Une gouvernance par le mépris : l'exemple de certaines ARS

En indiquant qu'il n'y aurait plus de fermeture d'hôpitaux jusqu'en 2022, Emmanuel Macron a-t-il mis fin à une gouvernance par le mépris, et l'injonction Louis Quatorzième, dont les ARS (Agences Régionales de Santé) pourraient être la caricature, et qui gèrent la santé, mutatis mutandis, comme une administration coloniale dans les territoires.

 

                Lors de sa dernière allocution télévisée du Mois d’Avril 2019 le Chef de l’Etat a indiqué qu’il n’y aurait plus jusqu’en 2022 de fermetures d’hôpitaux sans l’accord du Maire de la commune de rattachement. Louable intention, mais sera-t-elle suivie d’effets, ou s’agit-il d’une promesse qui n’engagent que ceux qui la croient sincère et loyale ? Et comment sera-t-elle appliquée, sur le terrain, par les toutes puissantes ARS (Agences Régionales de l’Hospitalisation – ou plutôt Agences de Rationnement des Soins -) dont on se demande si elles sauront inverser leurs habitudes et usage d’administrations coloniales, qui leur font considérer comme des quasi dominions les départements dont elles ont la charge, considérant avec le même mépris les élus locaux, et acteurs de santé, pour ne rien dire des usagers et citoyens, qui, le plus souvent, ne sont que le prétexte à leurs actions, faites pourtant en leurs noms et dans leur intérêt.

                Certes des raisons contextuelles expliquent ce changement d’attitude : une incompréhension manifeste dans le pays, qui se traduit par une exaspération,  visible, immédiate et bruyante à travers le mouvement dit des « gilets jaunes », mais aussi perceptible dans les urnes (en effet le dernier scrutin européen montre un clivage net entre une France urbaine, globalement celle des métropoles, sièges des administrations, des universités, des CHU, etc., à laquelle s’ajoutent un certain nombre de villes intermédiaires, et celle des périphéries, notamment le monde rural et rurbain, frappé de plein fouet par ces fermetures d’équipements publics).

                Mais si de telles raisons contextuelles légitiment une telle pause, c’est que, ou bien ce qu’on nous disait justifié par des raison, le plus souvent, de sécurité sanitaire, n’était en réalité justifié que par une stricte logique comptable, et que donc les raisons invoquées étaient mensongères, ou bien, les habitants de ces zones sont totalement abandonnés, laissés pour compte, et qu’ils n’auront finalement que ce qu’ils méritent (des services médiocres ou dangereux, puisque c’est ce qu’ils souhaitent !, bien suffisants pour qui vote si mal, comprenant si peu la modernité, et si ingrats ! toujours bien assez suffisants pour ces citoyens de seconde zone, assimilables peu ou prou à des populations indigènes de colonisés !). Dans les deux cas il s’agit bien là d’une gouvernance par le mépris !

 

                Mais tel est bien le caractère dominant de la gouvernance des ARS, qui, de ce point de vue, en est une illustration caricaturale : en effet une administration lointaine, peu transparente, souvent très imbue d’elle-même, certaine de détenir la vérité, peu encline au dialogue, et qui ne connaît les réalités locales dont elle a la charge, qu’à travers des enquêtes, préformées, qui ne sont pas autre chose qu’un filtrage idéologique, et des contacts de terrains limités, rapides, partiels, parcellaires, voire partiaux, et des déplacements qui ressemblent moins à une approche ethnologique qu’à une inspection inquisitoriale, ou aux voyages du « marquis de Carabas » et de sa cour.

                On objectera que cette administration a rationnalisé l’offre de soins, en vue de l’amélioration de sa qualité, par l’accroissement de la sécurité, et de l’égalité dans la répartition de l’offre. Certes, on peut l’affirmer et le marteler comme un slogan. Mais sur le terrain l’usager a-t-il le sentiment d’un progrès ? Ou n’a-t-il pas, au contraire l’impression d’une dégradation continue du service rendu ? Cette administration si friande d’indicateurs et d’évaluations a-t-elle évalué la qualité de ses services ?

                On dira certes qu’il fallait mettre un terme à l’accroissement continu des dépenses de santé. De ce point de vue il est vrai que les budgets hospitaliers ont été limités, faisant de la gestion financière des établissements hospitaliers des exercices de haute voltige, pour tenter de ne pas se laisser entraîner dans des spirales de déficits. Mais a-t-on mis en regard le coût financier de ces administrations et des multiples agences d’évaluation. Il serait intéressant qu’il y ait de la transparence à ce niveau car si l’on transférait les budgets de ces administrations dans celui des établissements hospitaliers, la dette de ces derniers serait bientôt épongée.

                On nous dira aussi que, contrairement à une idée reçue, les effectifs en personnels des établissements hospitaliers n’ont pas diminué. Mais s’agit-il de personnels soignants ? Car si les effectifs ont été maintenus, comment se ventilent-ils ? Ne peut-on considérer que le nombre de personnels soignants a diminué au profit des personnels administratifs, des services informatiques, des services qualités, dont le but est moins d’être au service du patient qu’au service des ces administrations tentaculaires, qui aspirent la substance vive des hôpitaux ! Et qui ont asservis les personnels soignants à leur logique et à leurs objectifs, les transformant en esclave de l’outil informatique, au nom de la transparence, de la traçabilité, et de ce Léviathan que sont les « transmissions ciblées », très chronophages, ce temps passé en « écritures » qui n’est plus passé directement auprès du malade.

                On nous dira aussi qu’il fallait renforcer la qualité des soins. Et il est vrai qu’il faut désormais faire remonter nombre de faits considérés comme des « événements indésirables ». Mais cette procédure inquisitoriale a-t-elle amélioré la sécurité, mieux que n’aurait pu le faire une réactivité des décideurs sur le terrain ? On pourrait fournir des exemples pour illustrer qu’il n’en fut rien, même si un témoignage n’est jamais probant, en vertu de l’adage « testis unus, testis nullus », encore qu’il existe en droit des présomptions irréfragables et des raisonnements basés sur la méthode du faisceau d’indices graves et concordants : ainsi (avec ces réserves ci-dessus énoncées) en s’en tenant à la seule ARS de Bourgogne Franche-Comté, peut-on penser que la gestion qu’elle fit des situations du dentiste vampire de Château-Chinon, comme de la clinique de Besançon aux taux record de mortalité, mérite les félicitations et l’attribution d’un ruban bleu ? Quant aux capacités d’anticipation c’est un zéro pointé : en effet disposant de la pyramide des âges des médecins, et du temps d’études incompressibles pour former un médecin, une anticipation efficace ne pouvait que prévoir 10 à 15 ans en amont l’actuelle situation de désertification médicale, et dès lors proposer des solutions efficaces, comme une modification du numérus clausus, plutôt que de se centrer sur des gadgets technologiques, comme la télémédecine ou la téléconsultation, solutions d’appoint, mais non solutions miracles, mais qui avaient pour elle le clinquant illusoire de la modernité, qui influença un raisonnement strass et paillettes.

 

                Mais promptes à trouver la paille dans les yeux de leurs partenaires, les ARS (qui de ce point de vue ont l’art de démultiplier les travers de toutes les administrations) ne voient jamais les poutres qui encombrent les leurs. Pour cela il leur faudrait accéder à l’autocritique, ce qui n’est gère dans leur ADN, et considérer que leurs partenaires disposent de compétences, d’un savoir-faire, d’une expertise. Ce qui supposerait déjà de les écouter, de prendre en considération leurs remarques, suggestions et critiques, et d’y répondre ! Ce que cette administration ne sait manifestement pas faire, à tel point qu’on finit par se demander si ceux qui y travaillent savent lire et écrire ; en tout cas en Français, car la novlangue anglicise y domine, au mépris de l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui fait pourtant du Français la langue de la Nation. Il est vrai que ces administrations oublient volontiers le droit ! -on pourrait, le cas échéant, fournir des exemples précis et concrets de ce qui est avancé-. En effet, convaincues de faire et dire le droit, leur droit, et ce d’autant plus que méprisants leurs partenaires elles ne peuvent que se les représenter comme des ignorants, elles n’admettent qu’avec difficulté et réticences que nous vivons dans un Etat de droit qui peut avoir des règles de temps en temps différentes que celles qu’elles voudraient imposer. Heureusement qu’existent encore la séparation des pouvoirs et des juridictions administratives, judiciaires et financières, susceptibles d'être un recours, pour peu qu’on les saisisse, qu’on ait le courage de le faire, et une certaine éthique de la responsabilité et du Bien public. Nous ne sommes plus à l’époque du Ministre-Juge, de la justice retenue, et, face à ce qu’on pourrait considérer comme des dérapages Louis Quartorziens de ces administrations, il n'est pas inutile de rappeler toujours, que, même alors, en ces époques absolutistes, les Parlements surent affirmer la permanence d’une forme, même minimaliste,  d’Etat de droit, caractérisé par un certain équilibre des pouvoirs. Ceci vaut toujours, et surtout dans des matières aussi techniques que le sanitaire. L’impératif technique et l’idéologie de l’efficacité ne peuvent abolir tout esprit critique et la liberté absolue de la pensée.

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