Contribution à la compréhension de la situation en Catalogne

Il s'agit d'une tentative d'analyse, qui met en perspective la situation actuelle, avec des données géographiques, politiques, économiques, historiques, pour tenter de faire œuvre pédagogique en direction d'amis français qui ignorent bien souvent les réalités d'outre Pyrénées, qu'ils considèrent d'un point de vue héxagono-centré. Ce texte cherche à éviter un point de vue moral.

 

 

Trop d’amis français se désintéressant de cette situation, qu’ils jugent anecdotique, ou exprimant des opinions définitives, infiltrées souvent de prénotions, qui leur font percevoir la situation d’une manière hexagono-centrique, alors même qu’ils ignorent souvent la réalité concrète, ne parlant ni castillan, ni catalan, voire même qu’ils ne sont jamais allés en Espagne, ou juste à la frontière, l’espace d’un achat moins taxé, quand bien même ils ne confondent pas l’Espagne avec Andorre, il m’est apparu utile d’apporter quelques éléments de réflexion, à partir de mon expérience du terrain.
Ceci me semble d’autant plus nécessaire que certains propos, qui se veulent certes imprégnés d’universalisme, aboutissent à une défense et illustration de la position de Rajoy et de Felipe VI, donc à une forme de réhabilitation du franquisme, position toute révisionniste.
Indifférence ou condamnation de la démarche du parlement catalan, pourrait aboutir, en cas d’extension, et d’aggravation de la crise, pouvant dégénérer en guerre civile (l’exemple de l’ex-yougoslavie devrait nous rendre prudent) en une attitude de non intervention, à l’exemple de ce qui fut fait lors de la guerre civile 1936-1939.

En tant que Français nous ne pouvons pas, en outre, nous désintéressé d’un problème qui ne peut que nous impacter, car il existe aussi une Catalogne française (depuis le 17ème siècle – notre Roussillon).
Et puis la Catalogne en Espagne ne saurait se réduire aux limites de la province. En effet, le Levant (communauté Valencienne), les Baléares, l’Aragon, sont aussi des provinces historiquement liées à la Catalogne, et où l’on parle aussi Catalan.
C’est pourquoi une indépendance de la Catalogne inquiète tant Madrid, car outre la Catalogne (et Barcelone – 2ème ville d’Espagne), c’est aussi le Levant (avec Valence – 3ème ville) et l’Aragon (avec Saragosse – 5ème ville), qui pourraient faire sécession. Ceci entrainerait une revendication du Pays Basque, (qui a une partie française), auquel s’agrégeraient certainement la Cantabrie (Santander) et les Asturies (Oviedo, Gijon). On est là dans ce qui fut le bastion Républicain par opposition au franquisme. Resteraient la Navarre (qui a une partie française) très catholique, comme le Pays Basque (mais très conservatrice, qui fut le pays des Carlistes et des Requetes), mais qui resterait sans doute dans la dépendance de Burgos et de la Vieille Castille, et la Galice (dont la langue est proche du Portugais), qui pourrait rejoindre le Portugal, même s’il n’y a pas, économiquement, beaucoup d’intérêt à le faire.
Mais c’est l’implosion de l’Espagne.

Et il ne faut pas oublier le seul état catalan souverain : la principauté d’Andorre, dont le président de la République française est co-prince, donc chef d’Etat.

Mon propos s’articulera en 3 partie : pourquoi ces revendications nationalistes, puis doit-on penser l’Espagne ou les Espagnes, enfin la Catalogne, pour ou contre l’indépendance.

Des revendications nationalistes

Les revendications nationalistes se manifestent avec de plus en plus de fréquence et d’intensité. Elles prennent la suite des revendications anticolonialistes, et s’appuient sur le même critère juridique : le droit à l’autodétermination.
Elles ont commencé en Afrique : Katanga, Biafra, puis en Amérique : Québec, mais prennent toutes leur force en Europe : Slovaquie, puis les diverses républiques de l’ex-yougoslavie : Slovénie, Croatie, Bosnie, Monténégro, Macédoine, Kossovo, et de l’ex-Urss, particulièrement l’Ukraine, puis l’Ecosse, la Catalogne, la Lombardie, la Bretagne, la Corse, mais aussi le Tibet. Je mets à part les revendications des DOM-TOM, qui se sont plus des résidus du colonialisme.
On est donc devant un processus déjà ancien, mais qui s’accélère, les forces centrifuges étant plus importantes que les forces centripètes, où l’on voit la disparition ou l’affaiblissement des empires : URSS, peut-être USA (dans une moindre mesure), échec de l’Union Européenne à se constituer comme tel.

 

Un tel processus n’a-t-il pas toujours existé ? Une alternance de volontés agrégatives, à prétentions impériales, plus ou moins abouties, et de forces de désagrégation, l’agrégation d’un ensemble succédant à la désagrégation d’un autre ensemble ? Ainsi l’empire d’Alexandre succède à l’empire perse, et se verra remplacé par l’empire romain ; ainsi l’empire romain se verra remplacé par le Saint Empire romain germanique, l’empire ottoman, et la monarchie franque, puis française, et peu ou prou l’empire russe, au prix de frottements entre les uns et les autres pour conquérir la suprématie. Puis les états-nations au 19ème siècle (France, Russie, Allemagne autour de la Prusse, Autriche-Hongrie, Angletterre, Scandinavie, Italie autour du Piémont, et tentative espagnole) prennent le relais, au prix de frottements que sont les guerres et la colonisation, pour accéder à la suprématie. On a ensuite les USA et l’Union soviétique, l’Union Soviétique s’effaçant désormais au profit de la Chine. Les éclatements des empires commencent à leurs marges, leurs périphéries, avant d’atteindre le centre. Ce qui peut laisser penser que l’Europe est aujourd’hui une périphérie, dont on peut se demander si elle n’est pas annonciatrice d’un basculement de l’hégémonie des USA au profit de la Chine ? Ce pourrait être l’indice de ce basculent annoncé depuis longtemps de la zone Atlantique vers la zone Pacifique, la zone Atlantique ayant elle-même remplacé la zone Méditerranée.

En ce domaine on en est réduit aux hypothèses, et on peut contester ou compléter la mienne. Elle postule que nous vivons un basculement géopolitique, dont les frottements (comme les mouvements des plaques tectoniques) produisent les phénomènes que nous constatons. Mon modèle est celui de la chute de l’Empire romain, l’évènement symbolique de la chute de Rome pour notre époque étant le 11 septembre à New York ? Ne nous vivons pas entourés de peuplades barbares souhaitant nous envahir, la représentation actuelle des migrations étant du même ordre que celui des invasions barbares ? Si la pax romana, ou pax américa ou autre, disparait ou se fait moins efficace, n’y-a-t-il pas une tentative de repli sur une nouvelle forme de féodalité, incarnée par des potentats locaux, et des espaces apparemment moins diversifiés, dont l’unité n’est plus le résultat de la loi ou du droit, à forme universelle, mais de la langue, qui est un fondement plus archaïque, et des particularismes qui l’accompagnent ? En tout cas ceci va avec les replis communautaristes, et l’individualisme, ainsi que le refuge dans le présent, l’immédiat, ou à la rigueur, la nostalgie du passé, laquelle sous-tend le nationalisme, pensé comme réponse à ce qui est ressenti comme déclinisme d’une puissance, donc d’une capacité de généralisation de son modèle.
L’empire romain était à la fois une puissance militaire, une organisation territoriale et institutionnelle, une langue à prétention universelle : le latin, mais avec un accompagnement idéologique religieux : un panthéon religieux fait de multiples Dieux s’incorporant progressivement les uns aux autres. On constatera que l’avènement du Christianisme est contemporain de la chute de l’empire romain.
La désagrégation de Rome conduit à la féodalité, donc à des replis communautaristes, contre lequel le Roi de France, notamment, luttera progressivement, reconstituant puissance militaire, organisation territoriale et institutionnelle, langue à prétention générale : le français, le christianisme étant l’accompagnement religieux, qui justifie la croisade des Albigeois, en fait l’annexion de toute l’Occitanie. Un mouvement de même nature (de moindre ampleur que l’empire romain, certes) se produira ailleurs, aboutissant au 19ème siècle aux Etats-Nations, qui, (pour la plupart) dissocieront corps physique et corps symbolique du Roi, pour n’en conserver que le corps symbolique. La nation sera représentée comme une métaphore du corps organique, chaque province étant un ensemble lié au corps national global, et indispensable à son fonctionnement. Cette métaphore apparaît avoir pu s’imposer dans la mesure où le christianisme s’est construit autour du corps du Christ, du Christ fait corps humain.

On peut se demander aujourd’hui si cette métaphore du corps humain, donc matérialisé, n’est pas remplacé par un autre modèle, dématérialisé, de la communication et de la théorie de l’information, ce qu’on nomme la mondialisation, qui vise à faire disparaître les formes d’organisations institutionnelles, mais aussi religieuses, au profit d’une virtualité universelle, n’ayant plus d’autre réalité concrète que l’individu derrière son écran. Les communautarismes culturels, comportementaux, religieux, toujours plus segmentés, seraient-ils une réponse à ce changement ?
En tout cas pour régner en maître et en tranquillité le Dieu mondialisation focalise ailleurs que sur lui-même les intérêts des hommes.

L’Espagne ou les Espagnes

Pourrait-on dire que l’Espagne est une fiction française ? C’est à dire un pays qui a tenté de se façonner à l’image de la France, surtout à partir de ses rois Bourbons, français, qui ont cherché à calquer une organisation française, sur une réalité géographique et historique différente. Mais que nous peinons à penser différente.

On peut penser que la géographie a pu, en partie, déterminer l’histoire, en permettant un morcellement, qui n’a pas connu une centralisation progressive à la française.

Que dire de la géographie espagnole ?

L’Espagne occupe un territoire de 504 782 kms2, la France 551 600 kms2, mais pour une densité de population inférieure : 93h/kms2 contre 118 kms/kms2. Pour une population de 47 000 000 d’habitants contre 67 000 000. Un taux de fécondité nettement plus bas que celui de la France (1,33 / 2,01), avec une chute rapide (1970 : 2,88 ; 1995 : 1,16) ; ce qui va poser un problème de vieillissement de la population, alors que l’Espagne, jusque dans les années 1980 était un pays jeune (ce qui sans doute a été un des facteurs de la movida, et du bouillonnement culturel après la dictature franquiste) ; et va poser un problème de retraite, car il y a allongement de la durée de la vie, et baby-boom dans les années 60- 70 (avec l’amélioration économique), alors qu’avant ce problème ne se posait pas (espérance de vie assez faible, et surtout classes creuses dues aux effets de la guerre civile : exil : 1 000 ,000 de personnes, décès, emprisonnement massif des hommes).

L’Espagne est un pays montagneux, coupé par de nombreuses chaines montagneuses, certes modestes, mais qui cloisonnent l’espace. Il n’y a pas, comme en France, de vastes étendues de plaines, comme le bassin parisien, ou le bassin aquitain. Tout le centre du pays est occupé par la meseta, plateau de 660m d’altitude (imaginez les causses), qui forme Castille et Aragon. (Madrid est la capitale européenne dont l’altitude est la plus élevée : 668m). Il n’existe guère que des plaines côtières, ainsi que la huerta de Valence et la plaine de la dépression du Guadalquivir autour de Séville, ainsi que celle de l’Ebre depuis Saragosse, jusqu’à Tortosa, et son delta, mais qui reste étroite.
Mais en même temps la population est plus urbanisée, et il y a peu d’habitat dispersé. Les agglomérations sont réparties d’une manière plus équilibrée qu’en France :

Madrid : 5 843 000
Barcelone : 4 686 000
Valence : 1 695 000
Séville : 1 317 000
Malaga : 1 074 000
Bilbao : 947 000
Alicante : 710 000
Saragosse : 683 000
Saint Sébastien : 400 000
Valladolid : 384 000
Tarragone : 375 000
Cordoue : 321 000
Pampelune : 310 000

 

Paris : 12 405 000
Lyon : 2 238 000
Marseille : 1 734 000
Toulouse : 1 291 000
Bordeaux : 1 178 000
Lille : 1 175 000
Nice : 1 004 000
Nantes : 909 000
Strasbourg : 773 000
Rennes : 700 000
Grenoble : 684 000
Rouen : 660 000
Toulon : 611 000
Montpellier : 579 000
Lens : 539 000
Avignon : 518 000
Saint Etienne : 515 000
Tours : 483 000

 

Cependant les villes espagnoles ne paraissent pas dotées de plus d’atouts que les villes françaises.
Ainsi du trafic des aéroports :
Madrid : 39 736 000 passagers
Barcelone : 35 217 000
Palma de Majorque : 22 770 000
Malaga : 12 925 000
Alicante : 9 638 000

Loin derrière Roissy : 62 052 000
Comparable à Orly : 28 275 000

Mais mieux que le reste des aéroports français (qui traduisent l’hypertrophie de la ville-capitale) ; Nice : 11 554 000
Lyon : 8 562 000
Marseille : 8 260 000

Comme de celui des ports :

Barcelone : 45 000 000 de tonnes (Marseille : 81 000 000)

Et pour les portes-containers
Barcelone : 1 890 000 containers
Le Havre : 2 500 000 containers

En revanche en termes de passagers :

Barcelone : 2 365 000 passagers
Marseille : 1 312 000

Valence : 379 000
Ajaccio : 302 000

 

 

Cependant plus que les villes françaises les agglomérations espagnoles animent leurs territoires, en matière éducatives, politiques, culturelles, économiques, sans qu’il y ait une hyper concentration dans la ville capitale.

Ceci tient à la géographie, qui a longtemps freiné les déplacements. Le seul déplacement étant celui de la transhumance des moutons, et non des foires commerciales, et qui structuraient les activités autour d’un centre urbain ; ce qu’a renforcé plusieurs siècles de domination musulmane, avec des tarifas, royaumes séparés, n’obéissant pas à la logique médiévale de la suzeraineté et de la vassalité, donc fonctionnant de manière autonome. Leurs liens n’étaient pas inscrit dans une verticalité hiérarchique, mais dans une transversalité horizontale, constituée par l’Islam, dont le califat était lointain. Ce que reprendra le christianisme (l’Espagne n’est pas unie par une centralisation territoriale, n’est pas une Jérusalem terrestre, mais par une Idée religieuse, qui en fait d’abord une Jérusalem céleste).

L’histoire de l’Espagne n’est donc pas comparable à celle de la France.

Sa géographie a en partie déterminé son histoire, mais la géographie et l’histoire expliquent en grande partie l’absence de centralisation. Ce n’est pas un pays jacobin comme la France où la Révolution, puis Napoléon, ont continué et amplifié l'effort de la monarchie, les départements n’étant pas fondés sur un sentiment d’identité commune des populations, mais sur une égalité d’accès au chef-lieu (une journée de cheval).
C’est donc une mosaïque de peuples différents, pas plus, pas moins qu’en France, mais sans qu’il y ait eu volonté centralisatrice et unificatrice avant Philippe V, petit-fils de louis XIV, les rois Bourbons, Napoléon, le dictateur Primo de Rivera, Franco ; autant dire des repoussoirs à la poursuite d’un effort de centralisation. C’est la raison pour laquelle les langues régionales sont restées des langues d’usage, et non des curiosités historiques. J’appelle langue régionale une langue qui n’est comprise (et parlée) que par une infime minorité, qui n’est pas une langue d’usage, de communication, qui n’existe pas vraiment en dehors de l’affirmation militante de quelques uns, due--elle produire des œuvres littéraires (exemple du provençal avec Mistral et les Félibriges). Ou alors il faut considérer toute langue minoritaire comme une langué régionale : ainsi du français au Québec ; mais aussi de l’Italien, de l’Allemand, du Suédois, et de toute langue qui n’a pas une diffusion universelle ( qu’ont Anglais, Espagnol Castillan, Français).

Ainsi pour le catalan, 64% le parlent, 90% le comprennent, y compris dans le haut Aragon ; au Levant (communauté valencienne) 50% le parlent, 80 % le comprennent ; et aux Baléares, 70% le parlent, 90% le comprennent. Pour le Galicien (proche du portugais), 80% le parlent, 95 % le comprennent. La situation est différente pour le basque, puisque 25% le parlent et 50 % le comprennent ; avec des variantes importantes ; il est parlé par 43% de la population en Guipuzcoa (San Sébastien), 20% en Biscaye (Bilbao), mais seulement 9% dans l’Alava (Vitoria) ; c’est là où il est le plus parlé que le parti Herri Batesuna, vitrine politique de l’ETA fait ses meilleurs scores.

L’Espagne ne s’est pas construite sur un projet territorial (regroupement progressif de fiefs), mais sur un projet idéologique (la lutte de la catholicité contre l’Islam). D’ailleurs le mariage des rois catholiques : Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon fut une union personnelle, et non une union de royaumes, l’Aragon et la Castille (ainsi que le royaume de Navarre) demeurant des entités autonomes, avec des organisations et des règles de fonctionnement administratifs et politiques différentes, même quand un même roi sera à la tête des deux royaumes.

La reconquista, qui va se développer à partir du Haut Aragon, et des limites de la Castille (la Cantabrie et les Asturies) va moins être une tentative de mettre aux pas des vassaux récalcitrants et d’affirmer une centralisation monarchique, de conquérir des territoires, que d’affirmer la pré-éminence d’une Idée religieuse. L’espace de la reconquista est celui du ciel, non de la terre. Si bien que va demeurer une mosaïque d’organisation politique (encore qu’en France demeura la distinction entre pays d’états et pays d’élection) la centralité principale étant l’adhésion à la religion catholique, apostolique et romaine.
Il est à noter que ce développement vers l’extérieur de l’Idée de catholicité va inspirer la conquête des Amériques (qui est une poursuite de l’Idée de croisade). C’est métaphoriquement la recherche du jardin d’Eden. C’est pourquoi les richesse de l’Amérique ne seront pas mises au service du développement de l’Espagne, mais au service de la gloire de Dieu (œuvres d’art des Eglises – siècle d‘or permis par le siècle de l’or), y compris au service par Charles Quint du Saint Empire Romain germanique (tâche poursuivie par Philippe II), pour faire triompher le catholicisme contre la réforme protestante (et les tentatives des rois de France pour s’emparer de territoires – Milanais, Franche Comté, Bourgogne, rattachés au Saint Empire romain germanique), et les turques musulmans (Bataille de Lépante) ; ce qui va épuiser et pour longtemps la Castille, qui est le grand contributeur en homme et en argent de cette autre forme de croisade. La conquête des Amériques est le fait d’aventuriers de Dieu. Qui sont le pendant extériorisé d’une autre forme de conquête, intériorisée, la conquête de soi, à travers le mysticisme, version Saint Jean de la Croix et Sainte Thérèse d’Avila.

L’identité espagnole se découvre donc plus dans l’abstrait que dans le concret, dans l’idéalisme que dans le pragmatisme, (ce qui est parfaitement symbolisé par le Don Quichotte), que Balthasar Gracian, appelle el despejo, qu’on peut traduire par l’éveil, c’est-à-dire une posture, une attitude, que le philosophe Vladimir Jankélévitch analysera comme « le je ne sais quoi et le presque rien », et ceci expliquera sans doute ce que le philosophe espagnol Miguel de Unamuno appellera le sentiment tragique de la vie, c’est à dire une âpreté, une difficulté à composer, un désintérêt pour le concret, une certaine morbidité, car la mort est ce qui facilite le passage dans l’au-delà, dans l’idée pure. Ceci explique aussi qu’un autre idéalisme, celui de l’anarchisme, ait toujours été bien reçu en Espagne, et que dans ce pays révérant la mort, les luttes entre idées, philosophies, systèmes, aient toujours été vives et souvent sanglantes. Ce pays a fonctionné dans une logique binaire, entre le bien et le mal, l’enfer et le paradis, et les guerres civiles ont trouvé légitimation et structuration dans ce schéma de pensée, qui facilitait une lecture entre rouge et noir, et la rivalité des deux Espagnes.
L’Espagne est donc le pays de l’utopie, mais d’une utopie ne cherchant pas à s’incarner dans la matière des faits. C’est probablement pourquoi la littérature espagnole fut d’abord une poésie, qui comme l’écrit le poète Gabriel Celaya, est « une arma cargada de futuro ». En effet le roman, tel que nous le connaissons en France, n’y est, somme toute, qu’une création récente, même s’il est aujourd’hui d’une rare vitalité (qu’on songe à Javier Cercas, à Carlos Ruiz Zafon, à Almuneda Grandes, à Manuel Vasquez Montalban), car le roman est une fiction qui emprunte les caractères du concret, du réel, ce que n’est pas la poésie.
C’est la raison pour laquelle on peut penser que le développement industriel, qui suppose pragmatisme, et plus encore la recherche scientifique (encore aujourd’hui, les brevets sont majoritairement importés), ont pris du retard, alors que le développement culturel et architectural a toujours été brillant.
Cette dépendance technologique persiste encore aujourd’hui.

Il faudra donc attendre les rois Bourbons, donc des Français à l’origine, pour que des efforts de centralisation soient entrepris. Les rois Bourbons vont privilégier l’organisation castillane, et détruire l’organisation aragonaise, car Aragonais, Valenciens et Catalans, ont choisi l’archiduc Charles d’Autriche, l’adversaire de Philippe V.
Ce clivage (qui sera grandement actif au temps de la guerre civile) reste encore comme une structure inconsciente de la pensée.

Et les guerres carlistes seront certes des querelles dynastiques, mais aussi des luttes contre la centralisation, les partisans carlistes se recrutant en Navarre, au Pays Basque et en Catalogne.

Peut-être la centralisation aurait-elle eu ses chances si les souverains avaient régné sur un pays économiquement puissant. Mais le cœur du pays, la Castille, avait été épuisé, financièrement et démographiquement, pour le service du Saint Empire Romain Germanique. (C’est encore aujourd’hui une région où la densité de la population reste faible). Compte non tenu d’une épidémie de peste entre 1649 et 1652.
Et tout ça, pour rien : échec de l’Invincible armada, perte du Roussillon, des Pays Bas, de la Franche-Comté, du Milanais, du Royaume de Naples, de la Floride.

 

Les tentatives faites pour moderniser le pays vont être en partie des échecs, faisant par conséquent alterner moments autoritaires et moments de libéralisation, avec intervention de l’armée dans les affaires politiques intérieures, multipliant les pronunciamentos, tantôt en faveur d’une politique libérale, tantôt en faveur d’une politique autoritaire, alors même que ses prestations purement militaires ne sont guère brillantes : devant Napoléon ; mais pour rétablir le pouvoir de Ferdinand VII, l’intervention française des « cent mille fils de Saint Louis », puis la perte progressive des colonies d’Amérique du Sud, l’échec final en 1898 devant les USA avec la perte des Philippines, de Cuba, et du Costa Rica, puis déboires des expéditions au Maroc.

 

Après le roi Ferdinand VI (1746-1759), fils de Philippe V, Charles III (1759 -1788), despote éclairé, fait appel à des ministres influencés par les encyclopédistes français, l’asturien Jovanellos, le castillan Campomanes, et deux francs-maçons, le comte d’Aranda, aragonais, qui procèdera à l’expulsion des jésuites, et le comte de Floridablanca, qui, inspiré par les physiocrates, mettra en place un réseau routier, inexistant jusqu’alors. Ainsi entre 1787 et 1797 le nombre de fabricants et de commerçants augmente de 250 000 en Espagne.


Vient ensuite Charles IV, souverain faible, qui laisse gouverner son favori Godoy, lequel après avoir déclaré la guerre à la France révolutionnaire de 1793, sera vaincu et contraint de céder Saint Domingue ; puis c’est Ferdinand VII, tout aussi faible, qui abdique en 1808, après les émeutes d’Ajanjuez, dirigées contre Godoy.
Après l’abdication de Ferdinand VII, Napoléon impose alors son frère Joseph sur le trône d’Espagne, Pepe Botella.
Le pouvoir Napoléonien, accepté par les élites (les afrancesados), est rejeté par le peuple et le 2 août 1808, une émeute à Madrid est réprimée par Murat, les fusillés du tres de Mayo ayant inspiré Goya. Murat, par son geste, a conféré à l’Eglise la palme du martyr et du nationalisme, et rendue suspecte l’idée de progrès. L’idée de progrès, et l’organisation centralisée, jacobine, efficace, à la française, est rejetée car portée par ceux (les afrancesados), qui, pour avoir choisi Napoléon, et son efficacité, sont considérer comme des traîtres, et des collabos.

Soutenue par Wellington et les anglais, débarqués à Cadix, une junte (junto – rassemblement) animée par le franc-maçon Floridablanca, composée de libéraux s’y constitue, et de 1813 à 1815 les cortes (la chambre des députés) de Cadix, qui adopte des mesures progressistes, dont la suppression de l’inquisition, et la séparation de l’église et de l’Etat. Mais Ferdinand VII est revenu après la chute de Napoléon. Le retour de Ferdinand VII, dans les fourgons des vainqueurs de Napoléon, entraîne comme en France une restauration, et le retour d’un régime autoritaire, qui suscite plusieurs conspirations et coups d’états militaires, animés par des officiers francs-maçons, dont celle du commandant d’un corps expéditionnaire colonial, Rafael del Riego, réussit à Cadix en 1820. Elle reprend le programme des Cortes de Cadix – il reste de cette époque l’hymne del riego qui fut l’hymne officiel de la République espagnole de 1931 à 1939),

Riego fait de l’Andalousie une zone insurrectionnelle. Dans le même temps une révolte éclate en Galice. Si bien que le roi Ferdinand VII, effrayé, accepte la constitution libérale de 1812, adoptée par les Cortes de Cadix, rédigée par des francs-maçons.

Au congrès de Vérone, sous l’influence du ministre français des affaires étrangères, le vicomte René de Chateaubriand, les puissances confient à la France le soin d’une intervention militaire pour rétablir la monarchie, ce qui mit fin en 1823 au régime libéral, qu’on appelait celui des communeros.
Entre 1823 et 1833, durant cette période qu’on appelle « l’ignominieuse décade », la répression s’abat et Riego est exécuté.

A la mort de Ferdinand VII, ce dernier ayant aboli la loi salique, la première guerre Carliste, qui dura 7 ans, vit s’affronter les partisans de sa fille, Isabelle II, ralliée par les libéraux, et ceux de Carlos, frère de Ferdinand, soutenu par les absolutistes, ainsi que le Pays Basque, la Navarre et la Catalogne.
Les officiers francs-maçons sont très actifs durant cette période sous la régence de la reine Marie-Christine. Ils fomentent plusieurs coups d’état, toujours pour accentuer le caractère libéral du régime de la régente qu’ils soutiennent cependant. En 1835, avec le soutien de l’armée, à Madrid, une émeute populaire dirigée contre les couvents porte au pouvoir le banquier franc-maçon Espartera Mendizabal, qui confisque les biens du clergé et les vend comme biens nationaux. En 1836, à la Granja, des sous-officiers francs-maçons imposent à la régente le retour à la constitution libérale de 1812. Mais Espartera est renversé en 1843, et c’est le retour à un régime plus autoritaire, marqué en 1844 par la fondation de la guardia civil.

Isabelle II l’emporte sur don Carlos, et durant son règne, entre 1854 et 1868 un sentiment anticlérical, donc anticatholique en Espagne, très fort. Libéraux, modérés et progressistes (souvent des militaires, et souvent à la suite de coups d’état, - pronunciamentos) alternent au pouvoir. Ce sont souvent des troubles dans les colonies qui suscitent des coups d’états. En 4 ans, par exemple, le général Prim, progressiste, tentera 7 pronunciamentos.

Il est vrai que les colonies deviennent indépendantes les unes après les autres, les indépendantistes étant souvent des francs-maçons influencés par les francs-maçons des Etats –Unis. Ainsi Bolivar et San Martin sont francs-maçons. En 1816, c’est l’Argentine et le Paraguay qui deviennent indépendants ; le Chili en 1818 ; la Colombie en 1819 ; le Mexique en 1821 ; en 1821 également l’Equateur de Bolivar et le Pérou de San Martin.
En Septembre 1868, au cours du mouvement appelé la gloriosa, des équipages des bâtiments de la flotte, et des garnisons se soulèvent, proclament une charte des libertés fondamentales et contraignent la reine à s’exiler en France, ses troupes ayant été battues par celles du général putchiste et Franc-Maçon, Serrano. Des Cortes constituantes établissent la monarchie parlementaire, la liberté des cultes, confient la régence du royaume à Serrano, tandis que le général Prim devient premier ministre. Le trône est offert au fils du roi d’Italie, Amédée, duc de Savoie, 25 ans, qui l’accepte.
Mais le 30 décembre 1870 Prim est assassiné ainsi que l’infant Enrique.et le roi abdique le 11 février 1873.
Une première République espagnole s’installe, marquée par une deuxième guerre carliste, et la reprise des coups d’état militaires, dont celui du général Serrano, le 2 janvier 1874, puis le 3 janvier 1874, celui du général Pavia, qui dissout les Cortes et installe la dictature, puis celui du général Martinez Campos en décembre 1874, qui rétablit la monarchie, et offre la couronne à Alphonse XII, le populaire fils d’Isabelle, âgé de 16 ans. Il meurt le 25 décembre 1885. Sa veuve, Marie-Christine, assume la régence, et met au monde le 17 janvier 1886 un héritier posthume : Alphonse XIII.

 

Dans le pays c’est l’alternance au pouvoir d’un parti conservateur, avec Canovas del Castillo, et d’un parti libéral avec Sagusta, dans une ambiance d’instabilité, marquée par des violences anarchistes, et une guerre désastreuse avec les Etats-Unis, qui renforce le poids des anarchistes. Canovas est assassiné. En 1898, Cuba, Costa-Rica, les Philippines sont perdus à l’issue de la guerre avec les Etats-Unis. Ce sera l’occasion pour des intellectuels, ceux qui vont former la génération de 1898, de s’interroger sur l’avenir et la résurrection de l’Espagne : le philosophe Miguel de Unamuno, les écrivains Juan Jamon Jimenez, Pio BaroJa, Azorin, Del Valle Inclan, Eugenio d’Ors, le poète Antonio Machado, le philosophe Jose Ortega y Gasset, auxquels on peut ajouter les musiciens Albeniz et Granados, et l’inventeur du modernisme, Antonio Gaudi, sans lequel Barcelone ne serait pas la même.
L’agitation dans le pays, dont ce qu’on a appelé « la semaine sanglante » à Barcelone, qui était en fait une agitation anti-cléricale conduite par le franc-maçon Francisco Ferrer, qui militait en fait pour une éducation au sein d’une école pour tous, gratuite et laïque, ainsi que des attentats anarchistes maintiennent une instabilité qui aboutira en 1923 au coup d’état du général Primo de Rivera, lequel obtiendra la collaboration du leader ouvrier Largo Caballero. Ceci restera dans la mémoire collective comme une répression du pouvoir central madrilène, monarchique, religieux, qu’on retrouvera dans la répression franquiste, et qui explique la revendication des catalans à la République et à la laïcité.
La crise économique de 29 est fatale à Primo de Rivera qui quitte le pouvoir en 1930. Le général Berenguer, puis l’Amiral Aznar, lui succèdent, font échec à un pronunciamento républicain et franc-maçon, conduit par la garnison militaire de Jaca. Le pays s’était pourtant enrichi durant la première guerre mondiale du fait de sa neutralité (il était exsangue et n’avait guère que cette option), mais sans moderniser ses structures, vivant en quelque sorte sur une rente éphémère.

Le 12 avril 1931 les républicains remportent les élections municipales. Le roi quitte l’Espagne. Le 14 avril ; la seconde république est proclamée. On connaît la suite. Un gouvernement de coalition réunit les républicains conservateurs de Maura, les Radicaux de Leroux, les Radicaux socialistes de Manuel Azana, les socialistes modérés de Prieto, les socialistes avancés de Largo Caballero, les autonomistes galiciens et Catalans de Casares Quiroga (le père de la grande actrice Maria Casarès), qui deviendra en Catalogne le parti autonomiste, L’esquerrra, du colonel Francesc Macia, auquel va succéder Luis Companys. Le Républicain conservateur Alcala Zamora devient président de la République et Manuel Azana, chef du gouvernement.
Mais le gouvernement doit lutter contre l’opposition des anarchistes, et les monarchistes, dont un coup d’état, conduit par le général Sanjurjo, maçon et monarchiste, échoue. Aux élections de 1933 les conservateur du catholique Gil Robles, obtiennent un succès mais ne peuvent gouverner avec les radicaux car la gauche s’y oppose. Le soulèvement des mineurs des Asturies est réprimé par Franco, lequel est secondé par le général Cabanellas Ferrer.. En 1936, c’est le succès du Front populaire. Azana, qui va mourir en 1940 exilé à Montauban, remplace Zamora à la présidence de la République. Les socialistes s’opposent à un gouvernement de Casares Quiroga. Calvo Sotelo, ancien ministre des finances de primo de Rivera et député conservateur est assassiné. C’était le prétexte attendu par les généraux putchistes groupés autour de Franco, qui tentent de prendre le pouvoir le 17 juillet 1936, déclenchant la guerre civile, et sans doute le début de la deuxième guerre mondiale.

Franco est un dictateur chimiquement pur, qui utilise la catholicisme comme idéologie de son mouvement. Il développe une idéologie nationale catholique plus que faciste, et est d’abord un opportuniste du pouvoir avant d’être un idéologue (d’ailleurs à l’inverse des autres dictateurs de cette époque il n’est nullement antisémite, plutôt anti-protestant). Certes les régimes facistes, parce qu’ils prônent l’ordre et sont hostiles aux démocraties honnies ont sa préférence, mais il saura faire preuve de suffisamment d’ambiguïté pour ne pas compromettre son pouvoir et ne pas engager vraiment l’Espagne (au demeurant très affaiblie par la guerre civile) dans le second conflit mondial.

Franco meurt en 1975. Le roi Juan Carlos 1er lui succède, maintenant pour quelques mois le dernier gouvernement de Franco, avec à sa tête Carlos Arias Navarro (il est probable que les choses eussent été plus compliquées si ce fut son prédécesseur : l’amiral Carrero Blanco, pourtant monarchiste convaincu, mais réactionnaire patenté, assassiné en 1973 par l’ETA), le temps de préparer la transition démocratique avec Adolfo Suarez, issu du Movimiento National, apparatchik du régime franquiste, qui saura conduire celui-ci vers son auto-dissolution aidé par la modération des partis politiques et des syndicats, sortis de clandestinité (pacte de la moncloa), et par l’église catholique, notamment le cardinal Tarrancon, archevêque de Madrid-Alcala. Le prix a payer était l’acceptation de la monarchie et de son drapeau sang et or, et le non retour du drapeau tricolore de la République.
Ceci ne se fit pas sans heurt. Notamment l’ETA choisit la politique du pire par des assassinats de gardes civiles, de militaires et de magistrats de haut rang, souvent libéraux, dans le but d’inverser un processus démocratique qui lui serait défavorable ; car jusqu’alors en s’en prenant à l’état franquiste elle obtenait la sympathie d’une partie de la population. Mais des groupuscules de droite (liés aux force de sécurité assassinaient aussi des militants de gauche, dont des avocats dans le quartier d’Atocha).

Ce souci d’ordre (plus que le désir d’un retour à un franquisme pur et dur) est la clef de la tentative de putchs du 23 février 1981, quand le lieutenant-Colonel Tejero et un peloton de gardes civils prennent en otage les cortes de los diputados. Ceci était orchestré par le général Aranda, chef de la maison militaire du Roi, qui rêvait d’être De Gaulle, et de prendre la tête d’un gouvernement d’union nationale, à l’issue d’une tragi-comédie ressemblant à l’affaire des barricades d’Alger. Il avait, on le sait aujourd’hui, reçu le soutien des partis politiques, dont le PSOE, à l’exception notable du Parti Communiste. Il comptait sur le ralliement ou au moins la neutralité du roi Juan Carlos ; et sur l’indifférence de la population, tétanisée de peur. Il avait mal anticipé l’attitude du roi, ou plutôt celle de la reine, dont le frère, roi Constantin de Grèce, pour avoir été ambiguë lors du coup d’état des colonels grecs, avait dans l’affaire perdu son trône sans espoir de retour, et qui fut une conseillère très avisée. Il n’avait pas non plus mesuré l’hostilité du Vatican à cette aventure.
Par ailleurs la constitution du pays, entrée en application le 29 décembre 1978, avait été approuvée par référendum le 6 décembre 1978, avec 87,8% de oui, mais seulement 67,1% de participation, l’abstention ayant été massive au Pays basque et en Galice.

Cette constitution établit la monarchie constitutionnelle, faisant du roi le représentant de la nation, le garant de son unité, et le chef des armées (ce qui sera utile lors du coup d’état du 23 février), avec la séparation classique des pouvoirs entre exécutif (gouvernement), législatif et judiciaire. C’est le Président du gouvernement qui propose au roi la dissolution des cortes.

Cette constitution entérine la régionalisation. Ainsi :

Article 2
La Constitution est fondée sur l'unité indissoluble de la nation espagnole, patrie commune et indivisible de tous les Espagnols. Elle reconnaît et garantit le droit à l'autonomie des nationalités et des régions qui la composent et la solidarité entre elles.
Article 3
1. Le castillan est la langue espagnole officielle de l'État. Tous les Espagnols ont le devoir de le connaître et le droit de l'utiliser.
2. Les autres langues espagnoles sont aussi officielles dans leurs communautés autonomes respectives conformément à leurs statuts.
3. La richesse de la diversité linguistique de l'Espagne est un patrimoine culturel qui fait l'objet d'un respect et d'une protection spéciale.

C’est ainsi qu’à partir de là seront instituées 17 communautés autonomes, avec gouvernement, parlement, instances judiciaires, l’Etat central ne conservant que des pouvoirs régaliens : forces armées, relations extérieures, sécurité intérieure et politique fiscale, même si en Catalogne et au Pays basque c’est la région qui assume la sécurité intérieure (les mossos d’esquadra en Catalogne) et une bonne part de la politique fiscale.
C’est la raison pour laquelle l’Espagne a pu être de longs mois sans majorité gouvernementale.

Ce transfert des compétences s’est fait de manière accélérée pour les 3 communautés autonomes considérées comme des nationalités historiques (Catalogne, Galice, Pays Basque), plus lentement pour les autres, et avec des transferts dont le périmètre a été plus ou moins large, en fonction des souhaits des communautés autonomes.
Toutes ces communautés sont loin d’avoir la même taille, ayant été fondées sur un sentiment commun d’identité :
Andalousie : superficie – 17,3% - Population – 17,6%
Rioja : 1% - 0,7%
Cantabrie : 1,1% - 1,4%
Baléares : 1% - 1,8%
Madrid : 1,6% - 12,5%
Castille-Leon : 18,7% - 6,7%
Pays Basque : 1,4% - 5,6%
Catalogne : 6,3% - 15,6%

 

Elles n’ont donc pas la même richesse. Si bien qu’il y a une péréquation nationale, via un fond inter-territorial de compensation, et la dotation de l’état central correspond à :
Estrémadure : 30% du budget de la autonomia
Murcie : 18% du budget de la autonomia
Aragon : 10% du budget
Catalogne : 4% du budget (la Catalogne est une région riche avec des zones de moindre développement, Pyrénées, certaines zones de la province de Lérida)

Et donc l’adhésion de l’Espagne à l’Union Européenne n’a pas entrainé pour toutes les communautés autonomes les mêmes subventions du FEDER (Fond Européen de Développement Régional), lesquelles, contrairement à l’idée reçue de nombre de Français restent modestes (moins en valeur absolue qu’en valeur relative).
Ainsi elles correspondent à 3% du budget de l’Andalousie, 4% du budget de la Galice, 5% des budgets de Castille-Leon et Castille- La Mancha, 8% du budget de l’Estrémadure, et sont quasi inexistantes pour la Catalogne, Madrid, la communauté valencienne, les Baléares, la Cantabrie (Santander), la Rioja (Logrono).

 

Le décollage économique de l’Espagne est donc dû à la modernisation des structures de l’économie nécessitée par l’intégration européenne. S’il est indéniable, il s’est traduit par une hausse du coût de la vie, une dégradation des paysages et des sols(pour produire fruits et légumes en primeur, avec des cultures sur sable), un gaspillage de la ressource hydraulique, un déséquilibre de la balance commerciale (importation massive de technologie), compensée en partie par les recettes du tourisme, considéré comme des exportations invisibles (mais le taux de couverture de la balance commerciale n’est que de 65%). Encore faut-il interpréter les chiffres du tourisme, selon qu’il est de courte ou de moyenne durée, le nombre d’entrées touristiques n’étant pas un bon critère, surtout en ce qui concerne les Portugais, ou Maghrébins (marocains essentiellement) qui traversent sans demeurer, et les français, dont bon nombre se contente de passer la frontière (des frontaliers) pour faire le plein de carburant, ou acheter alcools et tabacs moins fortement taxés qu’en France. Le poids trop important du tourisme, saisonnier, suscite le recours au travail noir (immigration marocaine et d’Amérique du sud), et s’accompagne d’un chômage conséquent, en particulier des jeunes ; comme d’une spéculation immobilière.

L’absence d’un Etat central fort, qui s’explique historiquement, introduit, pour certaines régions la tentation d’un passage de l’autonomie à l’indépendance, moins pour la Galice que pour le Pays Basque et plus encore la Catalogne. Ce que nous vivons actuellement.
Mais c’est aussi la raison pour laquelle en Espagne même, on parle plutôt des Espagnes que de l’Espagne.

 

La Catalogne : mises en perspective

 

Dans la revendication à l’indépendance des Catalans, il ne faut pas confondre l’essentiel avec l’accessoire.

L’accessoire, c’est la position de Puigdemont, de l’exécutif de la Généralité, et de la majorité de son parlement. Il y a là instrumentalisation d’une revendication plus profonde, dans le but de conserver un pouvoir régional menacé par Podemos. Mais aussi par un risque de rupture de la majorité régionale (alliance entre le parti de Puigdemont – Convergencia y unio, sorte de modem, centre droit, démocrate-chrétien, et un petit parti d’extrême gauche, proche du NPA, faisant une alliance où il n’y a d’accord sur rien, sauf l’indépendance, mais même pas sur les modalités d’y accéder. Mais ceci a conduit aux surenchères qu’on connaît.
D’ailleurs le dernier scrutin autorisé (les élections régionales), qui avait déjà l’indépendance pour enjeu, est intéressant à analyser, qui montre que le désir d’indépendance est d’abord un repli communautaire des zones économiquement défavorisées.
Examinons-le avec le filtre de l’indépendance:
Les grandes villes sont contre, et d’abord Barcelone, à l’exception de Gérone (mais peut-être dans cette ville la plus proche de la France, s’agit-il d’une affirmation plus anti-française qu’anti-espagnole ?) ; les provinces plus proches du reste de l’Espagne (Barcelone, et surtout Tarragone) n’y sont pas favorables, à l’inverse des provinces de Lérida et surtout de Gérone, limitrophes de la France ; les villes moyennes dynamiques n’y sont pas favorables (Réus, Tarassa, Sabadell), mais les villes en perte de vitesse, fussent-elles très au sud (Tortosa) y sont favorables. Dans l’ensemble ces résultats reflètent d’abord une situation économique, et secondairement géographique (plus on est proche de la France, plus on souhaite l’indépendance) ce qui indique d’abord un vote protestataire.

 

Mais l’essentiel est bien une aspiration profonde d’une forte minorité (disons 40%) à l’indépendance.
Ceci s’explique par le fait que la Catalogne est depuis longtemps maltraitée par le pouvoir central (disons depuis les rois Bourbons, et naturellement Franco), avec le sentiment d’être sous-tutelle, voire d’être colonisée (moins par Madrid que par les Français – les rois Bourbons, et au début leur administration française, et les touristes français). D’où cette revendication culturelle forte, par opposition (Franco d’ailleurs interdira de parler Catalan, mais aussi la sardane), s’exprimant dans une langue qui produit des écrivains, lesquels s’expriment d’ailleurs le plus souvent en Castillan (Goytisolo, Biedma, Zafon, Vasquez Montalban), des philosophes (Raymond Llull), des poètes chanteurs (à la Brassens - Lluis Llach), et qui dispose d’artistes mondialement connus, musiciens : Pablo Casals, Montserrat Caballe, ou plasticien : Dali, Miro, ou architectes : Gaudi.
Dans un pays qui inventa au 10ème siècle le parlement, donc la démocratie.
Cette revendication culturelle s’appuie sur une population dont le nombre est comparable à d’autres pays ou régions :

Catalogne proprement dite : 7,523 millions
Si on ajoute Levant-communauté valencienne : 4,960 millions
Baléares : 1,107 millions, et Aragon, 1,309 millions, on arrive au chiffre de 14,899 millions ; compte non tenu d’Andorre, 77 281 habitants.
Par rapport à l’Espagne 46,601 millions d’habitants ; (notons que Pays Basques, 2,19 millions, Asturies, 1,043 million, Cantabrie, 0,582 206, soit au total, 3, 815 206 millions – et Galice : 2,719 millions).

A comparer avec
Le Québec : 8,288 millions (Canada : 36, 29 millions)
L’Ecosse : 5,295 millions (Royaume-Uni : 65, 64 millions, dont Angleterre : 53,01 millions)

Suisse : 8,372 millions
Pays-Bas : 17,1 millions
Belgique : 11,35 millions (dont Wallonie : 3,61 millions)
Autriche : 8,747 millions
Danemark : 5,731 millions
Finlande : 5,495 millions
Norvège : 5,233 millions
Suède : 9,903 millions.

 

Le chiffre de population atteint par la Catalogne est donc très comparable à celui de la plupart des pays européens. Et peu comparable avec les réalités françaises : Bretagne, 3,273 millions, Alsace, 1,873 millions, Corse : 322 120 habitants).

En termes économiques :

PIB Catalogne : 224 milliards de dollars (Espagne : 1,232 billions)
A comparer avec France, 2,465 billions, Italie, 1,85 billions ( Lombardie, 359 milliards), Allemagne, 3,467 billions, USA, 18,57 billions.
Mais aussi Québec, 248 millions (Canada, 1,53 billions)
Ecosse ,214 milliards (Royaume Uni, 2,616 billions)
Suisse, 659 milliards
Pays-Bas, 770,8 milliards
Belgique, 466,4 milliards
Autriche, 386, 4 milliards
Danemark, 306 milliards
Finlande, 236,8 milliards
Norvège, 370, 6 milliards
Suède, 511 milliards.

L’analyse du PIB montre que, bien que région riche, la Catalogne, en termes économiques, ne peut se comparer aux PIB de pays à population équivalente ; ni même au PIB des régions nord de l’Italie (Lombardie 359 milliards). On ne peut donc comparer ce qui se passe en Italie du Nord avec la Catalogne, et assimiler terme à terme l’égoïsme du nord italien avec un égoïsme catalan (d’autant que le PIB de la communauté de Madrid est de 220 milliards, soit équivalent à celui de la Catalogne). Il faut donc se méfier des amalgames trop rapides.
En outre le PIB catalan, en cas d’indépendance, chuterait d’environ 15 à 20%, qu’il faudrait réorienter les échanges, et négocier un traité avec l’Union Européenne. Ce ne sont donc pas les avantages économiques escomptés qui paraissent premiers dans cette aspiration à l’indépendance.

 

Alors, on pourrait en déduire que celle-ci repose sur des motivations complexes, revendication plus culturelle qu’économique, avec souci d’affirmation d’une identité, écrasée entre la Castille et la France, mise à mal par les rois Bourbons, et le Franquisme. Et qu’il s’agit là d’une des manifestation d’un franquisme qui ne passe pas, par rapport auquel il y a eu un voile d’oubli, d’ignorance, de déni, un refoulé, dont cette revendication à l’indépendance est une possible manifestation d’un retour du refoulé, et qui fait du souhait de la République et de la laïcité, un drapeau tentant d’organiser cet inconscient, cet irrationnel, d’autant plus dangereux qu’il est irrationnel, et qui l’est beaucoup plus que si cette revendication à l’indépendance était une simple manifestation d’égoïsme économique.

On est somme toute dans une situation qui ressemble plus à ce que fut le Québec qu’à ce qu’est l’Italie aujourd’hui.
Au Québec on évita le pire, grâce au pragmatisme anglo-saxon, et malgré la complaisance française (et pas seulement Gaulliste) à ce désir de sécession. On a en effet en France les yeux de Chimène pour le particularisme Québécois, alors qu’on n’a que mépris pour le particularisme catalan et sa culture. Comprenne qui pourra ! Le baroque espagnol saura-t-il éviter le pire ?
Qui pourrait faire une médiation ?
On ne voit pas trop qui ; sauf à faire l’hypothèse du Vatican, qui pourrait être accepté par les deux partis, l’église catholique espagnole ayant d’ailleurs été très jésuite en la matière : des évêques ont désapprouvés le référendum, dont l’archevêque de Valence, d’autres ont soutenus, dont l’archevêque émérite de Barcelone et un évêque auxiliaire, d’autres sont allés ostensiblement voter, les évêques de Solsona, de la Seu de Urgell, d’autres sont restés sur une réserve prudente : archevêque de Barcelone, et archevêque de Tarragone, président de la conférence épiscopale de Catalogne. Une telle médiation serait paradoxale, pour qui affiche le désir de République et de laïcité.

 

 

 

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