Alain VERNET

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Billet de blog 25 mars 2016

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L'utopie

L'utopie, mot fondé par Thomas More, Même si on trouve déjà le concept chez Platon, signifie bon lieu ou sans lieu; plus qu'un projet d'avenir, c'est souvent une critique de l'existant; par rapport à un ailleurs (souvent une ile), mais moins par rapport à un futur qu'on ne le pense souvent.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

            C’est en 1516 que le philosophe, juriste et légiste anglais, Thomas MORE, dans un ouvrage intitulé « Utopia », va forger ce mot nouveau, et initier un concept, appelé à passer à la postérité.

            Nous sommes à l’époque de la Renaissance, et on redécouvre l’antiquité Grecque, et, dans ce cas précis, les œuvres de Platon, qui avait, en son temps, notamment dans « La République », exposé ce qui lui paraissait être une cité idéale.

            L’utopie, par conséquent va être un idéalisme  donc des Idées, qui consistent en une œuvre de la pensée, une fiction, ne s’incarnant pas dans une matérialité, une sorte d’absolu, dégagé de toute contingence, de toute réalité concrète, à la manière de la définition que Platon donne de l’Idée, qui existe en soi, hors de toute contingence, une sorte de perfection transcendantale, dégagée des imperfections empiriques, et donc, somme toute, par delà le bien et le mal, comme une nécessité, bonne par définition, qui s’impose comme vérité, pour autant qu’on sache y accéder.

            Le concept d’Idée est exposé par Platon, dans le mythe de la Caverne, qui figure dans « La République ». Ce que croient voir les prisonniers qui regardent le mur, ces ombres projetées sur le mur de la caverne par la lumière du soleil, et qu’ils considèrent comme la vérité, n’est qu’une apparence trompeuse, et tout ce qui provient de nos sens est pareillement trompeur. A l’extrême Berkeley pourra dire que ce qui vient de nos sens n’a aucun sens, n’existe pas, Descartes se contentant de nous dire qu’il faut en douter systématiquement, la seule chose dont je ne puis douter, c’est qu’en doutant je pense, et que donc je suis. Il faudra attendre Condillac, et le sensualisme, puis la phénoménologie, pour inverser la problématique, et considérer qu’il n’y a rien d’autre en dehors de ce que je perçois.

Pour Platon,  il faut donc faire appel à la raison, à la réflexion, à un travail de l’esprit, pour aboutir à la vérité, pour la découvrir dans sa pureté, et son universalité, comme un déjà là, ces formes a priori, que Kant, plus tard, dégagera, comme autant d’impératifs catégoriques, c’est à dire qui s’imposent à soi, en dehors de tout contexte, formes à priori de la pensée, comme dans la « Critique de la raison pure », formes a priori de la morale dans la « Critique de la Raison pratique », formes a priori de l’esthétique dans « Critique de la faculté de juger ». Mais l’application de cette raison ne peut se faire spontanément, car, dans le mythe de la caverne, les prisonniers, délivrés, qui se retournent vers le soleil, ne voient rien, tant ils sont aveuglés par la lumière. Il faut donc que quelqu’un les guident, leur apprennent à voir progressivement, finalement leur donne une méthode de travail. C’est le but de l’initiation philosophique. Et de toutes les initiations, qui sont d’abord des méthodes, et des incarnations, c’est à dire des assimilations de la méthode par les individus, qui l’inscrive en eux comme seconde nature, ce qu’Aristote définit comme des habitudes.

            On peut donc considérer que l’utopie est une application de la raison à l’ordre économique, politique, social, sociétal, pour dégager une vérité, inactuelle, intemporelle, irréelle, mais universelle, à travers une méthode, qu’on pourrait appeler comparative, entre ce qui est, et ce qui pourrait être ou aurait pu être.

            Thomas MORE, né en 1478, fut d’abord avocat des marchands de Londres, puis chancelier du roi d’Angleterre Henri VIII le priapique, et on peut penser que cet humaniste, ami et correspondant d’Erasme, est le modèle du philosophe platonicien, conseiller du Prince[1], qui désavouera le divorce du Roi d’avec Catherine d’Aragon, et qui refusera de cautionner le schisme anglican, sera considéré comme traître, puis emprisonné et exécuté en 1535. Il avait été condamné à être « pendu, traîné, puis éviscéré », mais par faveur royale, il ne sera que décapité, (par conséquent une euthanasie avant l’heure, une « bonne mort ») confiant à l’ultime moment de sa vie « Dieu préserve mes amis de cette faveur ».

            Béatifié par l’Eglise catholique, apostolique et romaine en 1886, il fut canonisé en 1935, et en 2000 proposé comme saint patron des gouvernants.

            Dans les deux cas, béatification et canonisation, l’Eglise cherche à délivrer un message politique d’opposition aux pouvoirs en place qu’elle considère comme lui étant hostiles : Bismarck lors de la béatification, et Hitler au moment de la canonisation.

            En utilisant, et en instrumentalisant la figure de Thomas MORE, l’Eglise perçoit bien que l’utopie est un concept critique, voire contestataire, et qu’il dispose d’une force d’opposition, à travers justement le déplacement qu’il opère d’avec une situation. L’utopie s’appuie en effet sur la comparaison, la différence, et de ce fait est déjà débat, controverse, pensée autonome, et risque de remise en question des dogmes.

            Même si on peut considérer que le concept a déjà été dégagé par Platon, c’est bien Thomas MORE qui forge le mot, et il le fait à partir du Grec. Il donne à ce mot deux sens différents en l’écrivant ou (sans) et topos (lieu), signifiant « sans lieu), mais aussi eu (bon) et topos (lieu), signifiant « bon lieu ». Ce qui pourrait laisser penser que l’utopie, pour rester telle, n’être pas pervertie, ne pas dégrader sa pureté, ne doit pas s’inscrire dans la matière des faits. Elle ne doit que servir à l’analyse et à la critique de l’existant. L’utopie est d’abord une critique ; qui à ce titre peut être contestée par les mêmes arguments que Péguy appliquait à Kant : « à force de vouloir avoir les mains pures, il en arrive à n’avoir plus de mains du tout » ; et que Jankélévitch reprendra, disant « n’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font », à partir de cet exemple du mensonge, à proscrire absolument pour Kant, si l’on veut être vertueux, utopie kantienne par excellence, vertu qui, poussée à l’extrême, vous oblige, pour ne pas mentir, à commettre un crime contre l’humanité, en dénonçant les juifs cachés dans la cave à la Gestapo qui vous interroge ; ce que dans les Misérables, dans la chambre d’hôpital où vient de mourir Fantine veillée par sœur Simplice, qui de sa vie, nous dit Hugo n’a jamais menti, celle-ci ne se résoudra à faire, puisque la religieuse, interrogée par Javert, dira n’avoir pas vu Valjean, pourtant présent dans la chambre l’instant d’avant.

            L’ouvrage est paru en latin, à Louvain, en Flandres. Il va connaître un succès exceptionnel, avec 8 éditions entre 1516 et 1520, traduit en italien à Venise, puis en français en 1150, avant de finir par être traduit en anglais à Londres en 1551. L’œuvre de Thomas MORE, qui tient finalement en peu de pages, est écrite comme un récit de voyage (c’est sans doute l’influence des grandes découvertes qui stimulent le goût de l’exotisme ; mais aussi l’époque qui, redécouvrant la littérature de la Grèce antique, se passionne pour l’Odyssée, le voyage d’Ulysse), dans lequel le narrateur s’entretient avec un navigateur (Raphael Hythlodée – habile à raconter des histoires-), qui expose sa découverte de l’ile d’Utopia, parcourue par un fleuve (l’Anhydre – sans eau-) dont il compare les conditions de vie (l’organisation politique, sociale, économique) à celles de son pays, ce qui lui permet une critique implicite mais sévère, en même temps qu’il peut évoquer ce qui lui paraît une cité idéale (celle de l’Ile d’Utopia), même s’il prend soin de dire, que sa description ne reflète pas ce qui devrait être et ce qu’il préconise, et qu’il s’agit d’une pure fiction romanesque, qui doit rester telle. Utopia se caractérise par une société parfaitement égalitaire, qui ignore la propriété privée, société communiste parfaite (si bien qu’on ne s’étonnera pas que More dispose d’un monument dans l’enceinte du Kremlin), qui repose sur un ensemble de lois et une organisation rationnelle précise, en faisant une société aboutie, par le seul fait de l’entendement et de la volonté. Ce sont en effet les habitants de l’ile d’Utopia qui ont construit leur organisation, qui n’est pas l’effet d’une quelconque intervention surnaturelle ou divine. Ce n’est donc pas « le paradis perdu » de Milton. Il n’y a pas de magie, pas de caractère hétéronomique, mais bien une construction marquée par l’autonomie, résultant d’un « contrat social » entre les individus, lesquels, spontanément, et par déduction, ou intuition, trouvent, par eux-mêmes, des mécanismes régulateurs, à la fois économiques et politiques.

            On perçoit combien cette approche était difficilement recevable pour l’époque, même si elle annonçait une possible évolution des mentalités, et une perte progressive de la toute puissance de la pensée religieuse. Car elle remettait en cause à la fois l’autorité religieuse, l’autorité royale, et donc l’organisation encore féodale, et donc foncièrement inégalitaire de la société. On perçoit qu’il peut exister des méthodes d’organisation civiles, politiques, sociales, contractuelles, et non plus autoritaires, grâce auxquelles ce que les hommes décident par eux-mêmes est plus efficace que ce qui vient de Dieu, fut-ce à travers son délégué sur terre, qu’est le roi. Dès lors la démocratie est plus efficace que la monarchie, l’aristocratie, ou l’oligarchie.

            On voit donc que Thomas MORE, s’il a été canonisé par l’Eglise catholique, l’a été, plus pour des raison d’opportunité que pour des raisons doctrinales. Car il sape les fondements religieux et organiques de la société de l’époque.

            En effet l’utopie suppose le mouvement (déjà mouvement de la pensée, à travers la méthode comparative qui est la sienne), et on ne s’étonnera pas que pour épouser ce qu’on pourrait considérer comme le point de vue de Sirius, elle s’aide souvent de la métaphore du voyage. Et le mouvement s’oppose au statu quo, à l’immobilisme ; donc au conservatisme. Ainsi que, bien que d’une manière moins flagrante, au retour à un ordre ancien, à ce « paradis perdu », au retour du même, donc aux tentations réactionnaires. L’utopie s’inscrit dans la perspective d’Héraclite du temps qui passe, de cette même eau du fleuve dans laquelle il est impossible de se baigner deux fois de suite, et non dans celle de l’éternel retour, donc dans celle de Parménide. Elle s’oppose donc, presque par définition, au mythe du « bon vieux temps », et affirme la progressivité comme nécessaire. Dans ces conditions on ne s’étonnera pas que les utopies se développent au 18ème siècle, siècle des lumières, de l’optimisme de la raison et de la connaissance (ainsi de l’Eldorado du Candide de Voltaire), qu’elles purent, même dès avant cette époque, mettre l’éducation en avant (ainsi du Gargantua de Rabelais), ce qui sera repris, par Condorcet en particulier, et que ceci fut un des socles de la maçonnerie, comme au 19ème siècle, siècle positiviste, scientiste, marqué par la révolution industrielle, le sens de l’histoire de Hégel, à travers la dialectique comme moteur de l’évolution.

            Ceci place donc, d’une certaine manière, l’utopie par rapport au temps ; comme un futur ; comme un a-venir ; comme ce qui n’est pas là, mais qui est désirable ;affecté par conséquent d’un exposant positif : celui du mieux, du bien, du bon, du juste.

            Mais l’utopie, c’est plus que le futur.

            Car le futur est ce qui viendra, quoiqu’on fasse, quoiqu’on veuille, comme un inéluctable, non exposé, non affecté de qualités positives ou négatives ; empirie toujours, à un moment donné ; phénomène qui, à temps, deviendra contingent ; et non simple vue de l’esprit, toujours en suspension, ou entre parenthèse. Car il y a dans l’utopie une construction spirituelle, et non un simple constat, une simple observation de ce qui arrivera.

            Et pourtant l’utopie n’est pas assimilable à la simple prospective, qui consiste en une observation soutenue, avec un effort d’organisation de la pensée, d’effort de déduction rationnelle, la prospective étant en effet ce pro-spectare (regarder longtemps devant), qui poermet de s’imprégner de ce qui, de toute façon, ne saurait nous échapper. Dans la prospective on reste en effet dans un constat, sans mise en jeu d’une perspective de transformation, sans véritable action par conséquent. Dans la prospective il y a un existant, à découvrir, ce qui demande un effort, mais non une création ex-nihilo. Le prospecteur qui cherche de l’eau, ou autre chose, ne fait que trouver ce qui est là, sans rien produire, rien inventer.

            Une prospective soutenue sera une perspective, (regarder à travers, en faisant bouger les angles de vision), ce qui sera déjà un peu plus actif, mais ne modifiant que le regard, l’analyse, et non l’existant, ce qui, de ce fait, ne sera pas complètement action.

            Ce qui n’est pas le cas de l’anticipation (de ante capere – prendre devant-, dans laquelle on perçoit qu’il y a une action, une tentative pour interférer dans l’écoulement amorphe du temps, en y inscrivant une valence, une valeur de positivité.

            Mais la véritable action et la véritable transformation s’opèrent plutôt avec la projection (le mouvement que l’on fait accomplir à un javelot qu’on jette), qui réorganise, vers ce qui n’est pas encore, mais qui va arriver, à partir de ce qui est, mais d’une manière différente de ce qui aurait été sans notre action et notre intervention.

            Ce disant nous constatons que le temps, c’est aussi de l’espace. Ce que l’étymologie nous apprend, puisque le mot temps vient de Teimnen, c’est à dire l’espace circonscrit, délimité, fermé, que les augures traçaient sur le sol à l’occasion de la fondation d’une ville, à partir des signes du ciel plaqués sur la terre, cette trace inscrivant un avant et un après, manifestant donc une initialisation, ainsi qu’un espace du sacré (templum), donc du symbolique, donc du langage, donc d’abord un système de liens, d’interactions, de rapports, plus de l’ordre de l’esprit que de la matérialité.

            On peut donc considérer l’utopie comme un discours, sans lieu, sans temps, désincarné, une fiction, comme l’est peu ou prou notre Orient Eternel. C’est une image, une métaphore, une allégorie. Faudra-t-il cependant qu’elle devienne un mythe, c’est à dire s’incarne dans des pratiques sociales dont elle se voudrait fondatrice. Car si la métaphore illustre, et que l’allégorie explique, le mythe organise et structure, dans un système d’accords et de liens.

            Sans temps, l’utopie, pour comparer ce qui n’est pas (et qui donc implicitement pourrait être) avec ce qui est (évidemment insatisfaisant) peut donc faire appel au passé, comme illustration (c’est le bon sauvage de Rousseau dans le « contrat social », c’est le temps d’Ulysse, dans « Les aventures de Télémaque » de Fénelon), mais aussi au présent (comme dans les « Lettres persanes » de Montesquieu) comme au futur (« le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley, ou « 1984 » de Georges Orwell).

            Mais est-elle sans lieu ? Certes elle ne se place jamais par rapport à une réalité précise. Elle est situé dans un ailleurs plus ou moins indéterminé ; mais cet ailleurs reste toujours un espace, qui plus est circonscrit (souvent une Ile, à commencer par Ithaque ; mais aussi « L’ile aux esclaves » de Marivaux, sur laquelle aboutissent, après un naufrage, Arlequin, le valet, et son maître, et qui découvriront qu’en ces parages, l’ordre social s’inverse, les maîtres devenant valets et réciproquement, comme si les premiers devenaient les derniers, - ce qui pourrait alors faire considérer les anciens et nouveaux testaments, comme des utopies, à la fois métaphore, allégorie, mythe-), cet espace limité permettant peut-être, du fait de son caractère clos, qu’il devienne espace du sacré, du symbolique, le la pensée, pur signifiant Lacanien, (c’est à dire contenant de pensée et d’action), ou structure Levi-straussienne toute action et organisation humaine se résumant à quelques schémas généraux, se déclinant en figures diverses, universaux), indépendamment de toute matérialité.

            C’est pourquoi si les utopies peuvent se présenter comme de multiples narrations, des exercices de style différents, elles peuvent se résumer à un schéma unique et simple, assez binaire (ce qui est – insatisfaisant – ce que nous désirons – plus satisfaisant ou meilleur), donc un dedans/un dehors, un ici/un ailleurs, un maintenant/ un autre temps). Comme un déséquilibre qui cherche à se corriger, deux plateaux d’une balance qui cherchent à s’équilibrer, ce qui est le schéma de toute bonne justice.

            Cet espace circonscrit, délimité, est un espace des confins, des limites, de la frontière, un ailleurs lointain, mais qui reste accessible, par un passage, donc une médiation, une initiation, un accompagnement, un compagnonnage, via une méthode qui peut permettre d’y accéder, dont l’éloignement, l’exotisme, font rêver, ce rêve imposant une recomposition, donc une syntaxe, une grammaire, une organisation, un système de rapports et de liens, donc un langage, donc un ancrage et un facilitateur à la pensée. D’ailleurs Balthasar Gracian, dans « El criticon », autre récit de voyage en utopie écrit « Le cours de ta vie est un discours ». et quand il n’y a pas l’exotisme du lieu ; quand celui-ci pourrait être connu, reconnaissable, assimilable (qu’on songe à l’Abbaye de Thélème de Rabelais), il y a le décalage du personnage ; qui est soit extraordinaire (qu’on songe à Gargantua, ou à certains héros des contes de fées), extraordinaire donc par ce qu’il est ou fait.

            En résumé, l’utopie c’est d’abord une vue de l’esprit ; une Idée –au sens que Platon donne à ce mot-, c’est à dire quelque chose au delà de l’empirie, qui n’existe pas, de l’ordre d’un signifiant, jamais d’un signifié, un irréel incluant toutes les qualités et toutes les modalités d’une réalité, impossible à atteindre dans sa plus que perfection, et par là-même un manque, et donc une aspiration, aussi inaccessible qu’une étoile, mais tout comme elle, appel, à la fois contenant et contenu de pensée, acquis et processus d’acquisition, savoirs, connaissances, et pédagogie.

            Et de ce fait l’idéal maçonnique est sans doute une utopie. Sinon nous ne serions qu’une organisation politique comme une autre. Nous questionnons la réalité, l’analysons, pouvons la penser différente, mais nous ne la faisons pas.

            C’est là le propre des utopies. Rester des utopies. Car une utopie matérialisée n’est plus une utopie !

            Platon, écrivant la République, voulait-il vraiment qu’on appliquât strictement son modèle ? Ou simplement désirait-il qu’il servît à penser, comme une offrande à l’inspiration, un don ? Et comme on dirait aujourd’hui, voulait-il en faire un logiciel ou une simple boîte à outils ?

            On peut penser que sa cité –qui excluait de toute façon les esclaves, les métèques, les femmes et les pérégrins (ce qui s’oppose à l’utopie qui est voyage) aurait peut-être évoluée vers la tyrannie ; dans un univers empreint de tristesse ; les poètes, donc les créateurs, donc les innovateurs, donc les contestataires, en ayant été exclus ; et qu’alors elle aurait pu devenir le laboratoire d’un conservatisme majuscule.

            Ce qui finalement arriva au communisme ; quand Engels, plus que Marx, fit d’une analyse, donc d’une production de l’esprit, un dogme appliqué à une réalité empirique.

            C’est ce qui arriva aux phalanstères, familistères, et autres inscription de l’utopie dans la pierre et l’organisation sociale, qui finirent par se scléroser.

            Et que dire de ces inscriptions d’utopies dans l’architecture et l’urbanisme ; une réinvention de la tour de Babel ! Vit-on mieux, par exemple, dans la cité radieuse de Le Corbusier, que là où l’on n’eut d’autre projet que de construire des habitations ?

La valeur de l’utopie ne réside-t-elle pas justement dans son caractère utopique, toujours possible, jamais probable, toujours réalisable et surtout jamais réalisée, assurémment inactuelle, mais par là-même universelle et désirable.


[1] Tradition qui commence avec Platon et le tyran Denis de Syracuse, se poursuivant par Sénèque avec Néron, Machiavel avec Laurent de Médicis, Descartes avec Christine de Suède, Voltaire avec Frédéric De Prusse et Catherine II de Russie, pour terminer de nos jours avec Luc Ferry, ministre de Jacques Chirac dans le gouvernement Raffarin, et Bernard-Henry Lévy avec Nicolas Sarkozy, auquel il inspira l’intervention en Lybie contre Kadhafi ; pour ne rien dire des précepteurs, Aristote avec Alexandre le Grand, et Fénelon, avec le Duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV.

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