où le mouvement ouvrier se déchire, le déchire lui aussi. La scission de Tours lui paraît une véritable trahison d’une cause qui ne pouvait cesser d’être commune.

Il s’est marié en 1916 avec une camarade d’études, agrégée d’histoire. Après la guerre ils auront une fille : Louise. Il est nommé professeur à Douai, puis à Lille. En 1927 il est nommé à Paris, pour enseigner en Khâgne : au lycée Lakanal à Sceaux, d’abord, puis aux lycée Henri IV et Louis le Grand. Il conçoit son métier de professeur sur le modèle de la maïeutique socratique : accoucher les esprits.

En 1927 il commence à publier : « l’Evangile éternel, étude sur Michelet », puis « Caliban parle ». Il se lie d’amitié avec Louis Guilloux, André Chamson, André Malraux ; avec eux il fonde la revue Europe, dont il prend la direction sur l’insistance de Romain Rolland. Le 6 février 1934 les ligues fascistes veulent renverser la République. Le 12 février une foule immense manifeste de la République à la Nation pour affirmer son soutien à la République ; dans la foule il y a Jean GUEHENNO. C’est dans son bureau de la revue Europe qu’en février 1934 est fondé le Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes. Puis avec André Chamson il fonde Vendredi, hebdomadaire de Gauche ; au sommaire du numéro 1, le 8 novembre 1935, on trouve les signatures de André Gide, Jacques Maritain, Julien Benda, Jean Cassou, Jean Giono, Paul Nizan…Homme libre, il y dénonce en 1937 les procès truqués de Moscou, tout en soutenant évidemment le Front Populaire. Le 10 novembre 1938 Vendredi s’arrête ; dans son dernier éditorial Jean GUEHENNO écrit : « Vendredi s’est dévoué sans restriction, durant ces trois années, à une grande expérience commune. Née avec le Front populaire, soutenue par sa vie, cette expérience ne peut lui survivre ».

Jean GUEHENNO est un homme libre, qui n’accepte pas les compromissions. Nul ne s’étonnera que le régime de Vichy le rétrograde. Il entre alors dans la résistance, participe aux réunions clandestines du groupe des lettres françaises, avec Jean Paulhan, publie clandestinement sous le pseudonyme de Cévennes. Il n’hésite pas à perturber des conférences données par des intellectuels de la collaboration. Dans son Journal des années noires il s’insurge contre l’idéologie de la Révolution nationale : « Nous ne laisserons pas dire que la France de ces cinquante dernières années ait été si laide et si basse. Le monde entier qui l’enviait témoignerait contre ces calomnies ». Il séjourne entre Paris et Montolieu, dans l’Aude. Il est du côté des persécutés ; dans son journal du 11 octobre 1941, il écrit : « Vichy, pour orienter la haine des Français, a fait publier les noms des francs-maçons. Mais la publication n’a pas eu l’effet espéré. On ne pouvait mieux faire pour détruire la légende de la puissance de la franc-maçonnerie ». Le 12 octobre 1941, il persiste : « Telle est la méthode de répression des Allemands qu’il n’est pas un Français qui bientôt ne sentira sa dette envers les Juifs et les communistes, emprisonnés, fusillés pour nous, véritables hosties du peuple » ; mais le même jour il ajoute : « Je crois plus prudent de mettre « ces cahiers » à l’abri. Je tiendrai désormais ce journal sur des feuilles volantes ».

A la Libération il est nommé Inspecteur général de l’Education Nationale, et crée au sein de ce ministère la direction de la culture et de la jeunesse. Il va être à l’origine de la création des Maisons des Jeunes et de la Culture, des bibliobus. Lui qui est né dans une maison sans livres va n’avoir de cesse que chacun accède à la culture pour pouvoir changer la vie ; son mot d’ordre est « deviens ce que tu es ». Il publie « changer la vie », « ce que je crois », « Jean-Jacques, histoire d’une conscience », « journal d’un homme de quarante ans », « carnets du vieil écrivain ». En 1962 il est élu à l’Académie Française, au fauteuil de Emile Henriot. Il meurt le 22 septembre 1978. Alain DECAUX lui succède à l’Académie. A l’occasion de son discours de réception, il prononce un remarquable éloge de Jean GUEHENNO, texte auquel j’ai beaucoup emprunté.

Probablement la vie de Jean GUEHENNO, droite et juste, est-elle son plus fort message. Mais ses livres sont riches d’enseignements, d’espoir, et dans notre civilisation du jetable, ils peuvent être des repères, d’utiles phares pour éclairer notre nuit peuplée de doutes et d’interrogations. Concluons donc par quelques citations extraites de ses ouvrages :
« Rien n’est plus beau au monde que ce travail de soi sur soi ; c’est le travail de l’humanité et d’elle seule. Il faut mener un homme jusqu’au bout de lui-même, et lui apprendre à se construire » ;
Je n’aime pas que les hommes s’agenouillent et marchent au pas. Toutes les églises, tous les catéchismes sont de la même prison ;
Aux compagnons du devoir, à ces bons ouvriers de fidèle mémoire qui, chaque année, une nuit de fête, rebâtissaient en effigie un temple consacré à la justice, où ils recevaient et initiaient la nouvelle promotion des justes ».

Comment n’y pas lire un magnifique éloge de notre devise républicaine, et l’espoir jamais aboli qu’elle puisse, un jour, s’incarner complètement, totalement, définitivement, dans la matière des faits !

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.